«En France, les jeunes servent de variable d’ajustement»



InterviewPour le sociologue Bernard Spitz, ancien du cabinet de Michel Rocard, la France sacrifie sa jeunesse. Il dénonce l’instrumentalisation des manifestations contre la loi Travail et analyse sans romantisme Nuit debout.

La mobilisation contre la Loi travail passera-t-elle le cap des vacances? Malgré les dernières concessions du gouvernement, les syndicats étudiants et lycéens restent mobilisés. Ils appellent toujours à se joindre à la grande journée de mobilisation interprofessionnelle du 28 avril aux côtés des syndicats contestataires. Le mouvement Nuit Debout, lui, continue à prendre de l’ampleur avec près de 150 villes où des gens se réunissent pour débattre et dire leur ras-le-bol. Auteur de l’essai «On achève bien les jeunes» (Editions Grasset), le sociologue Bernard Spitz (56 ans), ancien du cabinet de Michel Rocard et président de l’Association Française de l’Assurance (AFA), avait donné le ton. Il jette un regard sans romantisme sur les mouvements sociaux en France.

Le mouvement Nuit debout est entaché de débordements violents. Est-ce inhérent à ce genre de contestation?

Non, aucune violence ne peut être justifiée si l’on se réclame d’un mouvement qui propose le débat et la raison, mais il ne faut pas tout amalgamer. Nuit debout, qu’on soit d’accord ou non avec les idées qu’il soumet à la réflexion collective, est parti sur une inspiration démocratique qui est contraire à tout recours à la violence et aux dégradations. De même l’éviction de Finkielkraut s’est passée dans des conditions qu’on ne peut accepter. L’intolérance est une forme de violence, elle est contraire au principe même du débat.

Nuit debout est apparu suite aux manifestations contre la Loi Travail, sont-ce pour autant les mêmes?

Ce qui apparaît, c’est que Nuit debout n’est ni un mouvement de masse, ni un mouvement de jeunes. De nombreuses générations s’y côtoient.

La jeunesse française ne voue-t-elle pas un culte romantique aux contestations? Et pour le coup s’essaie à son Mai’68 à chaque génération?

Certainement. Et vous remarquerez qu’il n’y a pas eu de grand mouvement lycéen depuis une dizaine d’années. Donc pour les lycéens d’aujourd’hui, c’est leur première occasion de vivre l’expérience de la «manif», une référence culte. Une occasion comme cela, on la saisit. De là à faire la comparaison avec Mai 68, franchement non. La situation n’a rien à voir et les problèmes de la jeunesse non plus. En 68, le chômage des jeunes était résiduel. Aujourd’hui il est de masse.

Vous décrivez dans votre livre une jeunesse abandonnée – «On achève bien les jeunes» (Ed. Grasset) – Nuit debout répond-il à votre diagnostic?

Dans ce livre, je faisais le constat que notre jeunesse a été sacrifiée. Toute une série de chiffres le résument. Ils sont accablants. Par exemple: le taux de chômage des moins de 25 ans est de 25%, soit trois fois plus qu’en Allemagne. Et 150’000 jeunes sortent chaque année sans qualification du système scolaire. On voit bien que les jeunes servent en France de variable d’ajustement, en d’autres termes de laissé-pour-compte. On évoque «la préférence française pour le chômage», on devrait parler de «préférence française pour le chômage des jeunes».

La contestation était donc prévisible?

Je constatais qu’avec ce bilan, les jeunes ont trois possibilités: se résigner, se révolter ou s’en aller. Regardez les chiffres records des jeunes qui s’en vont. Et cela dans toutes les catégories socioprofessionnelles. A Londres, par exemple, il n’y a pas que des jeunes Français qui partent pour être traders à la City. Ça, c’est le cliché d’une certaine réussite. Il y a aussi beaucoup de Français dans les restaurants et aux réceptions des hôtels. Mais l’objectif de tous est le même. Ils sont partis car ils ne s’accommodaient pas de leur situation en France et cherchaient à travailler. Ceux qui ne partent pas ou ne se résignent pas n’ont plus qu’à se tourner vers la protestation.

Avez-vous donc été surpris des manifestations de jeunes contre la loi Travail et du mouvement Nuit debout?

Vu le niveau de frustration de la jeunesse française, tout pouvait arriver. On ne savait juste pas ce qui pourrait la déclencher. Le projet de loi «travail», défendu par la ministre Myriam El Khomri, a joué ce rôle de détonateur. Mais de façon incohérente d’ailleurs. Car à part le microdétail des horaires des apprentis, ce texte ne concernait pas les jeunes. Mais le gouvernement a géré ce dossier maladroitement et l’a transformé en poudrière.

Vous maintenez que la loi El Khomri était favorable aux jeunes?

Oui. Elle contribuait dans sa première version à fluidifier le marché du travail et à réduire l’incertitude pour les employeurs. Les rigidités françaises jouent contre l’embauche, c’est une réalité. Une flexibilité plus grande profiterait à l’emploi des jeunes. Mais comme finalement peu de gens ont lu le texte, chacun peut lui faire dire ce qu’il veut. Il n’empêche qu’une partie de la jeunesse se sent trahie par la classe politique. Et qu’il y un contraste entre un manque de confiance de leur part envers les entreprises et la dynamique entrepreneuriale qui existe heureusement dans le pays chez beaucoup de jeunes. C’est aussi la marque d’une rupture entre ceux qui ont une qualification et ceux qui sont victimes des échecs de notre système éducatif et de formation.

Les garanties obtenues après concertation avec le gouvernement vous semblent des reculades?

Taxer les CDD, c’est anti-économique et contraire à l’intérêt des jeunes. Pour contrer la précarité systématique, qu’ils dénoncent, il faut simplifier le système et favoriser l’emploi par tous les moyens. Les derniers choix opérés par le gouvernement sont une erreur grave, quand bien même quelques délégués étudiants les réclamaient. L’intérêt général ne s’y retrouve pas.
(24 heures)

Source : www.24heures.ch / Par Xavier Alonso

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