En Méditerranée, les disparus n’ont pas de nom



Tragédies des migrants En 2016, la traversée de la Méditerranée est devenue de plus en plus dangereuse pour les migrants. Derrière les chiffres officiels se cachent probablement beaucoup plus de victimes.

La nuit du 19 avril 2015, un bateau de pêche heurtait un cargo en Méditerranée. La collision avait fait des victimes, mais personne ne savait combien. Seules 28 personnes ont été secourues. La marine retrouva tout d’abord 200 corps. On soupçonna par la suite la présence d’une centaine d’autres personnes à bord. Matteo Renzi, le président du Conseil des ministres italien, annonça alors le lancement d’une opération visant à récupérer le bateau. «Le monde entier doit voir ce qui s’est passé», déclarait-il, s’engageant sur le fait qu’on ne peut plus faire «ceux qui n’ont rien vu». L’opération dura plus d’un an. En juillet dernier, la marine italienne a repêché le bateau, qui se situait à 370 mètres de profondeur.

En Méditerranée, les tragédies se suivent, mais rare était jusqu’ici l’engagement des autorités à faire tout leur possible pour retrouver des victimes. Si un bateau de réfugiés coule, il finit généralement au fond de la mer. Pour toujours.

Une analyse présentée en exclusivité aujourd’hui par notre partenaire Die Welt aborde dans le détail la façon dont les autorités traitent les migrants disparus dans la région méditerranéenne. «Derrière la catastrophe visible des épaves et des corps en Méditerranée se cache une catastrophe invisible, car les victimes ne sont pas retrouvées. Et les efforts entrepris pour identifier les corps et informer les survivants sont insuffisants», souligne Simon Robins, auteur principal de l’étude, de l’Université de York. En collaboration avec la City University de Londres et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), il a analysé la situation en se focalisant en particulier sur l’Italie et la Grèce.

Les chiffres font froid dans le dos: en 2015 et durant la première moitié de 2016, pas moins de 6600 personnes ont trouvé la mort en traversant la Méditerranée à bord de bateaux de fortune. Mais il ne s’agit là que des cas établis où les corps sont retrouvés.

Le risque de mourir s’amplifie

De surcroît, la traversée s’avère manifestement toujours plus périlleuse. «Nos données indiquent que l’année 2016 est devenue plus mortelle pour les réfugiés», explique Frank Laczko, directeur du centre de données de l’OIM. Près de 80% des migrants qui ont perdu la vie ont été répertoriés dans la région méditerranéenne. Ainsi, une personne sur 85 ne survit pas à la traversée de la mer. L’an dernier, cette statistique s’élevait à «seulement» un migrant sur 276.

L’étude souligne que les proches des migrants ayant tenté la traversée restent bien souvent sans nouvelles de leur sort. «Les familles veulent savoir si leur proche est vivant ou mort, explique Simon Robins. En cas de décès, les familles souhaitent que le corps leur soit restitué afin de l’inhumer au sein de leur propre communauté.» Le droit international prévoit que chaque État doit enquêter sur la mort inexpliquée d’un migrant de manière à déterminer son identité et les causes de son décès. On en est loin. «Nous avons constaté que la mort de migrants ne faisait pas l’objet d’enquêtes», explique Simon Robins.

Si l’on prend le cas de la Grèce, les chiffres sont éloquents. L’île de Lesbos, en mer Égée, a vu arriver au cours des années précédentes environ 590 000 migrants, dont environ 3000 par jour au plus fort de la crise des réfugiés. Mais de nombreux bateaux ont aussi coulé entre la Turquie et l’île. Pour combien de décès? On ne le sait pas car aucune procédure n’aborde le traitement des corps des réfugiés. Jusqu’à récemment, il n’y avait même pas de normes régissant le comptage et l’inhumation des victimes dans les cimetières de la région. De plus, les survivants n’étaient que rarement contactés.

Le rapport recommande aux autorités grecques de mettre en place une «commission humanitaire». Sa mission: avoir une vue d’ensemble et coordonner l’action des autorités locales et nationales. Une telle institution pourrait prendre contact avec les familles de migrants décédés ou disparus et recueillir des informations susceptibles de contribuer à une identification ultérieure.

En Italie, les observateurs se concentrent sur la Sicile et Lampedusa, deux îles qui voient affluer une grande partie des migrants partis de la Libye ou d’Egypte. L’analyse conclut que les ressources sont insuffisantes pour qu’en plus de l’aide aux réfugiés il soit encore possible de se soucier des disparus en mer. Les enquêteurs s’occuperaient avant toute chose de condamner les trafiquants. Dans ce contexte, l’identification des corps devient une question marginale.

Les leçons d’un naufrage

Des naufrages meurtriers ont toutefois réveillé les consciences. L’Italie a mis des moyens, comme les analyses ADN, pour l’identification des corps. Ce dispositif a ainsi permis d’établir plus précisément ce qui s’est passé cette fameuse nuit du 19 avril 2015, au large de l’Italie, qui avait tant ému Matteo Renzi. Lorsque la marine italienne a terminé son enquête, le bilan des victimes s’est avéré encore bien plus lourd que redouté: 675 corps ont au final été récupérés. 458 étaient coincés dans la soute. Ces personnes étaient originaires d’Erythrée, d’Éthiopie, de Somalie et de nombreux autres pays. Avec un total de 845 morts, cette tragédie constitue à ce jour le pire naufrage de réfugiés survenu en Méditerranée. Elle révèle aussi la légèreté avec laquelle les Etats répertorient jusqu’à ce jour les victimes. © Die Welt


La Suisse devient un pays de transit

Les gardes-frontière suisses ont intercepté 22 181 personnes en séjour illégal entre janvier et fin juillet 2016, contre 13 213 sur les sept premiers mois de 2015. La pression est particulièrement forte au Tessin, avec 6304 migrants en juillet. Ces derniers jours, l’afflux se réduit toutefois à Chiasso (893 migrants la semaine dernière, contre 1767 puis 1386 les deux semaines précédentes).

Jusqu’à fin juillet et sur l’ensemble du pays, le premier pays de provenance de ces migrants est l’Erythrée (4688 personnes), suivi de la Gambie (1759) et du Nigeria (1441). Ces chiffres ne doivent pas être confondus avec ceux des demandes d’asile qui baissent par rapport à l’an dernier (-36,4% en juillet 2016 par rapport à juillet 2015).

Pour beaucoup de migrants, la Suisse semble devenir un pays de transit. Amnesty International confirme que, parmi les personnes interviewées à Côme, beaucoup voulaient rejoindre de la famille plus au nord, en Allemagne notamment. Le ministre allemand de l’Intérieur, Thomas de Maizière, estime d’ailleurs qu’en juillet 812 migrants illégaux sont arrivés en Allemagne de l’Italie via la Suisse. Et les contrôles ont été renforcés à la frontière avec notre pays.

En juillet au Tessin, 3560 migrants ont été renvoyés directement par les gardes-frontière suisses. Les accords internationaux prévoient que les personnes en transit peuvent être refoulées, soulignent les autorités. Les organisations de défense des réfugiés, elles, estiment que la pratique s’est durcie. Le corps des gardes-frontière ne fournit aucun chiffre sur ses effectifs aux frontières. Seule précision: ceux de la région tessinoise ont obtenu des renforts d’autres régions.

C.Z.
(24 heures)

Source : www.24heures.ch / Manuel Bewarder

Laisser un commentaire