«J’ai un programme pour gagner la guerre en cours»



Nicolas Sarkozy Après les attentats, l’ancien président français propose quatre mesures. Et esquisse un programme de futur candidat.

«Un stand up, merci!» sourit Nicolas Sarkozy alors qu’il entre dans le bureau au 10e étage du siège des Républicains à Paris. Nous, le petit groupe de journalistes de presse étrangère représentant à Paris les quotidiens du réseau LENA, nous nous sommes levés, courtois, pour saluer l’ancien chef de l’Etat. Nicolas Sarkozy aime le formel, mais surtout la discussion et le débat. Et l’esquive aussi. A 61 ans, le presque-candidat à la primaire des Républicains n’entend pas se faire dicter un agenda. Il n’en dira que des allusions. Energique, chaleureux puis mordant, bateleur et séducteur, il impressionne par sa volonté de toujours finir ses réponses, quand il ne pose pas les questions lui-même. Sans doute une affaire de leadership. Ce mot, cette notion, comme un leitmotiv, Nicolas Sarkozy le répète à l’envi. Ce qui manque cruellement, selon lui, à la France et à l’Europe.

Que vous inspirent la tuerie d’Orlando et l’assassinat d’un policier français et de sa femme à Magnanville?
Ces événements dramatiques montrent que nous sommes en guerre. Une guerre extérieure, contre l’Etat islamique et Al-Qaida, et une guerre intérieure contre ceux de nos compatriotes qui sont adeptes de l’islam radical. Si l’on veut combattre notre ennemi, il faut le désigner: c’est le djihadisme et l’islamisme radical, qui se nourrissent l’un l’autre. Comment accepter la façon dont l’islamisme radical traite les femmes, persécute les homosexuels… C’est une ignominie!

Que faut-il faire?
La menace a changé de nature, de dimension et d’importance. Elle a aboli les derniers tabous en France: chef d’entreprise décapité, journal martyrisé, concert visé, terrasses de café mitraillées, policiers assassinés à leur domicile… C’est toute notre société qui est attaquée. Les démocraties n’ont pas pris encore toute la mesure des changements survenus ces deux dernières années, la réponse n’est pas à la hauteur.

Que proposez-vous?
Quatre mesures d’application immédiate. Premièrement, il faut mettre tous les détenus islamistes à l’isolement, car il faut combattre le prosélytisme en prison. Deuxièmement, je demande la création en urgence d’un vrai Service de renseignement des prisons. Il faut non seulement «sonoriser» (ndlr: mettre sur écoutes) les cellules, mais il faut du renseignement humain, comme d’ailleurs dans les lieux de culte extrémistes et au sein des groupes radicalisés. Les gardiens de prison doivent en outre être rattachés au Ministère de l’intérieur et non plus à celui de la Justice, car ce sont des personnels de sécurité.

Et la troisième mesure?
Troisièmement, toute personne étrangère ou binationale ayant des liens avec des activités ou des réseaux terroristes doit être expulsée sans délai. Que l’état d’urgence serve au moins à ça! Nous n’avons pas les moyens de surveiller 24 heures sur 24 les quelque 11 500 individus fichés. Or, tous ceux qui sont passés à l’acte, sans exception, avaient été repérés à un moment donné. Je demande que le principe de précaution s’applique aussi à la sécurité. Le principe de précaution c’est aussi rallonger les peines pour les personnes coupables de crimes et délits liés au terrorisme et s’assurer de leur exécution.

Et pour les nationaux?
Je demande l’assignation à résidence des personnes suspectées de connexions même indirectes avec des activités terroristes et le recours à un bracelet électronique pour suivre cet individu en permanence. Enfin, c’est mon quatrième point, je réclame depuis un an et demi la mise en place de centres de déradicalisation pour les individus condamnés. La prison, c’est la punition pour les horreurs qu’ils ont pu commettre. Mais il ne faut pas qu’ils puissent retourner dans la nature dès leur sortie, pas avant leur passage par la case déradicalisation et la preuve fournie à la société qu’ils ne sont plus une menace.

Cela vaut-il aussi pour ceux qui reviennent de Syrie?
Quelqu’un qui revient du djihad, s’il est étranger ou binational, c’est simple: nous n’en voulons pas. S’il est Français, c’est un délit pour lequel il va en prison. Puis on engage la phase de déradicalisation avant toute sortie.

Si vous expulsez les binationaux, de fait, c’est une déchéance de nationalité?
J’ai toujours été pour, y compris quand des membres de ma famille politique étaient réservés. François Hollande ne l’a pas fait, c’est sa responsabilité. Mais cela ne vaut que pour les binationaux: je ne suis pas d’accord pour créer des apatrides, que nous ne saurions où renvoyer.

Renvoyer les étrangers et les binationaux, cela suppose des accords de réadmission…
C’est une question très importante, sur laquelle il faut faire preuve de fermeté. Nous délivrons des centaines de milliers de visas chaque année… Comment expliquer que nous ne serions pas en mesure de faire accepter par ces pays le retour de quelques dizaines de personnes indésirables sur notre territoire? Cela poserait un problème diplomatique de grande ampleur. D’ailleurs, soyons clairs: je souhaite que l’aide au développement soit conditionnée aux visas de réadmission et à la lutte contre l’immigration clandestine. Et pour moi, la réadmission va au-delà des terroristes, cela concerne d’abord les étrangers en situation irrégulière.

Alors, ce ne sont pas quelques dizaines de personnes…
Si nous parlons de l’immigration, c’est un autre sujet. Je souhaite que les «hot spots» soient installés au sud de la Méditerranée pour qu’on puisse examiner les demandes avant la traversée vers le nord. Les «hot spots» doivent être financés par l’Europe mais s’organiser dans les pays qui subissent la pression de l’immigration subsaharienne comme la Libye, la Tunisie, le Maroc, la Turquie.

Vous avez tenu il y a peu à Lille un meeting sur l’identité. Pourquoi est-ce si important? Avec un thème comme celui-là, ne fait-on pas le jeu du FN?
Depuis que je préside Les Républicains, il n’y a pas eu une région, pas un département gagné par le FN.

Parce que la gauche s’est désistée lors des régionales…
Mais pourquoi? Parce qu’après dix-huit ans à la tête de PACA (ndlr: Provence-Alpes-Cote-d’Azur) la gauche a fait 16% au premier tour! Et après vingt-quatre ans à la tête de la région Nord Pas-de-Calais Picardie, elle a fait 18% au premier tour! Mais revenons à l’identité…

Voulez-vous faire de l’identité à nouveau un thème?
Vous allez expliquer à un Espagnol que son identité, c’est la même qu’un Allemand? A un Allemand que son identité, c’est la même qu’un Français? Vous allez expliquer à un Suisse que l’identité suisse ça n’existe pas? Sans identité, il n’y a pas de diversité. Sans diversité, il n’y a rien à partager. L’identité précède la diversité. Je suis contre un monde où il n’y aurait qu’une seule culture, une seule langue, un seul cinéma, une seule musique, une seule tradition. J’aime l’identité. Ce fut une grande erreur de ne pas revendiquer les racines chrétiennes de l’Europe. L’Europe n’est pas chrétienne mais elle a des racines chrétiennes. Quand on ne sait pas d’où on vient, on ne sait pas où on va.


«Le problème de l’Europe, c’est l’absence de leadership. Je veux un nouveau traité»

On vous entend de plus en plus sur la politique européenne. La crise qu’elle traverse exige des idées?
Le problème de l’Europe et du monde entier est l’absence de leadership. En Syrie, en Ukraine, dans la crise financière, qui prend les choses en main? Cela fait deux ans que Schengen est à terre et il n’y aucune proposition sérieuse. La seule proposition, celle des quotas, n’est pas à la hauteur. Comme si on allait résoudre le problème de 1,3 milliard d’Africains et des millions de réfugiés syriens par des quotas. Quelle que soit la réponse des Britanniques au Brexit, il faudra mettre sur la table un nouveau traité européen avec, comme premier élément, un Schengen 2 que je réclame depuis des années. Au centre, il faudra mettre la création d’un Euro-Schengen, composé des ministres de l’Intérieur avec un président stable, et qui prendrait la gestion de Frontex. Il est clair que ce n’est pas un des 28 commissaires qui peut gouverner la politique d’immigration en Europe.

Comme l’Eurogroupe avec les ministres des Finances?

Exactement, d’ailleurs quand j’ai proposé les sommets des chefs d’Etat et de gouvernement de la zone, personne n’en voulait. Finalement, tout le monde a été convaincu. Mais il faut une vision, un leadership pour avancer.

Le couple franco-allemand a-t-il échoué?
J’ai des liens forts avec l’Europe du Sud, mais je sais que le couple franco-allemand est indispensable à l’Europe. En France, nous ne pouvons pas nous permettre de nous laisser aller à des polémiques ou inimitiés avec l’Allemagne qui ont provoqué des guerres tous les trente ans entre Louis XIV et 1945. Des hommes d’Etat nous ont apporté la réconciliation. En Europe, quand il y a un couple franco-allemand, ça agace tous les autres, mais quand il n’y en a pas, ça inquiète tout le monde.

Ce n’est plus une relation privilégiée?
Ceux qui aiment l’Europe le savent. S’il n’y a plus de couple franco-allemand, l’Europe s’éteindra. Jamais je n’aurais accepté que Madame Merkel aille seule négocier avec Monsieur Erdogan. Parce que le symbole pour l’Europe était terrible. Mais ce n’est pas sa faute! Si la France était absente de ces négociations, c’est l’entière responsabilité du président français. On peut avoir des désaccords avec l’Allemagne, mais vous ne m’entendrez jamais critiquer publiquement l’Allemagne, parce que c’est justement quand on a des désaccords qu’il faut se rapprocher, qu’il faut parler, qu’il faut trouver des compromis, qu’il faut bâtir un leadership commun.

Le traité ne serait donc pas une initiative simplement française?
Non, je souhaite qu’on puisse y associer l’Allemagne, mais aussi les grands pays d’Europe. Parce qu’être un grand pays en Europe, ce n’est pas un droit de plus, mais un devoir de plus. X.A.

(24 heures)

Source : www.24heures.ch / Par Xavier Alonso

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