François Hollande provoque la polémique en décorant discrètement un prince saoudien



Vendredi 4 mars, François Hollande a décoré de la Légion d’honneur le prince héritier d’Arabie saoudite. Mohamed ben Nayef, par ailleurs ministre de l’Intérieur, a donc reçu la plus haute distinction française, à l’Elysée. Mais ceci dans la plus grande discrétion. Une sorte de petite cérémonie privée. L’affaire était un peu délicate.

C’est en réalité l’agence de presse saoudienne SPA qui a vendu la mèche sur son site internet. La présidence française a dû confirmer ce dimanche 6 mars, que le prince avait bien été décoré, au titre de « personnalité étrangère, une pratique protocolaire courante ». La même source rappelait que François Hollande a lui-même déjà été décoré de « l’ordre suprême du Royaume », à l’occasion de l’une de ses visites en Arabie saoudite.

S’il est traditionnel dans la haute diplomatie de s’échanger les bons usages et les grandes médailles, le moment est particulièrement mal choisi. Tout d’abord, parce que le Royaume durcit sa politique répressive interne : selon l’AFP, 153 personnes auraient été exécutées dans le pays en 2015. Un niveau inégalé depuis vingt ans. Le dimanche 6 mars, au lendemain de la remise de médaille, un Saoudien a été décapité, portant à 70 le nombre d’exécutions en Arabie saoudite depuis le 1er janvier 2016.

Trop grande proximité Riyad – Paris

Sur le plan des relations internationales, la décoration tombe également plutôt mal : l’Arabie saoudite renforce actuellement son intervention militaire au Yémen où s’affrontent chiites et sunnites et ne cache pas que son ennemi principal est avant tout l’Iran. Au moment où la France cherche à tout prix à restaurer ses relations avec Téhéran, cette Légion d’honneur pourrait agacer ses interlocuteurs iraniens.

Par ailleurs, si l’Arabie saoudite a constitué, en fin d’année dernière, un « front anti-terroriste » de 34 pays musulmans (parfois même sans leur demander leur avis, comme ce fut le cas pour le Pakistan), le royaume fut longtemps le principal financier du terrorisme djihadiste et il continue d’appuyer des fractions issues de la mouvance Al Qaïda, dans l’ensemble du Moyen-Orient. La conversion de l’Arabie saoudite à « la lutte contre le terrorisme » est donc de fraîche date.

Plus généralement, Laurent Fabius, l’ancien ministre des Affaires étrangères français, avait beaucoup poussé à une intensification des relations avec l’Arabie saoudite  et les Émirats arabes unis, créant une sorte d’alignement un peu systématique de Paris sur de nombreux dossiers, alors que les États-Unis n’hésitaient à prendre leurs distances avec certaines prises de position de l’Arabie saoudite.

Sur le dossier syrien notamment, Paris et Riyad furent les deux capitales qui exigèrent de façon continue le départ de Bachar el-Assad comme une condition absolue à une possible normalisation du pays. Adel al-Jubeir, le chef de la diplomatie saoudienne, présent à Paris début mars, a été précis : le dictateur syrien devra partir dès la mise en place d’une autorité de transition. « Un organe de transition sera mis en place, le pouvoir passera d’Assad à cet organe (…), et il s’en ira ».

Cette solution apparaît aux deux pays comme la meilleure façon de combattre Daech : « Daech disparaîtra de Syrie si Bachar el-Assad disparaît. Daech a aussi connu des succès en Irak, parce que le gouvernement de Bagdad n’a pas été équitable dans le traitement de tous ses citoyens, a jugé Adel al-Joubeir. Il n’y a pas de mystère, Daech profite de ces situations. Mais si vous avez un système équitable en Irak et un changement politique en Syrie, le terreau fertile sur lequel Daech a grandi n’existera plus. Il sera plus facile de lui infliger une défaite ». Des postions qui semblent fort partagées par le Quai d’Orsay.

Problème : la Russie, qui intervient puissamment dans le conflit depuis quelques mois, estime, elle, que Bachar el-Assad est un allié utile dans la lutte contre Daech. L’État islamique est jugé comme l’ennemi principal et les États-Unis, certes sans enthousiasme excessif, semblent se rallier à cette idée.

Source : Pierre Morville

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