Grippée, la France doit se soigner avant l’Eurofoot



EnquêteA quelques jours de l’ouverture de l’Euro de football, la France fait toujours face à des blocages importants. Symboles d’un quinquennat Hollande marqué par la défiance. Enquête.

«Ça, c’est la France qu’on aime!» Au détour d’un article de presse ou d’une conversation, cette petite phrase sonne comme une accusation. Il y aurait donc, a contrario, une France qu’on n’aime pas, qui ne s’aime pas et qui désespère ses voisins. Une France qui cloue les avions au sol, qui empêche la circulation des trains et métros, qui nourrit les files d’attente dans les stations-service. Une France qui bloque ses raffineries et ses dépôts d’hydrocarbures, qui manifeste dans la rue et paralyse en partie ses grandes villes et sa capitale, Paris. Quand ces désordres ne dégénèrent pas en violences antipolicières.

Ce mal français, c’est grave, docteur? C’est surtout incompréhensible pour beaucoup, notamment à l’étranger (lire ci-contre). Comment un pays qui vit en état d’urgence sous la menace terroriste, et qui reçoit d’ici à une semaine l’Euro de football et ses millions de fans, peut-il risquer la paralysie? D’autant que ce chaos est motivé par une réforme du Code du travail qui, si elle plonge le couple exécutif Hollande-Valls dans les tréfonds des sondages de popularité, apparaît comme une petite chose aux yeux des autres capitales européennes.

Londres, Berlin, Rome et Madrid ont, elles, réformé leur marché du travail bien plus profondément. La France s’enfonce-t-elle d’elle-même dans la crise, pénalisant son tourisme et son économie alors même que les premiers signes de reprise de la croissance et de l’emploi se manifestent à une année de l’élection présidentielle?

Ne pas exagérer

Ce dégât d’image est un risque réel pour la France sur la scène internationale, avertit Michel Wieviorka. «La crise sociale aura des répercussions négatives si elle perturbe l’Euro de football. Il n’est pas exclu qu’elle se dénoue avant! Par contre, si elle n’a pas été réglée, elle pourrait par exemple annihiler toute chance de succès de la candidature de Paris pour des Jeux olympiques», analyse cet éminent sociologue, très investi dans la vie publique, signataire de l’appel à une primaire à gauche.

Admis par tous, le problème est cependant nuancé. «Il ne faut pas non plus exagérer les désordres. Le pays n’est nullement à l’arrêt. Le secteur privé n’est pas touché. Et on pourrait encore ajouter que, en 2015, l’Allemagne a été plus affectée par des grèves que la France», met en perspective l’historien Dominique Andolfatto.

Tout comme lui, ils sont nombreux à souligner le rôle grossissant des médias. «Car le nombre de grèves ne cesse de diminuer tendanciellement depuis les années 80», explique le directeur de Libération, Laurent Joffrin. Et de poursuivre: «Il n’y a pas de quoi se déchirer la chemise. Le pays n’est pas paralysé. La crise sociale de 2010 était plus importante que celle d’aujourd’hui.»

L’instabilité du PS au pouvoir

Cette tension serait-elle alors plus politique que sociale, et donc directement liée à une certaine incapacité du PS à incarner le pouvoir? La question se pose et elle n’est pas nouvelle. Car en France, l’histoire sociale est toujours la résultante d’un conflit politique. C’était le cas, en 1995, contre le plan Juppé sur les retraites, en 2006 contre le «contrat première embauche» de Villepin et en 2010 contre la loi Fillon qui veut retarder l’âge de la retraite, lorsque la contestation de rue avait fait reculer les gouvernements. Mais cette fois, c’est une partie de l’électorat de gauche, dépité, qui se dresse contre «son» président.

Et le désaccord va au-delà de la loi Travail. De fait, il apparaît comme le prétexte pour exprimer un ras-le-bol généralisé et une perte de repères des gauches françaises. Celle des tactiques partisanes des syndicats contestataires arc-boutés sur les reliquats d’un pouvoir passé (la CGT et FO ne représentent plus que 2,1% et 1,2% de l’ensemble des salariés), celle surtout de la déception des sympathisants socialistes qui imaginaient un autre changement dans les promesses de leur candidat.

«Les manifestations, les blocages et les grèves ne sont pas la cause de la crise sociale», s’enflamme Hervé Le Bras. Le démographe émérite a la réputation d’être sans concessions. «C’est l’incompétence, voire l’incohérence du gouvernement et de Hollande qu’il faut mettre en cause: réformes mal ou pas préparées, comme la fusion des régions, voire retirées après avoir été annoncées, comme la déchéance de nationalité, projets de loi illisibles et variant de jour en jour (loi dite El Khomri). Un investisseur sérieux a des raisons de se méfier d’un tel gouvernement dont les événements actuels sont le résultat et non la cause», glisse le scientifique engagé.

La lutte des classes

Ce climat social dégradé n’est donc pas saisonnier, il vient de loin. «Nous ne sommes pas dans une culture de collaboration de classes existant en Allemagne. Le clivage marque les relations entre les corps intermédiaires. La crise de la loi Travail illustre les déficiences de notre culture de dialogue, qui est très imparfaite. Le gouvernement dit avoir dialogué alors qu’il ne l’a pas fait. Les syndicats offrent de négocier uniquement si l’autre partie renonce d’emblée à sa position. En résumé, la France est incapable de produire des décisions politiques qui soient le fruit d’un consensus», ironise le sociologue Michel Fize.

Illustration jusqu’à l’absurde de cette lutte des classes qui traverse encore la société française, la guerre que se livrent Pierre Gattaz, le président du Medef (organisation faîtière du patronat français), et Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT (premier syndicat de France).

En effet, tous deux menacent de porter plainte l’un contre l’autre. «Si le syndicalisme, comme on l’écrit souvent, est un syndicalisme de combat, il faut reconnaître que le patronat l’est aussi. Quand le leader du patronat, Pierre Gattaz, compare le chef de la CGT à Staline, ce n’est pas la meilleure façon de promouvoir le dialogue…» glisse le professeur d’histoire politique Christian Delporte.

Repenser son modèle

Désormais, l’idée qu’il faut réformer la France est omniprésente. C’est même «l’idée de la France» que beaucoup appellent à renouveler. «Elle devrait repenser ses institutions, à commencer par celles qui organisent le pouvoir. Sa présidence au pouvoir exorbitant. Sa représentation politique pour l’instant totalement non proportionnelle, etc. Elle devrait aussi s’interroger sur la capacité du système des partis à prendre en considération la parole citoyenne, qui surgit dans des débats comme ceux proposés par Nuit debout, et qui est pour l’instant sans traitement politique», lance Michel Wieviorka.

Dans les cercles universitaires, certains vont même plus loin que la rue. Aussi Dominique Andolfatto estime que «la France et les Français doivent également prendre en considération qu’ils ne sont pas seuls au monde, qu’ils ne peuvent avoir raison seuls contre tous, qu’ils doivent tenir compte de leur environnement économique et des transformations rapides que celui-ci connaît». (24 heures)

Source : www.24heures.ch / Par Xavier Alonso

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