Il faut résister contre le désespoir…



« Je suis réconforté par le sentiment que la littérature mondiale est comme un seul cœur géant qui bat au rythme des soucis et des drames de notre monde, même s’ils sont ressentis et exprimés différemment en ses quatre coins », c’est ce qu’aurait écrit l’auteur de « L’Archipel du Goulag », Alexandre Soljenitsyne (1918-2008) dans « Le Cri », un article mémorable publié dans le journal français L’Express en 1972 sur le rôle des écrivains face à la dictature.

Par Kamal Guerroua

On ne peut, à vrai dire, dissocier la citation de ce grand résistant ayant subi dans sa chair l’exil forcé suite à son expulsion de l’U.R.S.S en 1974 de « ce destin d’errance » qui menace chaque belle âme qui ose parler vrai dans des systèmes gérontocratiques verrouillés, lesquels érigent le faux en sacerdoce et le mensonge en prophétie. Ainsi la souffrance de ces victimes illuminées, du reste « symboliquement déjà assassinées », serait-elle vécue par eux-mêmes et les leurs comme une double et profonde mutilation de la raison. Bien entendu, la distance dont il retourne ici est surtout d’ordre psychique. Car le despote ne songe pas seulement à éloigner ou à expatrier « la matière grise de la nation » comme dans le cas de cet écrivain soviétique, mais à la tuer en douceur, une méthode encore plus pernicieuse et plus préjudiciable à long terme, en lui coupant les veines. Autrement dit, il la censure et la bâillonne ou la soudoie et la corrompt pour l’amadouer ou acheter sa conscience. Qu’ils sont vicieux de pareils systèmes ! Lesquels, tout en donnant à leurs opinions publiques respectives la fausse impression de marcher sur leurs têtes, les grugent sans qu’elles ne s’en rendent compte. Chez nous par exemple, l’inquiétude qui s’est emparée de nos citoyens il y a quelques années, s’aiguise encore davantage ces derniers mois: Maladie du président, mystères et absence de communication, guéguerres de clans, polémiques vides de sens, insécurité aux frontières, velléités séparatistes, etc. Et il va falloir être bête sinon fou pour croire, peut-être, à tous ces invraisemblables scénarios montés dans les coulisses. Des croquis de pièces de théâtre que des mains invisibles nous servent, toute honte bue, derrière les rideaux ! Le pire, c’est que vieux, adultes, jeunes et moins jeunes, tous voient leurs capacités d’engagement réduites à l’inutile : regarder le spectacle de la chute libre de la patrie et se taire comme si de rien n’était, hélas! Pas de colère, pas de manifestation, pas de motion de censure contre le gouvernement, pas de mouvement citoyen, rien, rien, rien! Quel gâchis !

En effet, cet épuisement citoyen se percevait déjà bien avant. On remarque qu’il y a, depuis au moins 15 ans, un « décrochage politique » important dans le pays : pas d’adhésion ou presque de jeunes aux partis politiques ni aux associations, perte de la confiance dans les institutions de l’Etat, les élites et les compétences nationales, course sans scrupules derrière les privilèges de la rente… hésitations, dérobades, renoncements, etc. Or si notre jeunesse voit bien aujourd’hui comment par exemple les militants du Mouvement national auraient mobilisé le peuple depuis les années 1920 pour la lutte contre le colonialisme par leur seule foi dans les idéaux révolutionnaires ainsi que l’indépendance et ce malgré le climat hostile de l’époque, elle en tombera certainement des nues ! Serait-ce alors une faiblesse chronique de notre génération ou tout bonnement la fin des mythes populaires? En tous cas, l’histoire est très claire là-dessus : seule la mobilisation forge et seule la lutte paie! Le philosophe Edgar Morin compare même son expérience au sein du parti communiste durant les années 1940-1950 à une forme de « mysticisme religieux ». De même, décrit-il son adoption des idéaux de la résistance anti-nazie comme, je cite : « l’espérance du salut dans le drame de la rédemption collective » ! C’est dire combien l’implication du citoyen dans les luttes sociales et politiques de son temps peut être parfois un facteur de «résurrection patriotique». Ici, la caution tutélaire de l’intellectuel sera amenée, bien sûr, à intervenir, en tant que porte-flambeau des volontés de la nation.

Le poète Paul Valéry (1871-1945) ne se définit-il pas lui-même d’ailleurs comme cet « être moyen doté d’une exigence éthique » ? Celle-ci, l’exigence éthique s’entend, n’est autre qu’un grand dévouement aux siens, aux valeurs de la justice, à la société, etc. Bref, un serment solennel devant sa propre conscience afin de défendre les pauvres, les lésés et les déshérités, etc. Au diable, la morosité, du balai les réflexes désespérés et les ressentiments, dehors le fatalisme et le cafard, bienvenue à l’univers de la lumière et de l’espérance…tel doit être son credo. Par ailleurs, les brèches de la dictature sont parfois capables de jeter les fondations d’une « discipline collective » et mener vers l’éclosion des génies. Songeons à l’Italie des Borgia au Moyen Age, laquelle eut connu 30 ans d’absolutisme et de terreur mais au terme de laquelle en sont sortis des peintres extraordinaires tels que Michel Ange, Caravaggio, Leonardo Di Vinci, etc. L’Allemagne Nazie, ou plus près de nous le Chili de Pinochet pour parler de l’ère moderne n’ont-ils pas, eux aussi, enfanté des médecins, des ingénieurs et des classes intellectuelles très raffinées ? En quelque sorte, les dictatures sont des viviers d’où jaillissent par effraction la culture et le savoir…

Il est certain toutefois que dans tout autoritarisme, l’ombre de la peur grandit souvent, de plus en plus présente, trop imposante même dans les esprits jusqu’à exclure toute voix discordante. Mais il n’en demeure pas moins qu’il faille de la patience, du courage et de l’obstination pour en venir à bout. En ce sens que l’Algérien de nos jours doit dire non à la corruption, non à la décrépitude de la morale, non au mutisme complice, non au changement par la force, etc. Et le peuple, lui, doit gratter à rebrousse-poil ce conformisme stérile. Il doit se mobiliser pacifiquement pour éviter le pire à la patrie. Il doit repousser les sirènes de la guerre et du chaos dans lesquels veulent l’engager certains de ses voisins et ses ennemis. Attention! Le pays est riche, il attire les jalousies et les convoitises. A côté de cette peur, la dictature fait également usage de d’autres méthodes au rang desquelles figure « e culte de l’humiliation ». Ce que décrit Mehdi Elmanjara (1933-2014), un auteur marocain que j’avais déjà cité dans l’une de mes précédentes chroniques, comme « Dhoulou-cratie ». Infranchissables sont les abysses séparant le monde du despote de celui de son sujet-citoyen. S’il ne parle pas de sa frustration, de sa douleur et de sa marginalisation, celui-ci les ressent et les vit au quotidien dans son être intérieur. Le mal est viscéral en Algérie. Et «l’encanaillement dirait le philosophe José Ortega y Gasset (1883-1955) n’est rien d’autre que l’acceptation». Autant dire, porter sur son cœur le fardeau insupportable de cette humiliation sans oser dire un jour « Non » rend beaucoup plus malade que l’on imagine. C’est synonyme d’effondrement de tout pouvoir de discernement, accompagné d’une torpeur civique démoralisante! Pourquoi pardi l’Algérien ne manifeste-t-il pas sa désapprobation par rapport à sa situation actuelle? Est-ce vraiment de la peur ou de la mort de la conscience? Le problème, c’est qu’aucun centre de sondage ou de statistiques ne n’en fournit de réponse! Le pays, le nôtre, certes à mobilité réduite du sommet jusqu’à la base, est de surcroît comme frappé d’opprobre. Un escargot qui ne bouge que très lentement. La logique de la nomenklatura ne se résume-t-elle pas à un piètre syndrome qui infantilise les masses? Et puis, croit-on pouvoir par exemple panser les plaies, apaiser les conflits sociaux, aspirer à la justice et conforter nos citoyens, en jetant du sel sur une soupe déjà combien amère? Bref, nos jeunes s’enragent aujourd’hui en silence comme ils peuvent avec leurs propres vulnérabilités. Et le passé et le présent les font souffrir, trop souffrir même. Un passé avec quoi on les a trompés et un présent qui nie carrément leur existence. En plus d’un futur en pointillés dont ils ne savent pas de quoi il sera rempli. Un contexte social peu réjouissant, voire déprimant. Comme solution palliative et circonstancielle : Ils se débrouillent pour espérer, survivre…prouver leur existence.

Constatant un jour en 2004 à la fac d’Alger qu’un jeune étudiant que je connaissais à peine faisait trop d’efforts pour se cultiver et aussi des démarches auprès de consulats étrangers, je lui ai posé cette question pour le moins curieuse dans le but de sonder son opinion : « mais pourquoi tu te fatigues trop comme ça? » « Eh bien! Tu ne le sais pas encore?» Me renvoie-t-il l’interrogation avec une ironie mordante « absolument pas!» « Pour que je puisse quitter cette Algérie qui ne m’a rien donné mon ami! Aller, au moins, là où l’espoir est permis! » « Mais, il y a tout ici maintenant : les opportunités, l’argent, l’A.N.S.E.J, etc…Le pays a seulement besoin de notre force…pourquoi nous n’y restons pas alors pour le travailler et le servir? » « Il n’y a pas que ça pour un jeune! » « Tu veux dire quoi par là? » « Je vais t’expliquer. J’étais un jour dans une association de quartier à Bouzaréah, quelques vieux ont accaparé la parole pendant au moins 3 heures, et lorsque j’ai essayé d’intervenir pour 5 minutes, une voix rauque monta subitement du groupe et siffla: « mais qu’est-ce que tu sais toi l’enfant d’hier, laisse les anciens parler», tu peux appliquer ça jusqu’au haut sommet de l’Etat mon ami…» conclut-il amèrement. Ces propos ne sauraient m’étonner car, en somme, tout le problème est dans la considération et le respect. Les jeunes de mon pays sont confrontés aux forces négatives de quelques élites malintentionnées qui manipulent, la gravitation patriarcale, les relents du conservatisme traditionnel, etc. On dirait que la paroi des tabous est un roc en béton chez nous! La négligence de cette réalité peut nous mener dans l’avenir aux blocages de tous les canaux de la communication. Chose qui conduira, à son tour, à la violence. L’équation coule de source. N’oublions pas de signaler, en outre, que notre peuple porte en lui une charge considérable de violence. Nier cette spécificité algérienne relève d’une ignorance singulière de l’anthropologie. Car, excusez de peu, nos compatriotes sont imprégnés d’une forte dose d’impulsivité aux contours parfois incontrôlables. En témoignent les parenthèses violentes qui ne sont pas rares dans notre histoire. Même si par moments les choix de sortie se posent autrement que par l’usage des armes ou le recours à la force. C’est pourquoi il faut privilégier le dialogue et la communication.

Encore faudrait-il le répéter en ce papier, l’Algérie est un pays infiniment complexe aussi bien au plan anthropologique qu’historique. Située à l’emplacement du Maghreb central, terre instable, rebelle, guerrière et peu obéissante aux chefs selon le célèbre sociologue A. Ibn Khaldoun (1332-1406), elle fut souvent la proie facile des troubles erratiques. Rappelons à ce sujet les tentatives d’unification avortées de son territoire par le roi berbère Massinissa (238 av. J.-C-148 av. J.-C.,). Ni les Numides, ni les Maures, encore moins les Gétules ou les Garamantes n’ont voulu vivre ensemble ou instaurer un Etat unitaire. Au plan historique, c’est une zone d’influences et d’alliances géostratégiques contre-nature avec des puissances étrangères. Massinissa, lui-même, s’est allié avec les Romains et avait importé sa tradition militaire. Laquelle reste jusqu’à ce jour ancrée dans le subconscient algérien. La dépendance de ce dernier de Rome pour imposer aux siens sa suprématie et asseoir à jamais son trône n’explique-t-elle pas, en grande partie, la connivence de nos élites gouvernantes depuis l’indépendance à la France, pour gouverner ?

K. G.

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