A quand la fin des bidonvilles en Algérie ?



Depuis l’année 2000, les pouvoirs publics ont accéléré le rythme de construction de logements, avec la mise en place de trois grands plans quinquennaux.

Un programme colossal a été lancé avec la promesse de réaliser plus de 2.000.000 de logements (sociaux, en location-vente, en participatif, en habitat rural et d’autres formules destinées à une catégorie de citoyens aux revenus conséquents). Malgré des résultats visibles, la crise perdure et la demande explose ! Les causes ? L’exode rural, l’habitat précaire mais aussi l’explosion démographique. Aujourd’hui, les besoins sont estimés entre 200.000 à 250.000 logements/an. Il faudrait plusieurs années pour rattraper le retard et aussi un baril de pétrole à plus de 100$. Un miracle, en quelque sorte.

Mais, chez les officiels, on pavoise : l’Algérie est le seul pays au monde à donner à ses citoyens, principalement ceux logeant dans des bidonvilles, un logement. Et de surcroît gratuitement ! Il est vrai que des cités entières sont sorties de terre, trop vite, pour répondre tout de suite des bienfaits d’une urbanité accomplie. Tout comme leurs bénéficiaires qui n’arrivent pas à s’intégrer dans ce type d’habitat qui exige, pour le moins, des notions du « vivre ensemble ». En effet, certains locataires de ces « cités vertes », après en avoir pris possession dans la joie et l’euphorie, sont hélas, pour la plupart retombés dans leur travers ; les espaces verts sont ravagés par les enfants, les cages d’escaliers sont taguées et le mobilier urbain qui a tenu le temps d’un « passage-télé », est dans un état lamentable.

Trop de social, tue le social ! L’esprit « El baylek » règne en maître, en ces lieux

Et le ministre de l’Habitat, de l’Urbanisme et de la Ville, Abdelmadjid Tebboune vient de le confirmer : « Près de 70% des bénéficiaires de logements publics locatifs (LPL), gérés par les Offices de promotion et de gestion immobilière (Opgi), ne se sont pas acquittés de leur loyer en 2016 » ! Le montant total des loyers impayés dus aux Opgi s’élève à quelque 31 milliards de dinars. En réalité, il y va de la survie de tout le système social qui a nécessité des décennies pour être mis en place. Rappelons que le loyer symbolique des logements publics locatifs « ne dépasse guère les 1200 dinars par mois ». Alors que dans le marché réel de l’immobilier, c’est 20 fois plus !

Il faut se rendre à l’évidence, la crise du logement n’est pas prête de s’estomper, elle a précédé la crise économique et nul doute qu’elle lui survivra, car cette crise est structurelle et d’autant plus grave qu’elle ne reflète pas seulement les inégalités sociales, elle les amplifie ! Nourrie par la crise économique et la spéculation immobilière, elle s’est enracinée, durablement, en Algérie ; le déficit en logements accumulé depuis l’indépendance concerne des milliers voire des millions de personnes mal-logées ou serrées dans des surfaces minuscules et insalubres. Pour couronner le tout, les experts n’ont pas cru utile d’évaluer les mutations de la société algérienne, à commencer par l’éclatement familial, l’augmentation des divorcés, le nombre croissant de célibataires cohabitant avec leurs parents, les couples mariés sous le même toit, etc. Quand hier, il suffisait d’un logement par foyer, il en faut aujourd’hui parfois deux, voire plus, par famille.

Aujourd’hui, certains modes d’attribution de logements mis en place par les pouvoirs publics ont montré leurs limites. Des personnes ayant pignon sur rue en ont fait un véritable fonds de commerce : ils ont en tête les différents programmes de logements, les lieux de leur réalisation, leur type, la date de leur réception et la procédure de leur attribution. Ces méthodes qui sont à l’origine de la corruption et du favoritisme ont incité certains citoyens qui n’ont rien à voir avec le logement, à s’y consacrer dès lors que c’est un commerce juteux.

Le wali de Blida incognito !

Cette histoire bien réelle renseigne sur l’ampleur du phénomène. Le wali de Blida, en quête d’une baraque à louer ou à vendre, s’est rendu incognito sur un site réputé pour ce type de commerce lucratif. Son stratagème fonctionna si bien que les mafieux du coin sont tombés dans le panneau et ont assuré au fonctionnaire de l’Etat qu’au prix d’un million de dinars, voire un peu plus, l’affaire pourrait être conclue, avec toutes les garanties possibles. Dans notre pays, il n’y a pas une question du logement, il n’y a même pas une crise du logement, il y a, faut-il le dire, un scandale du logement :

1- Scandale d’une distribution sans cesse contestée par les exclus des listes, tricheurs pour un grand nombre

2- Scandale de l’enrichissement des uns face à l’appauvrissement grandissant des autres

3- Scandale de la rétrocession des logements sociaux : les enquêtes menées par les OPGI ont montré l’existence de 240.000 logements occupés par des bénéficiaires non initiaux dont les personnes ont acheté les logements au marché noir (pas-de-porte), en vertu d’un compromis ou à travers le recours à des substituts légaux comme la promesse de vente et la reconnaissance de dette.

Contrairement aux bénéficiaires initiaux, les propriétaires actuels seront en vertu d’un décret qui vient d’être publié, dans l’obligation de payer une amende pour infraction au règlement en vigueur qui interdit la concession ou la vente de ce genre de logements. Les fonds ainsi collectés seront consacrés au financement des nouveaux projets de logement, a indiqué le ministre qui avait auparavant affirmé que les noms des bénéficiaires dont la situation sera régularisée seront inscrits dans le fichier national pour les empêcher de bénéficier d’autres programmes de logements publics. M. Tebboune a écarté, dans ce sens, que des mesures similaires soient prises pour les logements de type location-vente (AADL). On veut bien le croire, même si les pouvoirs publics nous ont habitués à revenir sur des décisions qu’elles prétendaient « intangibles » !

4- scandale de voir se créer des territoires d’exclusion spécialisés dans l’accueil des populations fragilisées, qui sont interdites d’installation dans les grandes villes qu’ils font pourtant vivre et qui, pour la plupart, restent assignées dans ces quartiers en difficulté.

5- Scandale des prix des loyers, spéculation, exclusion, plus de cinquante ans après l’indépendance, la crise du logement s’est durablement enracinée en Algérie, menaçant la cohésion sociale.

6- Scandale aussi d’entendre les pouvoirs publics proclamer que « se loger est un droit », quand ce dernier est bafoué, piétiné et ridiculisé.

Aujourd’hui, ils sont des millions de mal-logés, dépourvus le plus souvent de « confort de base » et autant d’individus en situation de fragilité, susceptibles de basculer à tout moment dans cette première catégorie, en cas d’éclatement de la famille ou de perte d’emploi. Il faut signaler aussi qu’un grand nombre d’Algériens vivent dans un logement comportant au moins un « défaut majeur de qualité » (Un toit percé, des infiltrations d’eau, des insalubrités de plomberie ou d’électricité défectueuse, voire une absence de sanitaires, quand ce n’est pas la bâtisse qui menace ruine). Alors oui, il y a un scandale du logement. Un scandale superbement ignoré par ceux-là mêmes qui devraient avoir à cœur de le relayer, les médias ! Les journaux n’en parlent pas assez, car nul besoin d’être grand clerc, pour savoir :

1- qu’il y a une spéculation sur les logements sociaux

2- que les prix des appartements ont été multipliés par vingt ou trente, voire plus

3- que les loyers imposés par les propriétaires privés ne reflètent pas ceux déclarés au notaire

4- que les cautions sont hors de prix, alors que les ressources des ménages sont restées en rade. Les jeunes couples qui démarrent dans la vie consacrent plus de la moitié de leurs salaires au loyer du logement, sans compter l’année payée d’avance.

Il est certes vrai que l’Etat a fait des efforts énormes pour la promotion de l’habitat dans le pays ; des millions de logements ont été construits, avec une foultitude de programmes pour les acquérir. Il est aussi vrai que depuis l’avènement de l’actuel ministre de l’Habitat, les choses ont bougé. Mais il faut sans cesse le rappeler, on ne construit pas assez et ce que l’on construit est mal réparti, ou pour le moins ne répond pas, suffisamment, aux besoins sociaux.

La faiblesse de la construction, malgré les efforts des travailleurs chinois, a engendré de fortes tensions sur le marché, laissant, ainsi, sur le bord de la route les plus fragiles. C’est-à-dire non pas quelques dizaines d’habitants de bidonvilles « brûleurs de pneus », mais des milliers d’autres « mal-logés » qui souffrent, en silence. Or les pouvoirs publics continuent à faire comme si notre pays n’était composé que d’une large classe moyenne et de seulement quelques milliers de pauvres ayant besoin d’une aide à la construction d’un logement rural ou au plus, de l’attribution d’un F3 dans des zones périphériques.

Ces dernières années, la crise du logement est devenue un lent poison qui menace la cohésion sociale déjà bien chahutée, nourrit les frustrations et accentue le fossé entre ceux -parmi les mal logés- qui subissent la crise et ceux parmi les usurpateurs des bidonvilles séduits par « l’appel d’air » des recasements automatiques, qui en profitent.

Le rêve où tout le monde deviendra un heureux propriétaire s’effondre. Crises à répétion, chômage, précarité et baisse du pouvoir d’achat. Pour les couples en devenir, il y a l’AADL, mais comme là aussi on construit peu, la solution s’éloigne. Il reste le privé où les loyers grimpent inexorablement, faisant le malheur des pauvres et le bonheur des riches. Pour ceux de l’habitat précaire, il y a la rue et la contestation. Les maires et les walis dont la plupart n’ont pas été formés à la gestion du risque, auront fort à faire pour contenir les foules. Et pourtant, ils ont tous été élus ou nommés pour ne pas laisser s’aggraver la pénurie qui a rendu la location difficile pour certains et la propriété impossible pour beaucoup.

Ce week-end, Abdelkader Zoukh, le wali d’Alger, a supervisé les opérations de relogement de centaines de familles d’un « énième bidonville ». Le défi à venir, selon lui, consisterait à faire de « la capitale, une ville sans bidonville ». Pendant ce temps-là, l’intérieur du pays se vide, l’agriculture manque de bras et la facture alimentaire du pays explose. Peu importe, car la paix sociale est à ce prix.

Il n’y a plus, aujourd’hui, de politique structurelle du logement ; inutile de s’attarder sur les promesses des pouvoirs publics face à la tragédie des situations. On ne peut, raisonnablement, donner un logement à tout le monde ! Que faut-il faire alors ? Impliquer davantage le privé dans la construction du logement ? L’impliquer aussi dans la réalisation des programmes de logements, en les fractionnant ? Lui permettre d’employer la main-d’œuvre étrangère, notamment africaine ? Revenir sur la cessibilité du logement social ? Expulser les mauvais payeurs ? Réaffecter leurs logements ? Faire une loi pour réquisitionner et mobiliser le parc immobilier privé ? Imposer durement les propriétaires qui refusent de mettre sur le marché leurs logements ? Donner des aides au loyer ?

Alger sans bidonvilles, ce n’est peut-être pas une vue de l’esprit, mais à quel coût et au détriment de qui ?

Cherif Ali

Source : lematindz.net

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