«Il y a une crise hospitalière extrêmement grave au Venezuela»



Crise économiqueLes hôpitaux manquent de tout. Faute de médicaments, des patients meurent de pathologies guérissables. Le président le nie.

Au «Clinico», comme les Caraqueños, les habitants de Caracas, appellent l’hôpital universitaire, cela fait longtemps qu’on ne fait plus de radio. Il y a plus d’un mois que les machines sont cassées. Le service de traumatologie se trouve au sixième étage, sur la droite en sortant de l’ascenseur. A condition qu’il fonctionne. Inutile de descendre aux urgences ou de monter dans les étages: il n’y a plus d’antibiotiques. Ni de sérum. Ni d’aiguilles. Ni de gants. Ni de savon antibactérien. Enfin, ça dépend des jours…

Des patients meurent

Au Venezuela, embourbé dans une longue crise économique et politique, la situation sanitaire est affolante. «On va de mal en pis», déplore un médecin du service de pédiatrie – neuvième étage, couloirs bleu ciel. Appelons-le Javier. Ce n’est pas son vrai nom: il a reçu «des menaces» après s’être exprimé publiquement. Au Clinico, les agents ne laissent pas entrer les journalistes. La seule façon de rentrer est de prétexter une visite.

«Il y a une crise hospitalière extrêmement grave. Des patients meurent à cause de pathologies qu’on pourrait traiter si on avait des médicaments.» Mais de médicaments, point. Ou très peu. «Je n’ai même pas de quoi faire tomber la fièvre», déplore Javier. Des pathologies chroniques comme l’hypertension ou l’épilepsie sont devenues potentiellement mortelles.

Matériel médical à prix d’or

Dans cet établissement public, la santé n’est, de facto, plus gratuite: de très nombreux patients doivent tout acheter eux-mêmes. «Souvent, les tubes à essai pour les prises de sang manquent», confirme Javier. «On envoie les patients les acheter dehors, chez des revendeurs qui fournissent sérum, coton, aiguilles… à prix d’or. Et qu’ils obtiennent probablement auprès du personnel médical», avance Javier. «Parfois, on a les éprouvettes, et pas les réactifs. Parfois, on a les réactifs, mais pas les éprouvettes», raconte-il. «Parfois on n’a aucun des deux. Et parfois, il y a les deux – mais ces jours-là se comptent sur les doigts de la main.»

«Les banques de sang manquent de réactifs pour les examens de sérologie», déplore Gherzon Casanova, interne au Clinico. «On ne peut pas utiliser ce sang non vérifié, alors que des gens attendent d’être transfusés.» Les drames sont innombrables. Il y a cette femme atteinte d’un cancer du sein, restée deux mois sans traitement. Ce jeune homme souffrant de leucémie, décédé au bout de quarante-huit heures d’hospitalisation car le Clinico manquait de sérum pour l’hyperhydrater.

Pire situation en province

La situation est pire en province. A Sanare, petite ville de l’Etat de Lara (nord-ouest), l’Hôpital José Maria Bengoa «n’a plus rien», explique le médecin Leunam Oropeza. L’infarctus causé par des pathologies chroniques non traitées est devenu la première cause de mortalité.

Faute de moyens de contraception, le taux de natalité a explosé. Les patients hospitalisés mangent deux, voire une seule fois par jour, car la nourriture aussi manque. Il n’y a plus non plus d’ambulance, alors que l’Hôpital Bengoa est le seul dans un rayon de deux heures de route. Et, des 52 dispensaires qui dépendent de l’hôpital, seuls 13 fonctionnent encore.

«Les patients atteints de cancer ou du VIH ne reçoivent aucun traitement»

Entre janvier et juin, «un seul camion de matériel médical est venu nous livrer en gants, seringues, coton…» raconte Leunam. Quant aux médicaments, «le dernier chargement complet date de novembre 2015». De nombreux médicaments sont tout simplement introuvables. «Dans l’Etat de Lara, les patients atteints de cancer ou du VIH ne reçoivent aucun traitement», assure Leunam.

«Le Venezuela avait une grande capacité de production de médicaments», rappelle Luis Vicente Leon, directeur de Datanalisis. «Mais elle est quasi à l’arrêt, car il n’y a plus de quoi importer les matières premières.» Les pharmacies manquent de tout. La diaspora en visite arrive chargée de médicaments. Twitter est devenu une plate-forme pour réclamer des traitements. Des bouteilles à la mer dans un pays dont le gouvernement refuse d’admettre la réalité.

Déni des autorités

Le président Maduro a déclaré que «nulle part au monde, sauf peut-être à Cuba», il n’y avait un «meilleur système de santé». La ministre de la Santé a affirmé en juin devant la Commission interaméricaine des droits de l’homme que le gouvernement subvenait aux besoins des patients.

Plusieurs organisations ou pays ont offert une aide mais «le gouvernement ne veut pas l’accepter: ce serait reconnaître que le pays est dans une situation dramatique», explique Luis Vicente Leon. «Ils ont peur que ces donations se politisent. Et elles le sont déjà», explique Colette Capriles, professeur de philosophie politique à l’Université Simon Bolivar. «Ce n’est pas à Lilian Tintori, épouse de Léopoldo Lopez, opposant au régime, de récolter des médicaments à l’étranger!»

En attendant une hypothétique sortie de crise, des médecins quittent le pays. Ce qui complique encore les choses. «On travaille comme si on était dans une situation de guerre», lâche un médecin. Le diagnostic se fait désormais sur le récit des symptômes. Gherzon Casanova, lui, désespère: il cherche depuis plusieurs jours un antibiotique pour un membre de sa famille, et ne le trouve nulle part. Un voile passe dans les yeux sombres du jeune interne. «Si je ne le trouve pas, je fais quoi? Je le laisse mourir?» (24 heures)

Source : www.24heures.ch / Emilienne Malfatto Caracas

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