Entretien avec Soufiane Djilali : « Nous sommes arrivés à un point où les événements deviennent incontrôlables »



Le président de Jil Jadid Soufiane Djilali apporte, dans cet entretien, des réponses sans concessions sur la situation politique et économique du pays. De l’inquiétude mêlée à une colère contenue affleurent dans le propos. Soufiane Djilali révèle qu’il y a une guerre de succession au sein du régime. Mais avertit, prometteur, que la solution demeure entre les mains des Algériens pour peu qu’ils se mobilisent.

Le Matindz : Le chef de l’Etat vient de passer une semaine en soins à Genève. Les dernières images qui ont échappé à la censure le montrent très malade, malgré cela, on continue en haut lieu à nier l’évidence…

Soufiane Djilali : A mon avis, le Président est beaucoup plus souvent à l’étranger que cela. Lorsqu’il y a des fuites sur ses voyages, ceux-ci sont rendus publics avec très peu de précisions sur les causes du déplacement ou les lieux du séjour. Nous sommes toujours dans l’esprit de l’omerta. Et cela se comprend : le Président est probablement dans un état de semi-conscience au moins. Il n’a plus aucune capacité physique ou mentale pour gérer quoi que ce soit. Lui-même est totalement dépendant de l’équipe médicale qui l’entoure. Comment voulez-vous qu’il s’occupe des grands dossiers de l’Etat ? C’est un homme en grande souffrance. S’il est vraiment conscient de son état, cela doit être terrible pour lui de se sentir utilisé sans vergogne par ceux qui constituaient sa cour. Son entourage immédiat est devenu son tortionnaire. Ses « proches » ont besoin de se protéger. Ils ne veulent pas voir une élection présidentielle démocratique. Ils ont trop peur de la suite. Alors ils tentent de tout contrôler en gagnant du temps. Dans tous les cas de figure, son long règne se termine dans le désastre pour lui et pour le pays qui est ainsi livré au désordre et à l’humiliation.

Chakib Khelil est revenu par la grande porte malgré la procédure judiciaire qui était lancée un temps contre lui. Les Algériens assistent stupéfaits à cette tournée des zaouïas largement répercutée par une certaine presse proche du clan au pouvoir. Que vous inspire ce développement ?

L’écœurement. Voilà un homme dont les actes politiques en tant que ministre de l’Energie avaient été décriés par toute la classe politique. Rappelez-vous de la controverse qu’avait entrainée la loi sur les hydrocarbures de 2004, abrogée en 2005 dans les conditions que l’on sait ? Cet homme a été PDG de Sonatrach en même tant que ministre de l’Energie. Les conclusions sur son règne d’alors ont été accablantes : surexploitation destructrice des puits de pétrole, absence d’investissements sérieux dans l’aval (transformation du pétrole en produits raffinés), explosion de la consommation interne… et j’en passe. Bouteflika avait donné carte blanche sur le secteur. Même le Conseil National de l’Energie ne s’était plus réuni. Il est donc comptable d’un bilan vraiment peu élogieux. Cela sans compter les affaires scandaleuses avec BRC, Sonatrach 1 et 2 et tout ce que l’opinion publique ne connaît pas. Après avoir été accusé par ses anciens collègues lors des procès de Sonatrach puis objet d’un mandat d’arrêt émis par la justice algérienne et directement impliqué dans des affaires internationales (cité par la justice italienne), voilà que d’un coup d’un seul, il rentre au pays, salué par les officiels et maintenant en tournée préélectorale dans les zaouias. Il n’y a aucun doute que c’est un homme qui porte beaucoup de secrets touchant le cœur du pouvoir. Il faut le protéger et l’immuniser pour éviter que « des choses pas belles » soient mises sur la place publique. Toutefois, mon sentiment est que c’est déjà trop tard autant pour Chakib Khellil que pour ses parrains. L’histoire ne sera pas refaite.

Le ministre de la Communication tente d’empêcher une « affaire commerciale » comme il le dit lui-même de se concrétiser, autrement dit le rachat du groupe El Khabar par Ness Prod. Que cache selon vous cette action en justice du ministre de la Communication.

Ce personnage ne se serait jamais permis d’engager ce bras de fer sans instructions. Il y a une nette volonté de détruire tous les moyens de communication que le « clan » ne contrôle pas. Le gouvernement aurait pu émettre un refus avant la conclusion de la transaction ou au moins avertir les deux contractants, El Khabar et Ness Prod de Cevital sur les conséquences de l’accord. Au contraire, il a laissé faire l’opération commerciale, transfert des actions et paiement du fisc pour ensuite allumer le feu. Tout le monde se trouve ainsi bloqué. C’était délibéré. L’objectif est la fermeture du journal par un artifice juridique. Mais là aussi, il n’est pas évident que le « clan » réussisse son coup. Il prend à chaque fois plus de risque. Cela signifie qu’il ne contrôle plus la situation et qu’une vague de panique commence à l’immerger.

L’Algérie est en pilotage automatique. Quelle est votre analyse pour les mois à venir ?

Non, il n’y a même plus de pilotage automatique. Il y a une guerre à l’intérieur du pouvoir pour la succession. En attendant de voir qui va ramasser la mise, on utilise un semblant de Président qu’on expose honteusement aux yeux du monde. Voilà pourquoi on torture un vieillard malade qui fait pitié. Quant à la suite, il faut avoir le pouvoir de lire dans le marc de café. Tout peut arriver. L’effondrement du régime, des remous dans les institutions, des jacqueries à répétition. L’Algérie est en train de jouer son destin.

Cette période va être révélatrice de l’état de la société. Tout le monde voit bien qu’il y a une profonde léthargie. Les Algériens sont fatigués. Ils ont peur de retourner aux années 1990. Ils ont peur de tomber dans le syndrome syrien ou libyen. Ils attendent de voir émerger une alternative. Ils ne sont sûrs de rien. Ils ne veulent plus de ce pouvoir mais restent impuissants. Cette attitude est peu rentable. Il est nécessaire que les Algériens comprennent que leur destin est entre leurs mains. Il faut s’organiser, dans les partis politiques, dans les associations, dans la société civile. La solution est entre les mains des Algériens et ils ne le savent pas encore. Il est vrai que beaucoup d’Algériens commencent à bouger. Il n’y a qu’à voir les réseaux sociaux, les revendications sociales ou le courage des journalistes.

Il y a très progressivement un éveil, une sortie d’une torpeur qui a trop duré. Cela sera-t-il suffisant ? L’Algérie pourra t-elle enfin se débarrasser de ses vieux démons pour regarder enfin l’avenir ? Nous le saurons prochainement. Pour ma part, je pense que l’ultime bataille entre les forces mortifères et les forces du progrès est en cours et son issue ne devrait pas trop tarder.

Quelle appréciation faites-vous de la situation économique du pays ?

Mauvaise. Un pays qui perd aussi brutalement 50% de ses revenus ne peut pas être heureux. Il faut dire que le pouvoir l’a cherché. Voilà plusieurs décennies que nous entendons la chanson de l’après-pétrole. Malheureusement rien de sérieux n’a été fait. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette situation. Pour aller vite, disons que le pouvoir comptait sur un baril de plus en plus cher ; le pic de production des hydrocarbures conventionnels ayant été franchi depuis plusieurs années. Seulement, la montée en puissance des hydrocarbures non conventionnels et des ressources d’énergie renouvelable concomitamment avec la récession mondiale depuis 2008 a faussé toutes les données. Maintenant, la question qui se pose est pourquoi les gouvernements successifs depuis au moins deux décennies n’ont pas mis en place une vraie stratégie pour convertir l’économie de rente en économie productive ? La réponse est simple et terrifiante : les clans au pouvoir ne l’ont pas voulu. Construire une véritable économie nécessite beaucoup de travail, des efforts, une vision. Il faut aussi une légitimité populaire pour que le peuple participe à l’effort. L’économie de rente à l’ombre d’un pouvoir autocratique permet la belle vie, les contrats fabuleux sur le dos du contribuable, les monopoles pour les amis, la défiscalisation des activités des proches, les surfacturations faramineuses pour détourner les deniers publics. En un mot, une mafia ne cherche pas à construire un système économique productif. Elle veut seulement ponctionner des circuits financiers mis sous coupe réglée. L’Algérie est aujourd’hui devenue une très grande centrale d’achat. L’argent du pétrole est converti en divers produits de consommation, et les entreprises ne sont que des canaux de distribution. Le reste, c’est du saupoudrage. Le pouvoir n’a jamais voulu d’une véritable classe d’industriels, de chefs d’entreprises et de créateurs d’emplois. Il ne voulait pas être concurrencé, il voulait rester seul pourvoyeur de moyens de vie aux Algériens pour mieux les contrôler. A cause de cela, nous sommes face au mur. Il reste très peu de temps pour engager de nouveau le pays vers un véritable développement. Il faut commencer par éliminer cette autocratie corrompue et corruptrice. Reconstruire le pays nécessitera des efforts titanesques.

La photo rendue publique par le premier ministre français a suscité une levée de boucliers des soutiens au pouvoir. Comment analysez-vous cette réaction et quel était l’objectif de Manuel Valls en prenant ce cliché ?

Aucune institution n’a réagit. Ni la présidence de la République, ni le premier ministre, ni le ministre de la Communication n’ont dit mot. Le FLN non plus. J’imagine qu’Amar Saadani a reçu instruction. Il ne faut surtout pas gêner les autorités françaises. Juste un peu de folklore avec un Amar Ghoul et quelques personnages de seconde zone pour flouer le bon peuple avec des discours pseudo-nationaliste. Derrière le rideau, nos responsables font carpette !

Quant à Manuel Valls, il voulait probablement envoyer un message au régime algérien : « Il ne nous est plus possible de continuer à vous couvrir et à mentir devant l’opinion mondiale ». En 2017, il y a également des élections en France et d’ici là, il ne faut surtout pas que le gouvernement français se retrouve copain-copain avec un pouvoir algérien aussi délabré et qui peut à tout instant s’effondrer. Je pense que la France ne veut pas se retrouver dans la même situation qu’en 2012 avec le régime tunisien de Ben Ali.

En tous les cas, il a suffi d’une petite photo pour faire paniquer une clique au pouvoir qui perd ses soutiens internationaux les uns après les autres. Le département d’Etat US a rendu public un rapport très négatif. Les images du Président de la République avec Lavrov et avec Ban Ki Moon sont tout simplement choquantes. Croyez-vous que les grands pays ont en estime l’Algérie ? C’est tout simplement une humiliation insupportable.

L’opposition semble paralysée et n’arrive pas à trouver un modus operandi pour s’imposer. Pourquoi selon vous elle est soumise à l’agenda du pouvoir et n’arrive pas à s’en affranchir ?

L’opposition a fait beaucoup de chose ces deux dernières années. Mais il faut reconnaitre qu’elle n’est pas arrivée à renverser le rapport de forces. Les raisons sont multiples et objectives. Une opposition se construit dans le temps. Or, comme dans tous les pays de non-droit, il est difficile de construire une action pour contrer le pouvoir en place. Ce n’est qu’avec l’affaiblissement du régime que des brèches se sont ouvertes. Les opposants s’y sont engouffrés. Il fallait dépasser les contradictions idéologiques et s’entendre sur une vision commune de ce que peut être l’Etat. Tous les partis politiques, sans exception, défendent aujourd’hui l’Etat de droit, les règles démocratiques, le respect de la souveraineté du peuple, l’égalité entre les citoyens. Cela peut sembler peu de chose mais lorsque vous regardez d’où on vient, c’est déjà énorme. Au moins sommes-nous d’accord sur la nature de la République.

L’opposition a donc réussi à se construire un cadre de concertation. La deuxième phase maintenant doit être la mise en forme de projets de société. Dans l’ICSO, il y a plusieurs courants de pensée. Il faut que les partis démocratiques et la société civile qui représente les valeurs de progrès s’allient et proposent un programme commun fondé sur un véritable projet de société dont l’axe serait la construction de l’Etat de droit et la démocratie.

Que faire pour sortir de cette double crise politique et économique ?

Pour être franc, je crois que nous sommes arrivés à un point où les événements deviennent incontrôlables. Les dés ont été jetés. Le régime ne veut pas s’en aller mais en même temps il n’a plus la force de rester. Le Président est en train de perdre toute lucidité. Il peut décéder à tout moment. C’est lui le point faible, le talon d’Achille du système. Mais au bout du compte, l’armée restera la seule institution capable d’influer sur le cours des choses. Comment va-t-elle réagir ? Il est difficile de le dire. Mais dans une situation de désordre elle deviendra le recours pour aider à passer le cap. Les Algériens savent que c’est elle qui avait fait le choix de M. Bouteflika. Sa responsabilité est totalement engagée. L’Etat algérien s’était construit autour d’elle. Il est utopique de vouloir en faire abstraction. Espérons que ses actuels responsables ont toute conscience des risques qu’encours le pays, qu’ils sont également convaincus que le pays doit être dirigé par des institutions politiques légitimes et qu’il est temps pour l’Algérie de basculer dans le monde moderne.

Quant à l’économie, la crise va perdurer. Si un nouveau régime politique légitime s’installe, il y aura un long chemin de croix avant de retrouver un taux de croissance acceptable, qui corresponde au potentiel du pays. Par contre si le pays tombe entre les mains des prédateurs qui sont à l’affut, les difficultés seront telles que les démons du désordre et de la division prendront des forces insoupçonnables. Voilà dans quel dilemme Bouteflika laissera le pays.

Si présidentielle anticipée il y a, soutiendrez-vous une candidature unique de l’opposition ?

Une candidature unique n’est pas réaliste et pas forcément utile. Et pas pour des raisons de « leadership ». En vérité, il faut d’abord résoudre le problème de la transparence et la régularité des scrutins. Si les élections sont truquées, que vous ayez un représentant de l’opposition ou plusieurs, le résultat sera le même. Maintenant, s’il y a des élections véritables (cela me semble bien difficile à vrai dire) personne ne peut se targuer des 50% des voix dans le pays. Un deuxième tour sera inévitable. Dans ce cas, le premier tour servirait à mobiliser tous les courants politiques (démocrates, nationalistes, libéraux et islamistes). Au deuxième tour, l’opposition devra s’aligner derrière le mieux placé.

Une candidature unique au premier tour serait contre-productive. Si c’est un candidat unique démocrate, il aurait du mal à mobiliser les troupes islamistes, et un candidat unique islamiste ne pourra pas brasser en dehors de ses électeurs naturels. L’équation n’est donc pas simple et il ne faut pas toujours réfléchir dans l’abstrait.

A l’occasion du printemps amazigh, on a vu la montée populaire du MAK en Kabylie, comment expliquez-vous cet engouement pour ce mouvement indépendantiste ? Et que pensez-vous de ceux qui défendent l’idée d’une nouvelle redistribution de la gouvernance basée sur la régionalisation ?

Deux questions importantes. Le MAK est en progression depuis longtemps. J’ai sillonné ces derniers temps une partie de la Kabylie, son fief naturel. Il est incontestable que beaucoup de jeunes ont de la sympathie pour ce mouvement. Mais paradoxalement, très souvent, ils ne comprennent pas vraiment ses objectifs. Il y a comme un réflexe d’autodéfense. La Kabylie a été trop longtemps niée dans son identité. C’est une région qui a énormément donné au mouvement national. A chaque fois, au cours de mes pérégrinations dans cette région, j’ai été frappé par les récits sur la révolution et la mémoire de la résistance. Cette région a enfanté beaucoup de héros. Didouche Mourad, Krim Belkacem, Abane Ramdane, Amirouche, Ouamrane, Aït Ahmed et tant d’autres…

La Kabylie est blessée dans son amour-propre. Elle sait qu’elle est l’une des régions qui préservent le patrimoine identitaire national et elle se voit marginalisée par un régime inféodé à des idéologies d’importation. C’est ce sentiment de frustration face à tant d’injustice qu’elle se rebelle, que le MAK trouve un terreau pour un discours qui peut attirer une jeunesse frondeuse.

La solution doit venir depuis plusieurs actions. D’abord régler définitivement et sans hypocrisie la question de tamazight. Il faut une officialisation claire et nette. Probablement qu’il devra y avoir des aménagements administratifs. Tout le monde sait que tamazight nepeut pas immédiatement assumer un rôle complet sur le plan pratique, elle a été occultée pendant trop longtemps et elle en a pâti dans son développement. Cependant, c’est dans l’Etat de droit et la démocratie que les choses reprendront leur cours naturel. Enfin, une régionalisation assumée avec des institutions locales fortes et représentatives pourront lever beaucoup de raisons de défiance face à un Etat trop centralisé et trop rigide.

Un dernier mot ?

C’est avec une certaine émotion que je répond à vos questions, car « Le Matin » qui a été un de mes journaux préféré et Mohamed Benchicou, son fondateur, un homme de grande qualité, a été une des victimes expiatoires d’un pouvoir impitoyable qui a saccagé trop d’hommes et de femmes, qui a humilié l’Algérie et qui continue impunément ces méfaits.

Entretien réalisé par Hamid Arab

Lire l’article depuis sa source : lematindz.net

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