Baya et Henri Cachin-Kréa, deux Algériens chez André Breton



Noor Mahieddine, la petite-fille de la « doyenne de la peinture algérienne » Baya (12 décembre 1931- 9 novembre 1998), écrivait sur les colonnes du journal du lycée international Alexandre Dumas (LIAD, n°05/ février 2012) que « je n’ai pas eu la chance de connaître ma grand-mère. J’ai essayé de vous la raconter telle que papa me la décrite, avec sa générosité ; sa douceur, on le ressent dans toute son œuvre. Les histoires qu’elle lui racontait étant petit, papa me les raconte tous les soirs, je suis fier d’être la petite fille de la dame de Blida… ».

Ainsi s’achève le témoignage tout plein de couleurs, de la jeune Noor, alors élève en 6e, pour que reprenne la jeune Mélissa Issiakhem, élève de la 2.1., du même établissement, évoque La souffrance d’un peintre : M’hamed Issiakhem, son grand-père qui décrivait les gestes terrifiants et émouvants aussi, sur une toile où il est écrit  » à ceux qui voudraient passer et sont restés ». Un visage hurle, une main s’envole, des fils barbelés entre cette silhouette, ajoutera la jeune Mélissa pour conclure poétiquement par une phrase qui prend à témoin toute l’immensité de l’univers : « M’hamed est encerclé ».

Entre les champs de roses qui remplissait les œuvres de Baya, témoignant des gestes que faisait l’artiste en compagnie de sa grand-mère paternelle dans la roseraie des Forges, propriété de Mireille et Jean de Maisonseul, à Blida, et « la main qui a fait tant de mal mais qu’il aurait voulu garder » d’un Issiakhem achevant son tableau intitulé Femme sauvage (1967), Mélissa et Noor se rencontrent sur les pages des témoins de l’histoire de l’art d’une Algérie grossièrement hoyé.

Mais qui témoignera sur celui qui dédia son recueil La leçon des ténèbres (1957) à André Breton en ces termes : « A notre cher André Breton dont la présence réconfortante nous garantit que ce monde n’est pas une misère, que l’homme est perceptible. Cette Leçon des ténèbres avec nos meilleurs vœux pour cette année. Henri Kréa. 5 janvier 1957 », ou encore son monumental écrit poétique La Révolution et la poésie (1960), préfacée par Jean Amrouche, par ces mots bien significatifs : « A Andrée Breton, avec l’inébranlable amitié de ce peuple au nom de qui je vous parle sachant que plus que personne vous haïssez les ennemis de la liberté. Henri Kréa. 2 mai 1960».

Qui portera la voix de la vérité de dire comment ce petit-fils de Marcel Cachin, un des fondateurs du Parti communiste français, réussit à assembler 121 signatures entre philosophes, écrivains, romancières, dramaturges, cinéastes, intellectuels, linguistes, hommes et femmes d’arts et du verbe libre, autour de la cause nationale algérienne. Aurait-il souhaité que l’on lui remette une distinction méritoire de moudjahid à titre posthume ? La réponse est de l’ordre de l’éthique. Autant la remettre à Dionys Mascolo et Maurice Blanchot ceux qui ont pensé puis formuler ce Manifeste des 121 ou d’avoir une chaire de philosophie existentialiste du nom de Jean-Pierre Sartre, le 103e signataire de l’Appel à «la cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial» et qui «est la cause de tous les hommes libres», une devise bien Surréaliste qui divisa la France en deux et pour la seconde fois après l’affaire Dreyfus qui bouleversa la société française pendant douze ans, de 1894 à 1906, avec le texte-manifeste « J’accuse » d’Emile Zola.

Que dire encore sur Henri Cachin-Kréa (HCK), aux côtés de Jean El-Mouhoub Amrouche, et sur l’acte de l’ombre et en profondeur afin de préparer le glissement culturel et névrotique par l’art, comme l’appelle Breton, et qui bourgeonna dans l’œuvre générationnelle du Mai 68. C’est sur les colonnes de la revue Etudes méditerranéennes (n° 11, 1963) que l’auteur du roman Djamel et d’un jet de 624 mots, rend hommage au «plus pur des écrivains algériens et des poètes de la Méditerranée», dans un texte où l’auteur s’efface derrière 09 pronoms deixis pour laisser place aux substantifs marquant la cognition, la connaissance, les comportements et les sentiments qu’il avait partagé avec celui qui se voulait « e transcripteur des Chants Berbères de Kabylie », un homme qui incarnait « modestie et souris lucides ».

N’est-ce pas que Baya et HCK adhéraient doublement à la Révolution surréaliste et à celle, plus évènementielle, de leur peuple. Issiakhem marquait à vie par l’abstraction de l’existence forgeait les amitiés entre les peuples soumis à l’absurde colonialiste. HCK dans l’ensemble de ses œuvres considère qu’il y a bien une voie qui conduit de l’imaginaire au réel et une voie qui quitte le réel pour aller à l’imaginaire.

Mohamed-Karim Assouane

Université d’Alger-2.

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