Autour de « Toute femme est une étoile qui pleure » de Karim Akouche



Depuis quelques années je pris le risque de me retirer sur une petite île de quinze mille âmes du sud d’Haïti là où je pensais déterrer des fauves, des dragons, des arcs-en-ciel humides.

Je recherchais la permissivité, la latitude et la largesse d’un autre langage. Je trouvai de plus la parole de la mécanique d’un grand songe, celle de l’ambigüité et de l’utilité du mot : cauchemar de la lecture, d’un face à face avec le Moi ne sachant plus où se profilait l’Autre. Lacan, Foucault, Barthes, Klang et consorts venaient hanter mon lieu et pendant vingt nuits j’ai dansé avec la mer qui m’enseigna la potique, la littérarité du mot déconstruit ; c’est ainsi que j’ai été frappé par l’écho puissant de « Toute femme est une étoile qui pleure » de Karim Akouche. Grande poésie d’une femme aux « hommes de son pays », grande poésie tout court avec du drame comme soupape et comme toile de fond… monologue peut-être où la mère, la divinité, la virginité s’entrecroisent sans se toiser !

Ce texte ne se lit pas par fragment, par quartier, par tableau – bien qu’on soit, qu’on le souhaite ou non, en théâtre – il se laisse lire d’un trait parfois « en disant des choses creuses comme les flûtes des bergers qui s’enrhument en hiver » parfois il s’embrase spontanément parce que soudain il « a en mémoire ces filles brûlées vives parce qu’elles ont eu tort de dire non à un mariage forcé… ou simplement de refuser de vivre avec une virginité fallacieuse… » C’est cette liberté de l’écrit qui nous prend à la gorge – ô douce violence – et fait imploser notre libido dans un arbitraire saignant, incontrôlable mais brillant.

La virtuosité de Karim Akouche atteint celle du talent défiant d’un jongleur de syllabes cadencées comme au temps des alexandrins, sauf qu’il exerce son pouvoir de libérer, du corset de la locution, le jeu et la finesse du dire légitimement déréglé. Un jongleur qui propose des rêveries tout en torturant le mot «jusqu’aux entrailles» monte sur scène avec une sensualité, une aisance, une audace qui rappellent le temps « des gousses d’ail qui épicent les festins ». En entracte, le lecteur, lui, est heureux de se retrouver caserné dans cette « danse des mots » ; Il crie, gémit, se meurt mais se réjouit de sa réincarnation.

Dans tout cela, Karim Akouche devient le seigneur d’une esthétique innovante qui se plaît à livrer, à ceux qui savent le lire, la clef du coffre-fort de ses lettres étonnantes pourvu qu’ils se portent volontairement complices de son écriture déchaînée promue des profondeurs d’une culture bien digérée dans la douleur. La poésie de son écrit est une grande amitié paradoxe délirant de «toute femme » qui se veut « agréable et soumise quand on partage le cercueil du diable », de « toute femme » qui confie « qu’on a dérobé ma jeunesse alors que je rêvais de cueillir le monde en avril ». Cette femme transhumée, habilement métamorphosée par la fécondité de sublimes métaphores, « cherche sa place dans les sentiers de la mémoire et ne la trouve point dans les annales de l’histoire… femme sœur de cette orpheline du Kandahar, sœur de cette Moldave… de ces poupées d’Amsterdam… femme qui a en mémoire ses sœurs fouettées et bannies chez les Wisigoths… Sainte Geneviève qui résista aux Huns… la reine des Aurès qui vainquit par deux fois l’armée omeyyade, ce sexe malheureux qu’on fit monter sur l’échafaud en 1793, et ces femmes qui se battent de par la terre contre un Führer myope et contre la dictature du vagin ».

De ma petite île, je ne voudrais recommander aucun mode de résistance aux mutations naturelles du Moi opérées après la lecture de ce texte si frais, si accrochant, si envoûtant. Comment ne pas ambitionner secrètement plus de drames cachés dans une écriture aussi belle que poétique, même si « Dieu est déchu, même si Dieu a perdu la face, même si Dieu est à terre, même si Dieu est à feu et à sang, même si Dieu est offensé, même si Dieu est mort ».

Quant à moi, faute d’arguments lubrifiés par les larmes de l’étoile qui a cessé de pleurer, je choisis de me taire. J’ai besoin de silence.

Ernst Wilson

Île à Vache, Haïti

septembre 2014

Biographie :

Ernst Wilson est né le 4 mars 1945. Il a fréquenté les institutions primaires et secondaires des Frères de Lamennais et des Pères spiritains à Port-au-Prince Haïti qui lui ont enseigné le Grec et le Latin. Il se retrouve, quelques années plus tard, à la Sorbonne puis à l’Université de Vincennes après la grande révolte des étudiants de Mai 1968 où il a rencontré des maîtres penseurs comme Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida parmi tant d’autres. Jacques Lacan l’invitera par la suite à ses séminaires tenus à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm à Paris.

Il publie à Paris «Poèmes et Testaments».

À New York University (NYU) où il a enseigné le français en qualité de Teaching Assistant, il termine à la même occasion, tous les cours conduisant au doctorat en Lettres Modernes à la Faculty of Arts and Science.

Les expériences de Antoine de Saint-Exupéry lui inspirent les sciences de l’Aviation et de l’Espace qui l’amènent aux aéroports de Teterboro dans le New Jersey, de Santa Monica dans le Sud de la Californie, de Opa Locka à Miami, àl’International Space University (ISU) de Strasbourg France. Il finira par enseigner la science de l’Aviation à Florida MemorialUniversity de Miami et récemment les sciences de l’Espace à Elizabeth City State University sur la cote nord-est de la Caroline du Nord. Les grandes aventures ! Parallèlement à ces activités, Ernst a trouvé du temps pour des missions académiques au Brésil, à Tsinghua University Beijing et à Ahmedabad Inde. Présentement il vit sur une petite île de quinze mille habitants sur la péninsule du sud d’Haïti : Île à Vache.

Il publiera prochainement « Le soleil est devenu veuf » au Canada

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