D’innombrables effets collatéraux si le «oui» l’emporte



BrexitEn marge des grandes questions sur l’économie, le Brexit provoquerait une vague d’effets, parfois peu soupçonnés.

Visas

Les Européens installés tentent d’obtenir la nationalité britannique

Les Européens installés au Royaume-Uni craignent de devoir quitter le pays en cas de Brexit. Selon l’Observatoire des migrations de l’Université d’Oxford, 75% d’entre eux ne rempliraient en effet pas les critères d’attribution pour un visa de travail britannique. L’éditeur Red Squirrel Publishing en profite: il vient de multiplier par quatre les ventes de ses livres de tests pour l’obtention de la nationalité britannique, de 570 en décembre à 2270 en janvier et à 2179 en février. Il est pourtant improbable que les expatriés soient expulsés du Royaume-Uni. Cette angoisse concerne aussi les Britanniques. D’après les autorités irlandaises, les demandes britanniques d’obtention de la nationalité irlandaise ont fortement augmenté l’an dernier: +33% pour ceux ayant un grand-parent irlandais, +11% pour ceux ayant un parent irlandais et +14% pour les natifs d’Irlande du Nord.

Marché du travail

La plupart des travailleurs d’Europe centrale et de l’Est ne pourront plus travailler outre-Manche, mettant en crise l’hôtellerie et la restauration

Le 1er janvier 2004, le Royaume-Uni a ouvert sans condition ses portes aux travailleurs du groupe de Visegrad (la Hongrie, la République tchèque, la Pologne et la Slovaquie), aux trois pays Baltes et à la Slovénie. Ce choix était tout à fait conscient: à l’époque, les autres grandes économies de l’UE ont refusé cette faveur aux nouveaux Européens, estimant que leur arrivée aurait affecté trop sévèrement leur marché du travail. Douze ans plus tard, 1,4 million d’entre eux vivent sur le sol britannique et leur nombre augmente de 79 000 par an. En 2014, un rapport rédigé à la demande du ministre de l’Immigration révélait que les 578 000 migrants sous-qualifiés venus de ces pays occupent souvent des emplois refusés par les Britanniques en raison de leur dureté, de la flexibilité horaire requise et de la faiblesse des salaires proposés.

Si ces expatriés ne seront probablement pas expulsés en cas de Brexit, le Royaume-Uni ne pourra plus accueillir ces Européens sous-qualifiés. Selon l’Observatoire des migrations de l’Université d’Oxford, au moins 95% des employés européens dans l’hôtellerie-restauration, la distribution et l’agriculture ne rempliront pas les critères pour un visa. De nombreuses industries préviennent donc déjà du sérieux manque de main-d’œuvre à venir. Celui-ci aura une première conséquence immédiate: la hausse des salaires. Les travailleurs d’Europe centrale et orientale, eux, se redirigeront vers d’autres destinations européennes: l’Allemagne, les Pays-Bas, la France, l’Espagne et l’Italie.

Calais

La France pourrait choisir de ne plus empêcher les migrants de quitter son territoire pour celui de la Grande-Bretagne

La jungle de Calais, et ses milliers de migrants, sera-t-elle transportée à Douvres en cas de Brexit? Difficile d’être affirmatif. Il n’y aura pas d’automatisme mais un choix politique. Le président français, François Hollande, et le premier ministre britannique, David Cameron, ne dissipent pas les doutes sur l’avenir du traité du Touquet. Signé bilatéralement en 2003 par les deux pays, il assure le contrôle de la frontière britannique à Calais pour les Anglais et à Douvres pour les Français. Pour le coup, les problèmes de flux migratoires se concentrent sur le sol français. Bloqués par la Manche, des milliers de migrants venus de pays africains (Soudan, Libye…) et moyen-orientaux (Irak, Syrie) s’agglutinent dans la ville du Nord-Pas-de-Calais pour tenter la traversée de la Manche. Car la Grande-Bretagne est leur destination finale pour y demander l’asile ou pour y travailler clandestinement. Résultat: le plus grand bidonville d’Europe occidentale défraye régulièrement la chronique. Les problèmes y sont sécuritaires comme de santé publique. Le ministre français de l’Economie, Emmanuel Macron, a, lui, averti des conséquences d’un divorce avec l’UE. «Le jour où la relation sera rompue, les migrants ne seront plus à Calais», a-t-il indiqué. Manière directe de dire que la France pourrait choisir de ne plus protéger la frontière britannique. Car c’est bien là un des paradoxes de Calais: la France empêche des migrants de quitter son territoire.

Certes, ce traité du Touquet ne peut pas juste être considéré isolément… mais le gouvernement français pourrait profiter de l’aubaine pour gérer la pression du Front national, qui réalise des scores canon dans une région durablement traumatisée par la gestion d’une frontière britannique sur son sol!

Diplomatie

La sortie du Royaume-Uni va à la fois affaiblir l’UE à l’extérieur et débloquer une politique commune en interne

C’est un des aspects du Brexit rarement mis en avant. Et pourtant, l’influence d’une éventuelle sortie du Royaume-Uni sur la politique étrangère et de défense européenne ne sera pas négligeable. D’abord, si le Royaume-Uni part, l’UE perdra une des deux voix qu’elle détient au sein du Conseil de sécurité de l’ONU (5 membres permanents). Avant leur adhésion en 1973, les Britanniques étaient vus par le général de Gaulle comme le cheval de Troie des intérêts américains. Il opposera d’ailleurs un veto à leur entrée en 1967 dans la Communauté économique européenne (CEE). Depuis, rien n’a vraiment changé. Londres a toujours poussé à l’élargissement à l’est, tout en bloquant la moindre avancée de la politique de défense européenne. Ces objectifs ont servi la volonté américaine de ne pas faire d’ombre à l’OTAN et de pousser l’Alliance au plus près des frontières russes. Du coup, les Européens pourraient renouer avec Moscou. Et définir aussi une politique moins aventureuse au Moyen-Orient. La participation britannique au désastre de la guerre d’Irak est en effet dans toutes les mémoires arabes. En cas de Brexit, les Britanniques pourraient marcher dans les pas des Américains en se tournant aussi vers l’Asie. Tandis que l’UE serait plus libre de regarder vers la Méditerranée et l’Afrique. En interne, tous les projets d’avancée de la politique fédérale reprendraient. Londres, qui ne voit dans l’UE qu’un marché et un coût, s’y est en effet toujours opposé.

Santé

Un accès aux médicaments plus compliqué pour les Britanniques

Les Britanniques n’auront accès aux nouveaux médicaments qu’après les autres pays européens en cas de Brexit. L’Association de l’industrie pharmaceutique britannique a en effet fait savoir que ses membres devront déposer des demandes de licence auprès des autorités bruxelloises et londoniennes. Selon elle, ils donneront la priorité à l’UE «en raison de la plus petite taille de la population de patients au Royaume-Uni». Un cadre juridique adéquat devra aussi être trouvé pour l’accès à certains médicaments uniquement accessibles sur ordonnance, sans quoi leur distribution devra être arrêtée. Les responsables des activités britanniques des sociétés suisses Novartis et Actelion avaient déjà signé une lettre rédigée par plusieurs acteurs du secteur mettant en garde contre la «complexité» impliquée par un départ de l’UE. Un Brexit se révélerait «mauvais pour le commerce et la recherche».

Défense

L’UE perdrait un acteur central dans son idéal de «défense commune». Mais elle se débarrasserait aussi d’un membre qui bloque nombre d’avancées

En 1998, les accords de Saint-Malo scellaient l’engagement du Royaume-Uni et de la France – autant dire le socle du potentiel militaire européen – à tendre vers une politique de défense et de sécurité commune. Dans les faits, même si Londres a apporté quelques moyens dans cette politique, elle a toujours continué à privilégier ses relations avec les Etats-Unis et ses obligations envers l’OTAN. Pour certains experts, les signes de sa mauvaise volonté ne trompent pas. Le Royaume-Uni a mis son veto à l’augmentation du budget de l’Agence européenne de défense, qui devait être chargée de développer des programmes d’armement européens et dont les projets restent marginaux. En 2011, Londres s’est opposé à la création d’un quartier général militaire de l’UE, qui aurait été chargé de planifier les opérations européennes, en évoquant une inutile duplication des structures existantes de l’OTAN. Les Britanniques traînent aussi les pieds dans le projet européen visant à mettre en place une force de lutte contre la piraterie.

L’UE se retrouverait donc dans une situation paradoxale si d’aventure le Royaume-Uni quittait le navire européen. Elle perdrait une pièce maîtresse dans son idéal de défense commune – difficile de la concevoir sans la force de frappe des Britanniques – mais elle verrait peut-être aussi se lever un certain nombre de blocages qui minent ce pan de la politique européenne. D’autant plus que la France et l’Allemagne, depuis les attentats de Paris et devant la nécessité de rationaliser les coûts, ont affiché leur volonté de relancer l’Europe de la défense. «A terme, notre but doit être une armée européenne commune. Les moyens affectés aux 28 armées nationales pourraient être employés beaucoup plus intelligemment s’ils étaient mis en commun», déclarait Wolfgang Schaüble, le ministre allemand, des Finances en décembre dernier.

Immobilier

La menace du Brexit suscite déjà par anticipation le regain d’intérêt pour les biens immobiliers haut de gamme à Paris

Parmi les capitales européennes, c’est Paris qui tient la corde pour accueillir les cadres supérieurs – et leurs sociétés – en cas de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. L’immobilier haut de gamme connaît donc déjà une petite surchauffe. En effet, depuis le début de l’année, les réseaux immobiliers spécialisés dans le luxe enregistrent une forte augmentation d’achats et de demandes.

En cas de Brexit, ce sont ainsi des milliers de banquiers, d’avocats et de managers de multinationales qui devraient se relocaliser. Ceci évidemment afin de ne pas voir s’appliquer à leurs affaires les barrières tarifaires et contraintes imposées aux institutions situées hors de l’Union européenne. De par sa position centrale en Europe, ses moyens de communication, son statut de ville monde (comme Londres) et encore son positionnement déjà à la pointe dans le domaine des nouvelles technologies et de conseil, Paris pourrait donc ajouter au prestige associé à son nom celui d’un retour parmi les places financières de premier ordre. Ce mouvement d’anticipation s’ajoute à un autre phénomène constaté depuis quelques mois: le retour des investissements dans la pierre de la part de Français partis à Londres. Et de ressortissants d’autres pays travaillant à la City désireux de placer leur argent. Car Londres atteint des sommets de cherté avec des prix 2,5 fois plus élevés qu’à Paris. Aussi les deux mouvements se sont conjugués et ont redonné des couleurs à l’immobilier de luxe parisien, se félicitent les professionnels de la branche.

Retraités

Les Britanniques installés en France craignent pour leur accès au système de soins et pour leur qualité de citoyens

Après l’Espagne, c’est la France qui accueille le plus d’expatriés britanniques. Ils sont quelque 200’000 dans l’Hexagone. Ils vivent à Paris, en Rhône-Alpes, en PACA et dans le Sud-Ouest où se concentre un grand nombre de retraités venus bénéficier des douceurs du climat: ils seraient environ 70’000 dans ce cas.

«Tous les frais de santé que nous avons ici sont envoyés à Londres et couverts par le Royaume-Uni. Si nous quittons l’Europe, il y a malheureusement un risque pour que cette coopération cesse. Ce serait une catastrophe pour tous les bénéficiaires de pensions vivant à l’étranger», s’inquiète Brian Cave. Cet instituteur à la retraite tient un blog, «Pensioners debout!» dans lequel il relaie les informations et commente l’actualité en lien avec le Brexit.

Le président de l’association British Community Commitee, qui regroupe les expatriés en France, Christopher Chantrey, donne ainsi de la voix dans la presse française. Lui et nombre de ses compatriotes envisagent une demande de naturalisation française. D’abord pour préserver leur accès au système de soins mais aussi leur qualité de citoyens. Car les expatriés s’estiment lésés: s’ils résident en France depuis plus de quinze ans, ils n’ont plus le droit de vote chez eux et ne participeront donc pas au référendum. «Et imaginez si le Royaume-Uni sort de l’Europe: nous perdrons également le droit de vote aux scrutins municipaux et européens en France. C’est une vraie injustice!», avance Christopher Chantrey.
(24 heures)

Source : www.24heures.ch / Tristan de Bourbon

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