De la révolte de Bejaia et d’une jeunesse émancipée des partis politiques



« A quoi ça sert de lutter pour la libération des hommes si on les méprise assez pour leur bourrer le crâne « , Jean-Paul Sartre.

Suite à l’éclatement inattendu des émeutes dans les différentes localités de Bejaia, les partis politiques dits Kabyles ou démocrates ont diffusé leur déclaration où, à la fois, ils dénoncent des manipulations et ils appellent à la vigilance de la population. Parallèlement, les parents des émeutiers disent ne plus être en mesure d’influencer les choix de leurs enfants. Ce qui permet d’introduire l’énoncé théorico-pratique qu’il y a un décalage énorme entre la nouvelle génération de la société et ces représentants politiques en termes de conception de la lutte et des clefs d’interprétation des dynamiques sociales.

Sous nos yeux se réalise donc un phénomène inédit par sa forme de manifestation qu’il importe de comprendre. Pour trouver des explications scientifiquement valables aux phénomènes inédits, disait Durkheim, « il n’y a qu’une seule façon, c’est d’oser », « mais, ajoute-t-il, oser avec méthode ». En tout cas, tout de la qualité des résultats d’une analyse dépend de la méthode, comme le soutient Popper. Nous croyons utile d’ajouter ici qu’en sciences sociales, les outils méthodologiques appropriés pour l’étude d’un phénomène donné sont ceux ayant été forgés dans un contexte similaire au contexte objet d’étude.

L’objet de cette contribution est, par conséquent, de tenter d’aller au-delà des clichés, en considérant que la spécificité du phénomène de révolte des jeunes de Bejaia nécessite d’interroger la réalité en mobilisant la nouvelle pensée critique forgée dans «un contexte social en forte recomposition» (Anne Clerval et all.), pensée critique qui amène à choisir, comme démarche compréhensive, d’écouter la musique jouée par ces jeunes émeutiers, d’interroger ces musiciens de la révolte, pour comprendre leur langage et ainsi décoder leur message.

L’espace socioculturel, un support de solidarité

Les événements n’ont pas été préparés et encadrés par une structure politique officielle, étant donné qu’à l’origine, il y avait juste un appel anonyme à la grève relayé par les réseaux sociaux. De même, ceci explique cela, les événements ne se sont pas déroulés partout au même moment et de la même façon. C’est en apprenant que là-bas il y a émeutes que ça prend ici comme réaction. Par ailleurs, la veille, le jour et le lendemain des événements, les gens se sont demandés des informations sur l’état des choses à Tizi-Ouzou ; soulignant qu’à Tizi-Ouzou, près d’une semaine avant, il y a eu une journée de grève des commerçants organisée, elle aussi, après un appel anonyme relayé par les réseaux sociaux, suite à laquelle les gens s’en sont demandés des informations sur ce qui, parallèlement, s’est passé à Bejaia. Ceci permet de dire que la nouvelle génération de la société Kabyle est dans la logique d’écho et de réplique permettant de maintenir la dynamique contestataire active. Ceci renseigne aussi sur le fait qu’il y a un partage de frustrations et d’attentes en matière d’action, comme il y a confiance mutuelle sur les visées réelles. Ainsi, le déclenchement et la propagation des émeutes ont été permis par un espace-référent socioculturel commun qui représente ce que Clavel désigne de « support de solidarité » qui permet de cerner les problèmes communs fondamentaux, de leur concevoir une réponse commune.

Les partis politiques en exclusion

Les partis d’opposition et leurs relais associatifs ont très vite après le déclenchement des émeutes réagis par des déclarations, se rejoignant sur l’essentiel : cette dynamique de révolte, qui n’a ni slogans, ni revendications claires, est porteuse « de risques de développements chaotiques » pour le FFS, de risque « de plonger le pays encore une fois dans un cycle de violence/répression » pour le PT et de risque de « provoquer le chaos dans notre région » pour le RCD. Ce qui a, d’ailleurs, amené le RND, parti au pouvoir, à encenser ces « partis d’opposition » en vantant le « mérite des partis et autres associations ayant pignon sur rue dans la région qui ont tout fait pour ramener le calme ». Ainsi, est confirmé le constat de Boireau-Rouillé que « ce qui est notable aujourd’hui, c’est de voir à quel point ceux qui sont les artisans les plus zélés de cette dégradation présente du paradigme politique sont les mêmes qui semblent s’en étonner ou s’en inquiéter ». Comme « apercevoir une difficulté et s’étonner, dit Lowen, c’est reconnaître sa propre ignorance », il est donc nécessaire de faire, à la place de ces partis, pour éclairer ces partis, un pas vers les auteurs de la situation qui étonne, les jeunes révoltés, pour saisir le sens que leurs actes nous donnent.

Nous avons donc tenté de voir ce que pensent ces jeunes sur les partis politiques et plus globalement sur le politique, en leur demandant pourquoi ils ne s’inscrivent pas dans le travail des partis politiques qui constitueraient pour eux des cadres d’action organisée et finalisée. L’un d’eux, étudiant en informatique, considère qu’il « n’y pas de différence entre les partis du pouvoir et ceux de l’opposition », « tous travaillent pour les intérêts de leurs familles et amis » enchaînent son camarade, étudiant en biologie. « La politique dans notre pays change la situation des chefs qui deviennent riches, mais elle aggrave de plus en plus la situation des citoyens », se désole un autre émeutier d’Akbou. « Regardez, s’indigne un jeune d’Aokas, regardez l’état de dégradation de nos communes, ce sont les partis d’opposition, argumente-t-il, qui les ont gérées, ils sont des incompétents comme tout notre système politique ».

Ainsi, avec le renouvellement des moyens de communication qui ont donné à cette nouvelle génération de nouvelles aspirations, se voit s’étendre irrémédiablement une rupture entre deux mondes qui se parlent mais ne se communiquent plus, tant leurs conceptions, acceptions et aspirations sont différentes : d’une part le monde des politiques qui, pour garder leur contrôle de la société, déploient des effort en vain et, d’autre part, le monde des jeunes qui, par dépit et en dépit des politiques, veulent prendre leur destin en main. En conséquence, Feury a raison de penser que « ce renouvellement implique des anciens restés fidèles à leurs engagements pour exclure, soumettre et contrôler et une nouvelle génération prête à remettre en cause l’ordre établi ».

Les jeunes en émancipation

Les parents des jeunes en révolte ne sont pas restés insensibles aux événements engageant directement, parfois dangereusement, la vie de leurs enfants. Bien au contraire, ils ont déployé des efforts pour leur faire voir les dangers ou l’inutilité des manifestations contre l’Etat. Dans un des hameaux de Tichy, à titre d’exemple, un groupe de parents, en discutant sur le phénomène, ont été tous d’accord avec Nacer, parent de trois enfants, que si ces émeutes sont là, « c’est par la faute des parents qui n’interpellent pas leurs enfants, qui laissent leurs enfants sortir et rentrer à la maison quand ils veulent ». Juste après, un autre élément du hameau, plus jeune, arrive au groupe est lancé aux présents : « courez interpeller vos enfants, je viens de les voir parmi les émeutiers ». Le lendemain, ce Nacer, qui pensait avoir convaincu ses enfants, dévoile que son fils lui a avoué « avoir reçu une balle en caoutchouc. On leur a sans doute tiré dessus avec ça pour leur faire peur », explique-t-il, en concluant que ces enfants « finalement font semblant d’écouter, mais n’approuvent plus les discours moralisateurs des parents ».

Il est de ce fait indispensable, dans la lecture de ce divorce silencieux entre l’ancienne génération et la nouvelle, « d’aller, recommande Cultiaux, au-delà des stéréotypes que peuvent suggérer les idées de jeunesse ou de vieillesse », en saisissant ce qui est entrain de se dérouler sous nos yeux : ces jeunes ont, comme dirait Jacques Rebotier, « un désir d’émancipation, de sortir de la domination », domination des jeunes par les âgés, domination de la société par les politiques et domination des nouvelles idées à réaliser par les anciennes idées qui ont tout usé.

Conclusion

Ces manifestations, que les « partis d’opposition » voient sans slogans et sans revendications, font voir un grand slogan et une grande revendication. Le grand slogan, que personne ne veut voir, est que ces jeunes ne veulent pas porter les habits politiques des partis classiques. La grande revendication, que personne ne veut entendre, est que ces jeunes veulent dire ce qu’ils veulent par eux-mêmes et par les méthodes qu’ils jugent eux-mêmes bonnes : « La jeune méthode, la méthode des jeunes », disait Gaston Bachelard. Il nous est donc, nous autres, moins demandé de juger que de se déjuger. Se déjuger, c’est un préalable pour comprendre que tout est langage: ces jeunes, en manifestant, nous disent des choses sensées, ils nous disent en substance, nous explique Calame, que « si la démocratie est aujourd’hui moribonde, la société est bien vivante et qu’elle exige d’autres voies, d’autres réponses », et nous devons savoir les écouter et les comprendre, quitte à se dessaisir, souvent avec douleur, de nos certitudes… D’abord, comprendre que ces jeunes ont une conscience de jeunes qui veulent vivre leur jeunesse.

J’ai vu parmi ces manifestants des étudiants qui, en plus, pratiquent du sport et de la musique. Ensuite, comprendre que ces jeunes ne sont pas manipulés, qu’ils ne peuvent pas être manipulés. La preuve est que lorsque ces partis appellent à manifester, ces jeunes ne les suivent pas. La raison est que les premiers utilisent des visions et des instruments classiques, les deuxièmes cherchent des moyens d’action propres à eux pour se réaliser un présent et un avenir pour eux et selon leurs propres espérances. Enfin, comprendre que souvent le sens de ce que nous croyons comprendre nous échappe totalement, parce qu’il s’agit d’une nouvelle forme d’expression réalisée par une nouvelle génération, que nous essayons de comprendre par le moyen d’instruments du passé, des instruments dépassés. En tout cas, ce qu’il faut comprendre de cette révolte par les jeunes à Bejaia, c’est que ces jeunes utilisent leur territoire régional comme support de solidarité en vue de s’émanciper des dominations de plus en plus insupportables pour eux, en commençant par réaliser la vision de Serge Weber : « exclure le politique au sens classique, avec un Etat qui régente et une opposition qui accepte sa secondarisation ».

Mohamed-Amokrane Zoreli, enseignant-chercheur

Source : lematindz.net

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