Femmes brûlées, enfants kidnappés fi bled Kafka !!!



Depuis un certain temps déjà, nous assistons à un phénomène qui tétanise les esprits de ceux qui ont mal à notre pays.

En dépit de cette tragédie sans nom, il n’y a pas de réponse politique de l’Etat et de la société audit phénomène. C’est ainsi que des hommes et des femmes s’immolent dans la rue face à des institutions. D’autres, généralement des jeunes en majorité de jeunes filles mettent fin à leur vie en se pendant loin des regards de cette société comme pour lui transmettre un message. Les immolés dénoncent l’autisme des autorités tandis que les jeunes envoient aux à leurs familles leur incapacités à comprendre les besoins et tourments de la jeunesse.

Aujourd’hui on « innove », on se fait justice soi-même. Les uns se vengent contre la femme qui ne veut pas répondre à leur demande aussi ridicule qu’insensée. Les autres kidnappent des enfants pour en tirer une rançon ou bien pour régler des comptes de voisinage ou de famille.

Ces crimes ne sont pas de simples faits divers. L’horreur de ces actes trahit leur nature. Celle-ci n’est pas seulement d’ordre psychiatrique. Cette catégorie de crimes répétitifs nécessite une autre et singulière approche. Car les victimes sont comme par hasard des être fragilisés par leur appartenance au sexe dit faible ou par leur tendre et innocente enfance. Ca serait trop facile de mettre sur le dos de la maladie individuelle de tels actes qui sont en vérité des fruits pourris d’un tissu social lui-même victime de la gestion politique de la société et par les pesanteurs et autres archaïsmes sociaux. Et ce n’est pas un scoop que de dire que ces pesanteurs sentent le moisi. Ces archaïsmes sont les meilleurs engrais qui font le lit du charlatanisme, du repli sur soi, de la peur de l’autre, de la hougra, du fatalisme. … la liste est sans fin. Certains se complaisent dans ce monde entouré de murailles de Jéricho qui ne sont en vérité qu’une illusoire sécurité. Car les murs occupant la tête n’ont jamais protégé quiconque contre les aléas et autres bourrasques de la vie. C’est l’enfermement qui fragilise les êtres, c’est l’absence de communication qui nourrit l’impuissance laquelle finit par dégénérer en geste assassin. Tout ça pour dire que l’on a l’impression que notre pays est devenu une ‘’terra incognita’’ rangée (rongée… !) dans la catégorie de l’impensé.

Nous ne sommes pas évidemment une terre démunie de cerveaux. Nous pouvons donc observer et analyser le réel. Pourquoi donc sommes-nous devant ce « quelque chose de l’impensé » ? Pourquoi sommes-nous complices ou hésitons-nous à combattre pied à pied et tous les jours cet impensé ? Par exemple, le rapport homme/femme est régi par l’insupportable et ridicule  »rajla ». Une société qui met sur un piédestal cette ridicule valeur est mal barrée pour construire son avenir. Au nom de la « rajla », n’importe quel petit idiot du village exige de la femme qu’elle ne le regarde pas dans les yeux quand bien même l’attitude de l’imbécile en question et ses propos donnent la nausée. Ce « quelque chose » n’est autre qu’une débile arrogance qui veut plier la complexe réalité au schématisme de quelques « idées » qui font horreur au meilleur ordinateur du monde, notre cerveau. Et c’est avec cette pauvreté des idées que d’aucuns veulent affronter l’environnement international régi lui par l’intelligence et le cynisme. Même une religion écrite dans une langue raffinée fait les frais de l’idéologie médiocre et dominante diffusée par ces nouveaux et fameux ‘’Douktours’’ sortis de je ne sais où. Ainsi ces  »philosophes » de pacotille ont détrôné Ghazali qui s’est épuisé à rédiger son traité sur la relation entre la foi et la raison. Ainsi, les zélés d’une ‘’identité’’ invariante, unique et éternelle persistent-ils à décréter une date de naissance du pays qui convient à leur ignorance pendant que d’autres se recroquevillent dans la nostalgie de racines regrettant qu’elles aient donné naissance à une multitude de branches nourries par l’histoire. Pour contrer cette machine infernale à décerveler, l’émergence d’une citoyenneté qui montre l’exemple par ses comportements et ses idées devient non seulement vitale mais urgent. Ces deux éléments en se matérialisant dans la réalité sont susceptibles de servir d’exemple et de freiner, d’arrêter le processus de descente aux enfers. Un écrivain algérien ‘’résidant’’ au panthéon de la littérature a joué ce rôle durant la guerre de libération. Son œuvre magistrale doit nous servir de repère pour affronter l’adversité de notre époque. Cet écrivain est Kateb Yacine. Sa Nedjma, devenue la nôtre, n’est rien d’autre qu’une aventure sublime d’un peuple décidé à sortir de la nuit coloniale. Nedjma c’est aussi cette étoile qui peut éclairer un chemin pour prendre d’assaut les forteresses derrières lesquelles se cachent, se terrent tous ceux qui ont une peur panique de l’amour né de la splendeur de la beauté.

Kateb Yacine est de la race de ces écrivains qui ont su observer leur société et la passer au scanner pour cerner la maladie qui la ronge. Ailleurs et à d’autres époques, des écrivains ont toujours été au rendez-vous de leur société à la croisée des chemins. Ainsi, l’Autrichien Kafka a-t-il diagnostiqué le vide existentiel de sa société. Et celle-ci n’a pas trouvé mieux que d’enserrer la vie des gens dans un labyrinthe d’absurdités pour mieux exercer son contrôle social. Une de ses œuvres,  »Le Procès » a été filmée par Orsen Welles et admirablement interprété par Anthony Perkins dont le visage paraissait être dessiné, sculpté pour le rôle du personnage angoissé, perdu dans les dédales du palais de justice où il doit répondre d’une accusation montée de toutes pièces. La perversité de ses accusateurs c’est de l’amener à reconnaître sa propre culpabilité*.

Un autre écrivain-philosophe, Jean-Paul Sartre, dans son œuvre titanesque  »L’idiot de la famille », à travers l’enfance de Flaubert, futur grand écrivain français du 19e siècle, décrit une société qui cadenasse les individus. Sartre décortique la famille étouffante et le milieu social étriqué de l’enfant Flaubert en les faisant baigner dans l’histoire tumultueuse de l’époque (révolution bourgeoise et restauration monarchique). Dans cette atmosphère irrespirable, l’enfant Flaubert qui passait pour l’idiot de la famille, Flaubert devenu écrivain accouchera de son œuvre maîtresse « Madame de Bovary », un roman qui en dit long sur les frustrations engendrées par les valeurs dominantes d’une bourgeoisie, révolutionnaire en 1789 et diablement réactionnaire et coincée quelques décades plus tard.

Chez nous aussi, il me semble qu’il y a une atmosphère kafkaïenne (**) dans notre société. Le contrôle social par une bureaucratie tatillonne décrite par l’écrivain autrichien rappelle douloureusement notre bureaucratie qui en plus de sa perversité fait preuve d’incompétence. « Notre » bureaucratie sent qu’elle a les mains libres avec la défaillance de la gouvernance de l’Etat et une société prisonnière de valeurs éculées.

Il y a aussi un peu de l’époque de Flaubert dans l’Algérie d’aujourd’hui. On le voit à travers la structure familiale, lieu d’enfermement par excellence mais qui craque cependant sous les effets d’un mode de vie qui s’individualise, sous les agressions des difficultés de la vie et une « modernité » mal digérée. Les déchirures et fissures de la famille, parallèlement à l’émergence de couches sociales petites bourgeoises, font de notre société un champ de bataille où des luttes sourdes se mènent avec brutalité à défaut de structures sociales et étatiques capables de nommer les contradictions pour mieux régler, réguler les conflits.

Tous ces problèmes qui sont des héritages de l’histoire ne sont pas une fatalité. Une société ne résout que les problèmes qui se posent à elle comme nous dit le philosophe. Si oui, alors il faut se donner les moyens de trouver des solutions. Ce n’est demain la veille pour le moment du moins (***) ! Où sont ces lois qui peuvent rendre confiance au citoyen lambda, où est un enseignement à la hauteur de la complexité du monde, où sont ces partis politique censés nourrir l’intelligence de la société, où est cette vie culturelle faite de littérature et de poésie, de théâtre, de films, de galeries de peinture pour enrichir nos imaginaires et nous armer afin d’élargir nos espaces de liberté et conquérir nous-mêmes nos propres horizons. En l’absence de tout ça, il reste, aux jeunes notamment, que les stades pour se défouler à la fois sur le pouvoir, hurler leurs balivernes régionalistes et baver leur racisme contre les équipes étrangères… Il faut en finir avec la manie et la facilité consistant à sortir le bâton pour résoudre un problème. Ainsi les actes criminels d’une certaine nature nécessitent, exigent que la société s’interroge sur elle-même et non pas se perdre dans une fuite en avant. Comme par exemple demander la peine de mort qui apparaît plus comme un acte de vengeance pour mieux se laver les mains de ses propres responsabilités.

Le crime commis contre Amira Mérabet brûlée vive en plein jour et en pleine rue, n’a pas drainé dans les rues des foules de protestataires. Une démonstration populaire aurait envoyé un message fort : nous sommes une société qui ne veut pas se tirer une balle dans les pieds. Comme la folie à avoir toujours quelque chose avec la société, demandons des comptes aussi à la société. C’est ainsi qu’on aura plus de chance de limiter les dégâts des fous en liberté que nous sommes tous un petit peu.

Ali Akika, cinéaste

Renvois

(*) Cette technique semble avoir la faveur de certains bureaucrates de chez nous qui convoquent « l’accusé » pour le persuader d’accepter leur décision prise à son encontre (censure d’un film par exemple). Ceux qui ont lu Kafka savent comment répondre à ces bureaucrates grisés par leur pouvoir.

(**) Kafka fait partie de ce cercle restreint d’écrivains dont le nom propre est devenu un adjectif. Kafka (kafkaïen). Sade (sadique), Balzac (balzacien), Sartre (sartrien), Kateb ( katébien) etc…

(***) Des intellectuels et des journalistes se plaignent du peu de réactions à leurs écrits. Il faut qu’ils s’arment de patience car le silence cultivé de la base au sommet de la pyramide sociale fait partie de ce mal insidieux qui est notre marque déposée.

Source : lematindz.net

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