Je suis un Algérien multiple



Comme je ne suis pas insensible au bruit du monde, je le suis encore moins envers ma culture, mes racines et mon identité.

Par Kamal Guerroua

Ma culture ? C’est celle de tous mes ancêtres sans distinction, des fresques de l’Ahaggar et du Tassili, des parlers régionaux de l’Algérie profonde, de l’oralité légendaire des habitants de l’Afrique du Nord, du tifinagh des Touaregs, des noms berbères de nos villes, de nos traditions millénaires qui remontent aux ères immémoriales de l’histoire, du métissage historique forcé quoique très fécond avec sept civilisations conquérantes d’une patrie, la nôtre, accueillante mais toujours rebelle! Ma culture? Un fleuve tourmenté qui coule d’une éternité baignée dans les temples, les synagogues, les églises, et les mosquées. Ma culture ? Ce sont les épopées de la reine Dihiya et de l’Aguellid Jugurtha, les résistances populaires de l’émir Abdelkader, Al-Mokrani, Al-Haddad, Fatma N’soumer, etc., le flambeau des enfants de la Toussaint, le «chahut» héroïque des insurgés d’Octobre, etc.

Ma culture ? De riches vestiges culturels, des genres musicaux mélangés les uns aux autres, un art culinaire aux variétés «uniques» dans toutes les régions, des fêtes, des us et des coutumes, des rituels, des rythmes, des couleurs, des saveurs, etc. Parlant de l’Europe du XVIIIe siècle, un poète anonyme écrit ce qui suit « il n’y a jamais de races pures, l’Europe est le continent de bâtards génétiques…énergétiques » Suivant les dires de cet auteur, j’en serai forcément un, moi l’Algérien d’aujourd’hui. J’en serai d’autant plus fier qu’en tant que Berbère, Maghrébin, et Africain, je reste « un produit métis » fait avec les autres que je regarde présentement avec bienveillance et surtout tolérance. Bien entendu, tous les autres dont la culture vit en moi et en laquelle je vis… Je suis un Algérien multiple et il n’y que cette diversité, sinon cette hybridité qui me permet de tenir, survivre, respirer…espérer. C’est mon île de paix….

Dans mon sang se mêlent tas de cultures qui m’appartiennent toutes et dont je possède et dois assumer aussi bien les droits que le devoir d’héritage! Des cultures de lointains colonisateurs bien vivantes dans mon corps, mon esprit et mon être, bien endurantes et au souffle qui traverse des siècles et des siècles d’existence. Qu’ils soient Romains, Vandales, Byzantins, Arabes, Turcs, Espagnols ou Français, ces derniers nous ont tous apporté de quelque part un brin de quelque chose, une touche, des empreintes, des sonorités, des goûts, des couleurs, des parlers, etc. Et puis, « un bâtard culturel » n’est-il pas cet être sans paternité fixe, sans souche claire et sans destinée tracée dont seule la liberté guide la démarche ? Tout au plus un Amazigh n’est-il pas ce célèbre «Homme Libre» qui résiste à toutes les servitudes, tous les impérialismes, toutes les humiliations, etc ? Un être transhumant dans les temps, très sceptique au sédentarisme des cultures et ayant chevillée à la peau la rage des origines abstraites ?

Enfin, je pense que l’un de mes grands regrets, un drame personnel que je partage sans doute avec des millions de mes compatriotes, est de ne pas avoir eu le courage de m’initier à la lecture et à l’écriture dans ma langue maternelle, ou du moins dans celle ou celles du terroir. Or très chanceux dans la vie est celui qui s’offre ce rare privilège de se découvrir à partir de lui-même et non pas depuis les yeux des autres, c’est-à-dire, d’un autre angle que le sien, d’une autre vision, une autre perspective, d’une autre culture, etc.

K. G.

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