Ali Benflis appelle au boycott et affirme que le pouvoir ne cherche que sa survie



Nous publions ci-après la déclaration liminaire d’Ali Benflis, président de Talaie El Hourriyet, à l’occasion sa conférence de presse tenue lundi 9 janvier.

Je vous souhaite la bienvenue et je vous remercie d’avoir accepté notre invitation à cette conférence de presse. Avant toute chose, et à l’occasion de la Nouvelle Année, je souhaite former à votre endroit mes vœux les plus chaleureux de quiétude, de santé et de bonheur dans vos vies personnelles et d’épanouissement et de réussite dans vos parcours professionnels. Je tiens aussi à m’acquitter d’un autre agréable devoir envers l’ensemble des organes médiatiques que vous représentez, celui de les remercier bien sincèrement pour leur couverture rigoureuse, objective et professionnelle des travaux de la troisième session du Comité Central de notre parti qui vient de s’achever.

Bien à l’abri de la protection aliénante que leur procure le régime politique en place, les médias publics ont mis en quarantaine tous les partis de l’opposition, en particulier le nôtre. Nous faisons de leur part, l’objet d’un boycott vigoureux qui n’ose pas s’assumer et qui ne dit pas son nom. Vous avez été notre seule fenêtre sur notre opinion publique. Vous avez constitué à nos yeux un vecteur précieux de notre message politique. Vous avez été d’un appoint inestimable pour donner encore un sens au peu qui reste d’un pluralisme politique sous haute surveillance et plus toléré que réellement accepté et reconnu. Nous avons nos soucis et vous avez les vôtres. Le droit à l’information, la liberté d’opinion et la liberté d’expression ne se portent pas bien et c’est un euphémisme. Vous êtes les premières victimes de cette situation et vous êtes celles et ceux qui en souffrent directement. Mais vous tenez bon et votre cause n’est pas une cause orpheline, votre résistance n’est pas une résistance solitaire. Tous ceux qui se battent pour l’avènement d’un Etat de droit sont à vos côtés et nous en sommes.

Les médias que vous représentez, Mesdames et Messieurs, ont, couvert les travaux de la troisième session du Comité Central de Talaie El Hourriyet. Vous avez donc été aux premiers rangs pour capter et répercuter tous les messages politiques que cette session s’était fixée pour but d’adresser à l’opinion publique nationale.

Ceux d’entre vous qui ont eu le temps de compulser les quatre rapports particulièrement denses que cette session a eu à examiner ainsi que les résolutions très explicites qu’elle a eu à adopter, connaissent la teneur de ces messages politiques sur lesquels nous avons tenus à mettre l’accent. Permettez-moi, néanmoins de les rappeler devant vous.

Le premier de ces messages politiques exprime notre conviction que notre pays fait face à la crise d’un système politique dans son ensemble dont découlent l’impasse politique, la panne économique et l’instabilité sociale que nous connaissons et que des élections routinières sont condamnées à être de nul effet sur cette crise systémique. Les élections pourront être tenues mais la crise du système politique national leur survivra.

Le deuxième de ces messages politiques exprime aussi notre conviction que cette crise du système politique national met en danger l’Etat national, qu’elle l’expose à un affaiblissement continu et qu’elle le met dans une situation de vulnérabilité croissante. Or sans un Etat national fort, il serait illusoire d’attendre une sortie de l’impasse politique, une revitalisation de l’économie nationale et une inversion de la courbe des tensions sociales.

Le troisième de ces messages politiques exprime, en outre, notre conviction que l’acuité et l’ampleur de ces crises politique, économique et sociale commandent, pour les surmonter, une mobilisation de toute les capacités et ressources nationales qui est au dessus des forces du régime politique et que seule pourra valablement assurer une gouvernance légitime, crédible et armé de la confiance indispensable de nos concitoyennes et de nos concitoyens.

Le quatrième et le dernier de ces messages politiques exprime, enfin, notre conviction que notre pays est engagé dans une véritable course contre la montre et que le temps qui passe rend chaque jour plus durs les défis politiques, économiques et sociaux qui nous sont posés et que nous nous devons de relever parce que personne d’autre ne s’en chargera à notre place. Tout le monde sait que livrée à elle-même l’impasse politique actuelle s’aggravera ; tout le monde sait que sans démarche globale et cohérente et sans une vision stratégique qui n’existent toujours pas, nous ne serons jamais au rendez-vous avec le redressement économique national ; et tout le monde sait que sans performance politique et sans performance économique, il ne peut pas y avoir de performance sociale.

Face à ces enjeux comme notre pays n’en a jamais connu, les prochaines échéances électorales apparaissent pour ce qu’elles sont : secondaires, dérisoires et très éloignées des urgences du moment. C’est fort de ces convictions et c’est à partir de ces constats que le Comité Central de notre Parti a opté pour la non-participation à la prochaine échéance législative.

Cette décision n’a pas été prise à la légère ; elle n’a pas été prise dans la précipitation ; elle n’a pas été prise dans une réaction de rejet, par principe, de tout ce qui vient du régime politique en place. Cette option a été longuement mûrie ; elle a été largement débattue ; et elle a été adoptée à une écrasante majorité.

Dans mon intervention à la clôture de la session du Comité Central, j’ai utilisé une phrase que je souhaite répéter devant vous car elle résume parfaitement l’état d’esprit dans lequel a été prise notre décision de non participation à la prochaine échéance législative.

Dans cette phrase, j’ai dit que notre Parti refusait d’être hors sujet. Et de fait quel est le sujet posé à notre pays en ce moment précis ? Est-ce la tenue d’élections faussées ou bien est-ce le règlement d’une crise de régime manifeste que nous payons au prix politique, économique et social le plus fort ?

Je veux dire par là que s’il existait un agenda de règlement de cette crise de régime, il aurait trouvé en nous ses soutiens les plus forts. Que cela soit clair et que cela soit bien compris, nous ne nous déroberons à aucune responsabilité et nous ne fuirons aucun devoir dès lors qu’il s’agira d’apporter notre contribution possible à la modernisation du système politique national car c’est dans ses dysfonctionnements qui ne se comptent plus que réside le foyer principal des maux dont souffre notre pays.

Mais cet agenda national n’existe malheureusement pas. Le régime politique en place n’a qu’un seul agenda et c’est l’agenda de sa survie. Cet agenda n’est pas et ne peut pas être le nôtre.

Le régime politique en place a donc son agenda et nous avons le nôtre. Le régime politique en place ne pense qu’à sa survie, nous pensons à la pérennité de l’Etat national. Le régime politique en place s’épuise à cacher l’impasse politique, nous voulons la régler. Le régime politique en place recule, nous voulons avancer. Le régime politique en place fuit les problèmes, nous voulons les prendre à bras et corps et leur apporter des réponses. Le régime politique en place fait faire du sur place à notre pays, nous voulons le faire repartir de l’avant. Le régime politique en place bouche les perspectives, nous voulons les ouvrir de nouveau.

Sur un autre plan, certains voient dans cette problématique de la participation ou de la non participation à la prochaine échéance législative un coup fatal porté à l’opposition nationale.

Je ne partage pas cet avis, loin de là, et je m’en explique.

J’observe en premier lieu que telle qu’elle existe aujourd’hui, l’opposition nationale rassemble déjà des Partis se trouvant à l’intérieur de l’instance législative et d’autres à l’extérieur de cette instance. Cette réalité ne les a pourtant pas empêchés de se rassembler autour du projet de transition démocratique.

J’observe, en second lieu, que cette problématique de la participation ou de la non participation à la prochaine échéance législative est tellement secondaire et dérisoire par rapport aux véritables problèmes du pays, qu’il serait dommage que nous en fassions une ligne de démarcation à l’intérieur de l’opposition nationale qui doit impérativement demeurer rassemblée autour des solutions à apporter à ces véritables problèmes. Je veux dire par là qu’il ne serait pas sage et qu’il ne serait pas lucide de notre part, de permettre à cette ligne de démarcation sur un sujet non essentiel de nous diviser sur un sujet plus essentiel et plus déterminant pour notre pays, celui du changement démocratique.

J’observe en troisième lieu, que l’opposition nationale n’a jamais été conçue comme une alliance électorale ; elle a été voulue comme un rassemblement autour d’un objectif stratégique, celui de la transition démocratique et l’attachement à cet objectif suffit pour être le meilleur garant de son unité et de sa raison d’être.

J’observe en quatrième lieu que les forces politiques de l’opposition nationale qui participeront à la prochaine échéance législative comme celles qui n’y participeront pas savent que cette échéance ne marque pas la fin de la crise globale à laquelle notre pays fait face ; et que même seule la persistance de cette crise commande à l’opposition nationale de rester unie et soudée pour le bien de notre pays.

Vous me demanderez, sans doute, qu’allez-vous faire maintenant ?

Je vous répondrai que c’est l’hiver, mais nous n’allons pas entrer en hibernation. Nous n’allons pas prendre une année sabbatique. Nous n’allons pas nous mettre en congé politique. Nous n’allons pas nous croiser les bras et assister en spectateur aux lourds développements qui risquent de marquer une année qui s’annonce comme la plus déterminante pour l’avenir de notre pays.

Bien sûr, le régime politique en place ne nous pardonnera pas notre non participation à la prochaine échéance législative. Bien sûr, notre liberté de mouvement sera plus entravée qu’auparavant. Bien sûr, les obstacles se multiplieront sur la voie de la moindre de nos initiatives politiques.

Nous savions tout cela, et nous l’avons pris en ligne de compte. Mais cela ne suffira pas pour nous contraindre à l’inaction et à nous réduire au silence.

Nous allons continuer à poser les vrais problèmes de notre pays et ces problèmes sont l’impasse politique, la crise économique et la crise sociale. Nous allons continuer à dire que les solutions à ces problèmes existent, qu’elles sont à notre portée et qu’elles résident dans la modernisation de notre système politique, dans la rénovation de notre système économique et dans les indispensables réformes sociales. Nous allons continuer à dire que l’immobilisme ne peut pas tenir lieu de stratégie ou de politique et que le statu quo n’est pas une option pour notre pays. Oui, je le dis avec toute la conviction qui m’est donnée, l’immobilisme et le statu quo ne sont plus tenables pour notre pays. Il nous faut bouger et il nous faut changer.

Pourquoi devons-nous bouger et pourquoi devons nous changer ? Parce que le statu quo et l’immobilisme sont au cœur de l’angoisse qui s’est saisie de notre société et de sa peur des lendemains qui ne la rassurent pas.

Parce que le statu quo et l’immobilisme sont au cœur du désespoir qui s’est emparé de nos concitoyennes et de nos concitoyens et en particulier les plus jeunes d’entre eux qui, où qu’ils dirigent leurs regards, ne voient que des horizons bouchés, des aspirations incomprises, des ambitions contrariées et des libertés brimées.

Parce que l’immobilisme et le statu quo font perdre au pays un temps précieux alors que nos problèmes politiques, économiques et sociaux s’aggravent à vue d’œil et que chaque jour qui passe sans qu’ils soient traités, les rend plus difficiles à résoudre et hausse le coût de leur solution.

Parce que l’immobilisme et le statu quo nous privent d’une vision nationale et d’un projet national qui nous permettraient de savoir vers où nous voulons aller ensemble et ce nous pouvons faire ensemble.

L’immobilisme et le statu quo sont dans l’intérêt du régime politique en place mais ils ne sont certainement pas dans l’intérêt de notre pays. Le régime politique en place, ses clientèles et tous ceux qui gravitent dans son orbite immédiate qu’il privilégie et qu’il gâte ont tous intérêt à ce que l’immobilisme et le statu quo perdurent car il ménage leur statut de minorité écrasante. Mais la majorité écrasée de notre société veut le mouvement et le changement car elle y voit la promesse d’un autre sort que celui qui lui est réservé.

Le régime politique en place veut que rien ne bouge et que rien ne change pour qu’il dure. Le pays quant à lui a besoin de mouvement et de changement pour repartir de l’avant.

Le régime politique en place n’a pas une vision objective et impartiale sur la question du changement et il ne l’envisage que vers le pire et jamais vers le meilleur. Pourtant le changement vers le meilleur est possible et nécessaire.

Et c’est sur ce changement vers le meilleur que nous fondons notre action politique. Pour que ce changement vers le meilleur se réalise, il importe qu’il soit ordonné, consensuel, graduel et apaisé.

Lorsque nous revendiquons un changement avec ces caractéristiques essentielles, nous ne le faisons pas pour la forme ou pour enjoliver notre discours d’opposant. Nous le faisons avec une conviction forte et tenace ; cette conviction est qu’il est de notre devoir d’épargner à notre pays les ruptures brutales aux conséquences imprévisibles. Les événements qui viennent de se produire à Bejaia doivent retentir pour nous comme un signal d’alerte. La violence qui a déferlé sur cette ville est inacceptable et intolérable. Il n’est pas question pour nous de lui chercher des justifications car elle ne peut en avoir. Mais il faut nous garder des lectures superficielles et des accusations portées à la légère.

Allons au fond des choses et ayons la sagesse, la lucidité et le courage de reconnaitre que l’impasse politique, la crise économique et que les tensions sociales n’offrent pas le meilleur des contextes pour assurer la stabilité de notre pays et la quiétude de nos compatriotes. Les menaces les plus lourdes pour notre pays sont dans cette impasse politique, dans cette crise économique et dans ces tensions sociales que l’on occulte, que l’on minimise ou qu’on laisse à l’abandon.

L’immobilisme et le statu quo sont le pire ennemi des évolutions maitrisées et pacifiques. Et c’est le refus obstiné du changement qui met les Nations sur des chemins tortueux et chaotiques sans savoir vers où ils conduisent. Et il n’y a que ceux qui refusent de tirer les leçons des erreurs commises qui se condamnent eux-mêmes à les répéter.

Ali Benflis

Source : lematindz.net

Laisser un commentaire