Erdogan profite du chaos pour renforcer un peu plus son emprise sur le pays



Turquie Après la tentative de coup d’Etat, le gouvernement arrête des milliers de personnes, dont des hauts gradés et des juges.

Ce dimanche, Fatih, quartier très conservateur d’Istanbul, enterrait cinq des siens, tombés vendredi soir sous les balles de putschistes qui ont tenté de prendre le contrôle du pays. Dans toute la Turquie, le temps d’une nuit, ce sont 290 personnes qui sont mortes dans de violents heurts opposant les soldats «rebelles» aux policiers soutenus par une impressionnante foule de manifestants, descendus par milliers dans les rues d’Ankara et d’Istanbul après l’appel du président islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan.

La salle de prière affiche complet et bon nombre de fidèles doivent se contenter des pelouses comme tapis de prière. «C’était un devoir moral de venir cet après-midi pour rendre hommage à ces victimes», affirme Ahmet en tentant de se frayer un chemin vers cinq cercueils exposés au public, près de la mosquée.

Vers 14 heures, la foule s’anime. On se pousse pour se rapprocher au maximum de la tonnelle surplombant les cercueils. Le président Erdogan est arrivé et ses supporters, venus en masse, veulent apercevoir «le héros du pays». Le chef de l’Etat turc n’a pas manqué de faire de ce moment de prière et de recueillement une tribune politique.

Comme aux premières heures du putsch manqué, l’homme fort du pays a pointé du doigt le mouvement religieux de l’imam – en exil – Fethullah Gülen: «L’organisation terroriste guléniste a subi les conséquences de ses actes. La plus belle réponse, c’est mon cher peuple qui l’a donnée.» Erdogan continue aussi de haranguer ses troupes pour continuer la lutte. «Ce n’est pas l’affaire de douze heures (…) Nous allons continuer à purger les institutions de tous ces virus».

Pour laver l’affront, l’Exécutif turc a lancé, au lendemain du coup d’Etat raté, une vaste purge au sein de l’armée. Déjà près de 3000 soldats ont été arrêtés, sur un total de 6000 personnes appréhendées. Parmi les prisonniers figurent une cinquantaine de hauts gradés, la tête pensante du coup d’Etat, inféodée à Fethullah Gülen, selon Erdogan. L’homme en profite également pour régler ses comptes avec le pouvoir judiciaire, où les gulénistes auraient tissé leurs réseaux: samedi, 2700 juges ont été démis de leurs fonctions. Le colonel Ali Yazici, aide de camp d’Erdogan depuis le 12 août 2015, a également été placé en garde à vue.

Et dimanche soir, le président a évoqué un possible rétablissement de la peine capitale, abolie en 2004. «Nous entendons cette demande qui est la vôtre», a répondu le chef de l’Etat à des sympathisants qui réclamaient l’exécution des putschistes. «Je pense que notre gouvernement va en discuter avec l’opposition et qu’une décision sera sans aucun doute prise.»

Alors, du côté de l’opposition démocrate, on s’inquiète aujourd’hui de voir le – déjà très autoritaire – président Erdogan surfer sur ce coup d’Etat pour affirmer un peu plus son pouvoir. «L’atmosphère d’après-putsch permet en effet au gouvernement de lancer plus rapidement des purges sans se plier au droit. Regardez, deux membres de la Cour constitutionnelle ont également été interpellés samedi. Normalement, c’est impossible, ils sont protégés par leur immunité parlementaire», explique Sinan Ülgen, président du Center for Economics and Foreign Policy.

Auréolé de la victoire «héroïque» face aux putschistes et soutenus unilatéralement par les chancelleries occidentales d’ordinaire si piquantes à son égard, le président turc se remet à rêver de ses projets de refonte de la Constitution. Une réforme qui lui permettrait de faire adopter un régime présidentiel, où ses prérogatives de chef de l’Etat seraient renforcées. A voir maintenant si cet Erdogan en plein triomphe saura convaincre au-delà de son propre camp. (24 heures)

Source : www.24heures.ch / Quentin Raverdy

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