Djamila Debèche : au pays du non-dit !



« Patience, patience,/ Patience dans l’azur !/ Chaque atome de silence/Est la chance d’un fruit mur ! » Palme, Paul Valéry

Les grandes absentes des différents Sila demeurent nos écrivaines qui ont fait le bonheur des librairies et bibliothèques à travers le monde. L’une d’elle se nomme Djamila Debèche (1926-2011 ?) qui disparut dans le silence le plus total, à son domicile parisien rue Raffaëlli. Journaliste à Radio-Alger, conférencière, militante des droits de la femme musulmane, éducatrice et première romancière algérienne. La native du Ghriss (au nord-ouest de Sétif) n’a eu droit qu’à la postérité monographique d’un Jean Déjeux, le « policier de la littérature algérienne » (Kateb Yacine) ou à des études « idéologiques » de certaines universitaires du cercle algérois ! Elle demeure mal lue et donc « méconnus » puisqu’elle ne reçoit pas l’attention qu’elle mérite en regard de l’intérêt que le milieu universitaire et la critique littéraire en général accordent à l’œuvre d’écrivains « consacrés ».

La critique médiatique, réalisée pour la plupart du temps par des journalistes-femmes, rejoignent la savante hiérarchie universitaire pour n’octroyer que de bons points à un panel d’écrivaines couronnées par la consécration outre-continent. Le reste ne reçoivent aucune attention qu’elles méritent et déclinent vers l’outre-tombe. C’est les questions d’abondant et d’exclusion qui se posent à nous une fois de plus. Entre Leila, jeune fille d’Algérie, Aziza, et Le droit de vote des femmes musulmanes, une voix nationaliste s’est élevée en pleine contradiction principale entre impérialisme coloniale français et nation colonisée qui nous incites à faire face au discours facilitateur de l’assimilation dans le moule du maitre assimilateur, en appelant à relire les écrits de Debèche sur la base des nouvelles approches critiques, notamment socio-anthropologiques, loin de toute pratique de compartimentalisation du texte littéraire qui ne cesse d’établir « un dialogue permanent avec le milieu social et culturel où il se produit ». Les travaux jusque-là de notoriété académique certes, mais largement insuffisants en termes de nombres d’écrits touchant à une période largement suffisante pour mener des prospections approfondies, ne serait-ce qu’au seul niveau de la documentation disponible en Algérie dont le préalable méthodologique s’impose avec acquitté.

Coexistence culturelle ou discursive

Il y a lieu de situer la production de Debèche dans son contexte historique, un préalable de rigueur. Trois essais, deux romans, une dizaine d’articles et des émissions radiophoniques forment la production textuelle et non-textuelle de l’auteure, étalée sur vingt-ans selon notre décompte et qui débuta dès l’âge de 19 ans avec le conte Les Ben Lockri, conte d’après une histoire vraie, publié dans la revue Terre d’Afrique du 1/1/1947, ce premier texte de fiction est précédé en 1946, par un article sur La femme musulmane dans la société, dans la même revue aux cotés de Me Paul Buttin (1893-1966), de Me Augustin-Belkacem Ibazizen (1897-1980) et de Claude-Maurice Robert (1895-1963), une présence très remarquée parmi des personnalités de renom et certainement qui n’attendait l’intervention d’un « grand-père qui était un ami du prince Louis de Monaco », comme le signale Ch. Achour dans son article du mois de mars 2013, tout en faisant apparaitre Debèche comme cet être de luxure féodale au sein d’un univers de misères. Une écrivaine dont le sort a été ficelée par une certaine critique monographique. En s’arrêtant sur l’une des plus rares interviews que donna Debèche en 1990 à une universitaire algérienne installée en Allemagne dans le cadre d’une thèse, travail bien méritoire, auprès de l’université de Stuttgart, Christiane Achour intente une sorte de procès d’intention à la seule condition sociale de la première auteure maghrébine puisque sur les 4556 mots qui composent le texte d’Achour, nous relevons deux thèmes principaux traversant cette réflexion, à savoir la «géographie» et les «groupes sociaux» en termes de famille et hérédité, avec un total de 341 mots faisant référence à des lieux, des territoires, des pays, des oncles, des tantes et fratrie.

Autour de notre première écrivaine et militante de la condition féminine, il y a lieu de relever qu’une seule thèse universitaire lui a été consacré en 1993 à l’université de Francfort-sur-Main, précédée par un article de soutenance dans le numéro spécial de la revue Cahier d’études maghrébines, en 1990. Depuis, nulle trace d’écrits scientifique ou de réflexions analytiques et le pourquoi de la question est à chercher dans la situation actuelle de la recherche universitaire qui est soumise aux exigences des nouveaux médias quant aux critères de solvabilité d’un auteur par rapport à d’autres.

Quatre-vingt-sept ans après…

Quatre-vingt-sept ans se sont écoulés depuis la naissance de l’auteure de Leila et Aziza, cette nuit de la chair juvénile, soumise/insoumise à l’ordre culturel considéré comme séculaire. Que dire ou écrire sur le silence de la fondatrice de la littérature féminine en Algérie, si non qu’elle s’est tue devant la dérive de ses frères et sœurs de combat. A l’indépendance politique, elle a optée pour un coléreux positionnement de ne blaiser personne, ni dans sa vision des choses, ni dans son amour propre. C’est un silence qui méditait la mémoire face à cet ensemble qui partait, en formation hétéroclite, à l’assaut d’une indépendance totale. Enfants de fellahs, de petits commerçants et, d’ouvrier de propriétaires terriens, ils accumulaient tous un même savoir hétérogène: la double aliénation de l’être et du devenir. L’école de la république coloniale et les medersas féodales se joignaient en une intersection de l’histoire sociale en faisant de cette futur petite-bourgeoisie patriotique révolutionnaire, à l’assaut du ciel, une formation politique sans perspective socio-économique de classe de loin devant la proche expérience de la lutte de l’affirmation nationale dans une ère impérialiste, qu’était la lutte du peuple vietnamien. « Nous étions jeunes et nous n’avions pas une formation politique requise pour être des révolutionnaires professionnels », diront-ils, oubliant que seul un parti programmatique de la classe ouvrière pouvait déterminer la forme d’un professionnalisme de combat. La question fut de l’ordre des absents au sein d’un PCA européanisé et un nationalisme réformiste bien imitateur d’une société à deux vitesses.

Pour notre auteure, la question cruciale de l’identité de soi est posée en termes de croyance historique. Une jeune femme algérienne issue de la féodalité et assise au banc de l’école coloniale ne peut qu’être confronté à la double réalité de l’exploitation sociale, d’un côté avec son lourd héritage moyenâgeux, et de l’autre, économique le tout dans une société à mode de production semi-féodale et semi-capitaliste que dirigent les monopoles européens. A travers l’existence même de Debèche c’est une Algérie de l’errance qui se déploie le long de ses écrits et face à cette réalité une force, issue de cette composition, émerge dans les contradictions sociales et économiques que traverse la métropole coloniale, une force nationaliste que dirige une des tenants de la féodalité algérienne, l’Emir Khaled, au sein du mouvement Jeune Algérie où il sera beaucoup question de réformes et d’associations avec le peuple français que d’indépendance politique. Un nationalisme rompant mettant en exergue la valeur spirituelle afin d’idéaliser une nation matériellement exploitée.

Si Zineb Ali-Benali reconnaît que « usqu’en 1954, et en dehors de Djamila Debèche, aucune Algérienne ne prend part au débat public » (p.477), elle n’hésitera pas de gratter »la séparation de classe » qui marque cette riche musulmane (Zineb A. Benali) de ses sœurs de l’indigénat. Propos qui introduisent la perplexité dans toute lecture à faire sur l’œuvre de Debèche, qui pourtant, devrait s’exercer aujourd’hui à la lumière des nouveaux outils d’analyses du texte littéraire.

Sous le soleil d’un nouvel Humanisme

Redéfinir le parcours littéraire de notre première écrivaine est une entreprise des plus périlleuses et surtout éloigner du carcan idéologique dont elle a été soumise depuis les années 80 du siècle précédent pour en faire une oubliée en somme de l’histoire littéraire, cette dernière qui reste à revisiter e à placer dans le contexte de l’époque de l’écriture de Dahmane, enfant de la Casbah (aout 1946) et Les Béni Lockri (février 1947), une fin de guerre qui s’ouvre à la valeur d’un Nouvel humanisme permettant l’apparition d’une Littérature de l’intranquilité (Fernando Pessoa) qui n’est autre que la pratique langagière de l’écrivain francophone qui «est fondamentalement une pratique de soupçon» (Lise Gauvin, 1990 ; p.17).

Les régimes de Léon Blum (16/12/1946 – 16/1/1947) et de Vincent Auriol (16/1/1947 – 16/1/1954) ont été marqué, à première vue, par le chiffre 16, la cosmogonie de la Ive République avec une Constitution qui instaura la Régime de l’Indigénat (27/10/1946) et la distinction des Collèges électoraux, pratiques émanant d’un ensemble de réflexions «sociologiques» et «philosophes» que menaient des ethnologues-médecins et autres missionnaires qui évolueront dans l’administration politique de l’empire colonial, et dont l’intervention dans de multiples domaines génèrent une circulation des concepts. L’exemple le plus usité est «l’assimilation» qu’il faut repréciser à la lumière des récentes études, notamment celles d’Emmanuelle Saada, qui assimile ce concept à celui de «l’imitation» au degré de la singerie. Selon les usages communs «l’assimilation» est l’application intégrale des lois françaises aux colonies à une forme de centralisation administrative et enfin, plus globalement à une œuvre de transformation sociale et culturelle. Par cette dernière, il faut relever une polysémie du contenue :

Il peut s’agir de transformer les indigènes à l’image des colonisateurs ;

Ou au contraire de les laisser «évoluer dans leur civilisation», c’est-à-dire à un rythme et dans une direction propre.

L’écrivaine algérienne a-t-elle assimilée l’institution coloniale au point de l’imiter au profit de ce transformé elle-même en colonisatrice à la peau bronzé ? Il n’est pas de notre compétence de répondre, à partir de cet angle, à une démarche jusque-là teintée «d’universitarisme» mais au contenu radicalement nationaliste. Debèche s’est nettement assimilée aux valeurs de l’idéologie coloniale qu’elle a eu la force de plume de convoitises tout un savoir qui la porterait au haut de l’échelle d’une conceptrice de la colonisation en tant que machine à exploiter son propre genre humain. Nous ne pouvons assimiler une telle grossièreté, alors que les études historiques les plus sérieuses par leur objectivité et intransigeance méthodologique montrent qu’une culture peut essayer d’en dominer une autre, sans pudeur et agressivement et l’enseignement a été le terrain de prédilection pour l’affrontement de ces deux cultures (l’écrasante et l’écrasée, dirons-nous).

Le fait historique le plus marquant est que l’empire colonial français s’est stabilisé entre la fin du XIXe siècle et la Seconde Guerre mondiale. Cette stabilité s’est dotée de moyens coercitifs de plus en plus performants face à des populations hétéroclassées qui pensaient que le fait de la domination coloniale est insurmontable historiquement. Au sein même de ce mode de pensée est née et évolue Debèche, un contexte culturel dominé par un certain retour à l’humanisme du XVIe siècle que renouvela Karl Jaspers et le Cercle des rencontres philosophiques de Genève, juste après 1945, sous la dénomination de Nouvel humanisme. Dans ce texte intitulé Conditions et possibilités d’un nouvel humanisme, il est surtout question de politique, d’évolution de l’homme à travers l’histoire, d’existence et de causalité. L’homme et sa condition sont au centre d’intérêt de la pensée de Jaspers et que la prise de conscience est provoqué par «la liberté» et «la transcendance», que cette dernière s’adresse à l’homme à travers la liberté de l’individu qui «n’est qu’une réalité évanescente» et qui en devient le centre de la préoccupation universelle. C’est au sein de cette instance philosophique qu’une pensée littéraire a nettement dominé dès la fin du XIXe siècle colonial (notamment en 1895), par Stéphane-Georges Lepelletier de Bouhélier, dit Saint-Georges de Bouhélier (1876-1949) qui déclara la mort du Symbolisme en s’inspirant par le «désir de concilier la vérité et la beauté dans l’art en exaltant les mystères et les splendeurs de la vie et la vertu du civique», en rédigeant Le Manifeste naturiste, qu’ Emile Zola encouragea la rédaction et la publication puisqu’il s’y inspira sur le plan philosophique. Eloignant toute abstraction et mysticisme nébuleux dans l’art et la littérature, le mouvement de Bouhélier prône un retour à la sensibilité immédiate et à la vie dans son quotidien et sa simplicité et nous compterons bien parmi les écrivains inspirés par cette école, sans y être comptés parmi ses représentants, André Gide avec Les Nourritures terrestres, Joachim Gasquet, Francis Jammes et Paul Fort. Dans son Manifeste (1897), Bouhélier écrivait : «Nous chanterons les hautes fêtes de l’homme. Pour la splendeur de ce spectacle, les poètes convoqueront les plantes, les étoiles, les vents et les graves animaux. Une littérature naitra qui glorifiera les marins, les laboureurs nés des entrailles du sol et les pasteurs qui habitent près des aigles. De nouveau, les poètes se mêleront au tribus».

Se mêler à la tribu est aussi un retour aux racines du ressourcement culturel où le personnage Leila, d’origine saharienne, ne s’empêche pas de fréquenter une école catholique pour fille à Alger, ni d’être adopter par une famille européenne (les Larmont) afin de poursuivre, en fin de parcours du roman, sa mission d’éducatrice au sein de ses consœurs de ce grand sud algérien. Le premier roman de Debèche est certainement le couronnement de textes précédemment publiés, à savoir Dahmane, enfant de la Casbah (in, Méditerranée, 3/8/1946) et Les Ben Lockri (1947) sur les colonnes de la revue Contacts en Terre d’Afrique (Meknès, Maroc), dans la même revue Debèche publia La Femme musulmane dans la société, (été 1946), aux côtés de Maitre Ibazizen (1890-1980) et Me Paul Butin.

L’engouement pour les questions féministes place certainement notre première romancière aux rangs des rangs des chantres de ce même combat en cette première moitié du XXe siècle, à savoir l’égyptienne Huda Sharawi (1879-1947) et la tunisienne Bchira Ben Mrad (1913-1993), la fondatrice de l’Union Musulmane des Femmes Tunisiennes (1936-1956). C’est encore l’unionisme féministe qui traduit ces valeurs humanistes en cours durant l’entre-deux-guerres, qui permit à l’auteure algérienne d’être proche de l’équipe de la revue Les Cahiers du Nouvel Humanisme (CNH), initié par S.-G. Bouhélier et que dirigeait Lucien Poyet et le peintre Jean Arsac. Une publication qui ouvrit largement les portes à des Algériens comme le poète Ameur Hanafi, le philosophe Koribaa Nabhani et lança le romancier Mouloud Feraoun qui édita son premier roman à compte d’auteur avec comme premier titre Menrad instituteur kabyle (205 pages).

Il y a lieu de rééditer Aziza (imprimerie E. Imbert, 1955. Alger. 181 pages) et Leila, jeune fille d’Algérie (Imprimerie Charras, 1947. Alger. 191 pages), deux textes à la portée de notre jeunesse afin d’instruire pour mieux construire.

Mohamed-Karim Assouane

Université Alger 2

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