Dans l’enfer de Cervantès, le bidonville oublié au cœur d’Alger



Des escaliers creusés dans le flanc d’une montagne. Une rampe plantée en labyrinthe. Le chemin qui monte s’annonce très difficile. C’est celui de la misère. À droite comme à gauche, il suffit de tourner un peu la tête pour découvrir des montagnes de détritus. Une poubelle en hauteur. Pourtant, c’est ici que commence le récit de vie de centaines de familles coincées dans la forêt au pied du sanctuaire des martyres et en haut du quartier populaire de Belcourt. Cervantès, le seul bidonville qui n’a pas encore été recensé par la wilaya d’Alger.

Dans l’enfer de Cervantès, le bidonville oublié au cœur d’Alger

© TSA Algérie

Quartier des oubliés !

La frontière entre l’amas de constructions illicites et celle de bidonvilles est très fine notamment lorsque nul ne sait qui y a pris quartier. 5 km : c’est la distance qui sépare le bureau du wali d’Alger du seul bidonville que ses services ont oublié de recenser. Pourtant, le ministre de l’Habitat a été formel : « Entre décembre 2015 et le 1er semestre 2016, Alger sera la première capitale africaine sans bidonvilles ». Ce projet ambitieux est loin de rassurer les indus locataires de Cervantes. Ils savent que personne n’est venu les voir, que nul ne s’est inquiété du sort de leurs enfants livrés à un avenir incertain.

Naïma B. a 41 ans. Femme courage, elle est mère de quatre enfants, deux garçons et deux filles. Il y a 13 ans, cette assistante médicale a choisi de suivre son mari dans ce qui va devenir l’enfer au quotidien. « Quand je me suis mariée avec lui, je savais que c’était un zawali. Il ne possédait rien. J’étais amoureuse et je me disais que le plus important était d’être ensemble même si l’on devait vivre dans une baraque », confie Naïma. Elle savait que ça n’allait pas être facile mais elle était loin de se douter que son plafond allait lui tomber sur la tête.

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Elle raconte : « La vérité, j’ai commencé à souffrir dès les premiers jours de mon arrivée à Cervantès. En particulier, quand il a commencé à pleuvoir. L’eau pénétrait de partout. Je n’avais pas assez de récipients pour écoper l’eau. J’avais l’impression que notre ‘maison’ allait s’effondrer comme un château de sable ». Naïma a choisi le service de nuit dans le dispensaire qui l’emploie. Le jour, elle se consacre entièrement à ses enfants. Elle a trop peur de ce qui pourrait leur arriver si jamais elle les laissait seuls.

« Entre la violence, la drogue et les alcoolisés, il y a aussi le chemin escarpé qu’ils doivent dévaler matin et soir pour rejoindre l’école. J’ai tout le temps peur qu’il leur arrive quelque chose », dit-elle. Naïma garde le sourire. Elle espère que l’État va se souvenir d’eux. Et faire un geste au moins en direction de ses enfants tous atteints d’asthme.

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Le bidonville en héritage

La majorité des habitants que nous avons rencontrés ont vu le jour dans cet amas qui ressemble à s’y méprendre à une casbah plusieurs fois à terre. Les ruelles sont étroites. Les maisons en tuf retapées à la chaux sont bâties au bord du précipice. Au moindre faux pas, c’est le ravin qui nous attend. Des barrières de fortune ont été installées par les propriétaires des lieux. Tous veulent témoigner du désespoir qui les accable. Tous ont une histoire à raconter mais un seul vœu à formuler : « On voudrait juste qu’ils nous voient ».

Lalia Madi a pris sa retraite à l’âge de 54. En 2002, elle a quitté la télévision nationale pour s’occuper de ses enfants. Ils habitent sur une terrasse qui surplombe l’une des plus belles vues sur la baie d’Alger. « Cette maison appartenait à mon beau-père. Elle a été construite en 1926. Elle est en ruine. Beaucoup de mes voisins ont été relogés, mais rien pour nous. Je ne sais pourquoi ils n’ont pas voulu nous inclure dans le recensement », confie-t-elle.

Lalia et sa famille ont vu leur maison s’effondrer peu à peu et après les séismes de 2003, 2009 et 2014. « Les plafonds se sont effondrés, ma maison s’est cassée alors j’ai acheté du parpaing et on a recouvert la terrasse pour avoir un toit sur la tête », ajoute-t-elle.

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« Le logement, c’est chez Zoukh »

Le 18 avril dernier, un lundi, jour de réception à la mairie de Belouizdad, Lalia parvient à voir la maire de Belouizdad. Dans le bureau de l’administrative, elle parvient à étaler ses papiers. Elle a raconté ses déboires et ceux de ses voisins de galère depuis tellement longtemps. Elle repart déçue. La maire lui a déclaré : « Nous ne pouvons rien pour vous. Il (le wali), nous considère comme une couverture. Et puis le logement c’est chez Zoukh le wali d’Alger, pas ici ».

Madame Madi est convaincue que la faute incombe à la maire de Belouizdad qui n’a pas fait son travail. « C’est à elle d’informer sa hiérarchie. C’est à elle d’organiser ce recensement », dit-elle. Son fils, excédé par la précarité qui les ronge, nous lance : « On est prêt à accepter un logement n’importe où, dans n’importe quelle wilaya, dans le désert s’il le faut, pourvu qu’on nous sorte d’ici ».

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« Mon fils de 9 ans est en psychiatrie »

Yasmina a 62 ans. Elle est veuve. La première fois qu’elle a mis les pieds dans le bidonville « Cervantès », elle avait 18 ans. C’était une jeune mariée. Depuis, elle a eu plusieurs enfants. La plupart d’entre eux, mariés, continuent de vivre avec elle. « Nous ne sommes pas du genre à laisser notre maison tomber en ruine. À chaque fois, on donne un coup de peinture. On reconstruit. Mais l’usure avance et la bâtisse n’est pas solide. Elle ne résiste pas aux eaux pluviales », explique-t-elle.

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Voilà 40 ans que Yasmina combat la misère. Elle n’en peut plus, en particulier depuis qu’un bloc de pierre a atterri sur la tête de son fils de 9 ans. « Nous avons tous les documents. Mon fils a eu un traumatisme crânien. Il est aujourd’hui en psychiatrie. Il fait, depuis, des crises. Ils lui ont donné la carte rouge », confie-t-elle.

La présidente de l’APC de Belouizdad, Dehina Naïma, nous reçoit dans son bureau. Son discours est préparé. Il est contenu dans un double-feuillet posé sur son bureau. « Ce n’est pas à nous de prendre la décision de procéder au recensement. Il nous faut l’accord de la wilaya d’Alger pour la création de la commission qui sera constituée de membres de la mairie, de la wilaya et des services sécuritaires pour aller au dénombrement de cette frange de la société. Nous avons transmis toutes la correspondance à Monsieur Zoukh et ce depuis 2014 et depuis, nous attendons ».

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Si la création d’une commission n’a pas pu se faire en plus de deux ans, comment le concept ambitieux de Tebboune d’un Alger sans bidonville à la fin de ce mois de mai, serait-il crédible ? La maire n’a pas de réponse.

Source : tsa-algerie.com / Samira Hadj Amar

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