Burkini contre progrès : la lettre d’un expatrié



Ils sont bien loin les temps, où nos terres du Sud remplissaient de blés, les greniers de Rome. Bien loin les espoirs suscités par nos indépendances rêvées. Nos espérances n’avaient d’égales que nos fois, et c’est la plus réductrice de toutes qui s’était imposée à nous dans sa plus simple expression : religieuse.

Nos croyances en un monde meilleur, égalitaire et moderne, assurant l’épanouissement de l’individu, s’étaient vite heurtées aux dogmatismes religieux, promesses divines et rédemptions fantasmagoriques. On s’était alors mis à chercher dans les livres du passé, la feuille de route à notre avenir naissant. Nous avons questionné le mauvais livre, ou n’avons lu que la moitié.

Nous nous sommes arrêtés et avons puisé la sève de notre devenir dans l’unique chapitre religieux. Depuis, c’est « retour vers le futur », accourant vers le train du passé et laissant celui du progrès passer. Essayant tant bien que mal de nous convaincre de la pertinence de notre choix. Lorsque les autres avançaient, nous nous sommes attardés sur le bas-côté, tâtonnant, chancelant et terriblement seuls.

La survie de l’homme dépend toujours de sa capacité à s’adapter, à se transcender. S’adapter ou disparaître disait Darwin. Nous, nous semblons vouloir faire ce choix suicidaire de s’éteindre. La vie ne semble que très peu nous intéresser, trop pressés peut-être d’entrevoir la réalité de l’au-delà tellement salutaire, tellement parfaite et chimérique. On désire partir dans le monde mystique qui nous délivrera du calvaire de la vie et de nos quotidiens lassants. Trop de travail et d’obligations; enfants gâtés d’un dieu aux promesses utopistes.

Il y a quelque chose de sournois dans les promesses divines ; elles ont la prétention de ne se réaliser que dans l’au-delà. La vie dans ce « bas monde » ne devient qu’une étape absurde, un passage à niveau bien gardé dont le rôle est de filtrer les passagers, qui pour le repos éternel, qui pour la damnation et la pénitence.

Le choix du mauvais train a fait non seulement de nous des êtres apathiques et non productifs, mais également un fardeau pour le reste de l’humanité. Une entité marginale. On a restreint notre existence à être sans penser. On s’en est remis à Dieu et à ses représentants, seuls habilités à cogiter pour nous, réfléchir et juger.

Qu’offrons-nous au final à l’humanité dont nous faisons partie, quels horizons lui ouvrons-nous? Quelle est notre contribution actuelle au bien-être de l’homme, à son épanouissement? Que produisons-nous? Le discours victimaire qui veut que nous ayons hérité d’une maladie chronique postcoloniale, ou que nous soyons victimes de politiques conspirationnistes ne tiennent pas la route. Les meilleurs exemples sont ceux du Japon et de l’Allemagne, devenus des puissances 50 ans après leur destruction totale par les alliés. La réalité est que nos sociétés se sont investies dans un autre projet, à contre-courant du progrès. Un projet dont l’unique innovation consistait à réinventer la «roue» du fanatisme religieux. On a voulu honorer le 20e siècle à notre manière, le jumeler au siècle de la glorieuse naissance de l’Islam.

On a voulu ré-offrir au monde une copie révisée, des mythes omeyyades et des paradis perdu de l’Andalousie. Alors, on a créé les Frères musulmans, puis Al-Qaida, les Talibans, les Mollahs d’Iran, les GIA algériens, Al Shabab, Al Noussra, Boko-Haram, AQMI et Daech. C’était notre modeste contribution à cette humanité qui s’égarait du droit chemin. Notre balise de secours, notre phare d’Alexandrie, notre 8e merveille du monde, gardée jalousement pour la fin des temps. Un rappel à l’ordre pour ces sociétés des droits de l’homme, des libertés de la femme, de l’égalité des sexes, de la liberté de culte et de conscience et de la démocratie.

Cet Occident que nous ne cessons de dénigrer, de haïr et de combattre est le même qui nous fait rêver, que nous aimerions rejoindre, ne serait-ce que pour son industrie, son système de santé et sa propreté. Celui-là même qui produit nos outils, façonne nos goûts, élabore nos techniques, et démocratise les vaccins de nos enfants. Cet Occident que nous envions, qui nous paraît arrogamment libre et épanoui. Celui-là que nous voulons atteindre à tout prix, souvent au péril de nos vies, sur des chaloupes ou dans les cales des bateaux.

Que lui apporte-t-on en retour, lorsque le rêve du visa se concrétise sur l’une des feuilles de nos passeports, ou que la coque de l’embarcation clandestine qui nous transporte caresse tendrement les sables de la rive nord méditerranéenne? Que faisons-nous pour remercier cet occident tant envisagé? On lui appose tout simplement une fierté divine démesurée, qui nous donne tous les droits; moyen légitime de dicter nos lois. On ne recherche plus la discrétion (comme lorsqu’on était des sans-papiers ou que nos aïeux s’y étaient établis) mais plutôt la visibilité arrogante, cousine de la provocation et bru du mépris.

Notre créativité est débordante dans ce sens, et « l’hérésie libertine » du burkini n’est qu’une pièce difforme (une de plus) que l’on essaie d’imbriquer par tous les moyens, dans le grand puzzle des traditions occidentales. Une greffe inutile dont le rejet est plus qu’assuré. Pourquoi insister, dès lors que l’on sait que cette « innovation » est superflue ? Si c’est pour l’honneur, il n’est sûrement pas une question d’accoutrement, et si c’est par pudeur,c elle-ci ne se mesure pas à la largeur de peaux de femmes couvertes. La fierté s’acquiert et le respect se gagne par la profondeur de nos actes et leurs utilités pour la communauté. Nous devons en tant qu’expatriés forcer l’admiration par nos actions méritoires et non par des opérations provocantes et improductives. Si c’est la visibilité que l’on cherche; alors trouvons-la dans le mérite, le travail bien fait et le respect de la société qui nous fait une place… au soleil.

Hebib Khalil

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