Khamsa Benrehel : « Je me suis souvent demandé si l’exil était une fatalité »



Khamssa Benrehel dirige depuis des années, «Les Yeux d’Elsa», le premier café littéraire du Havre(nord-ouest de la France). Femme courageuse, volontaire et optimiste invétérée, cette Oranaise au sourire intarissable, a également été la première femme DRH en Algérie, à la Sonatrach. Elle nous raconte dans cette interview son impressionnant parcours, plein d’enseignements.

Le Matindz : Tu diriges actuellement « les Yeux d’Elsa », une belle halte culturelle au Havre, peux-tu nous dire quelques mots sur cette magnifique aventure ?

Khamsa Benrehel : Les yeux d’Elsa, c’est la réalisation d’un rêve dû au hasard, ou peut-être au destin. J’ai fait une longue carrière DRH et organisation à Sonatrach, une carrière passionnante de1968 à fin 1990 ; ayant subi une grande épreuve en 1989 due à la conjoncture algérienne de l’époque, j’ai pris une année sabbatique pour me ressourcer au Havre, ville de mon enfance. Je pensais pendant cette année faire un peu de consulting, et voilà que par hasard une petite bouquinerie était proposée à la vente ; un rêve pour moi qui très jeune fréquentait les bouquinistes. Sans un sou en poche, j’ai réussi à négocier une vente par crédit avec le vendeur. C’était fait! Je l’ai pris d’abord était comme un jeu car je pensais rentrer en Algérie à l’issue d’une année et laisser l’a boutique à mon frère. Mais le destin en a décidé autrement, la situation s’était dégradée en Algérie, mes amis, ma famille m’ont dissuadée de revenir, la sœur d’un ami s’était fait égorgée devant ses deux filles, j’ai eu peur pour ma fille, la mort dans l’âme je suis restée au Havre. J’ai mis alors tout mon désespoir mais aussi ma créativité à développer la boutique, j’ai créé le café littéraire. C’était le premier café littéraire au Havre. Grâce à ce lieu de nombreux écrivains, artistes ont émergé et ça continue!

Tu as été la première femme DRH de la Sonatrach, comment as -tu vécu cette expérience ?

En 1974 devenir en tant que femme, responsable DRH au complexe d’ammoniac et d’engrais azotés à Arzew, de 1500 agents c’était une aventure fantastique. C’était le premier grand complexe de la Sonatrach avec pour mot d’odre « l’industrie industrialisante ». Nous étions tous réunis par le même enthousiasme, la même foi, construire l’Algérie. J’étais à fond dans le développement des programmes de formation, former dans tous les domaines, l’Algérie a mis beaucoup d’argent dans la formation. C’était le début de l’Institut algérien du pétrole de l’école de Boumerdès. Il n’y avait pas différence entre hommes et femmes, et je n’ai pas eu de problème en tant que femme. C’était un combat commun hommes et femmes, sans distinction de sexe pour construire l’Algérie, les femmes n’avaient-elles pas fait la révolution avec les hommes ? En 1982 j’ai été nommée par le vice-président de la Sonatrach, chef de projet pour concevoir avec une équipe très dynamique et performante, un système de gestion des ressources humaines pour l’ensemble des usines de la Sonatrach. j’en garde un souvenir mémorable.

Comme beaucoup de familles algériennes, l’exil a souvent été le lot de la tienne, est-ce une fatalité ?

En effet, je me suis souvent demandé si l’exil était une fatalité. j’avais 9 ans quand on a rejoint mon père au Havre en novembre 1954. L’arrivée a été terrible ! un pays froid une ville froide, un quartier qui s’appelait Les Neiges, un deux pièces vétuste alors qu’on quittait Wahran El Bahia, une maison chaude, la famille. Ma mère pleurait sans arrêt et écoutait toute la journée la chanson de Ahmed Wahbi , »Wahran, wahran ». Ma sœur et moi nous avons été nourries de sa nostalgie. Nous ne pensions qu’à une chose retourner en Algérie dès que nous aurions l’âge, ce que j’ai fait à 20 ans. En 1966. Et voilà qu’en 1991, je me retrouve à nouveau au Havre, meurtrie, exilée. Et par l’incroyable hasard Khaled ressort la chanson de Ahmed Wahbi, « Wahran Wahram » et c’est moi qui à mon tour pleure de désespoir !

L’Algérie traverse des moments difficiles malgré la manne pétrolière; toi, tu restes, quand même, optimiste, pourquoi ?

C’est vrai que je suis optimiste, car on a un extraordinaire potentiel humain en Algérie, il en sortira forcément quelque chose. C’est un pays qui a eu une histoire douloureuse et je suis convaincue que les épreuves construisent. Il n’y a qu’à voir tout ce qui a émergé après les années du terrorisme: une grande production littéraire, la production cinématographique, de grands artistes, les algériens excellent à l’étranger mais ils ont toujours l’Algérie au coeur, cette diaspora va forcément rayonner en Algérie. C’est un pays ou la presse est libre, la parole est libre. J’ai assisté il y a trois semaines à Oran au congrès international intitulé « Paroles aux femmes » pour une culture de paix avec 3000 personnes et 25 pays participants; l’organisation était parfaite et pas de langue de bois, un sans-faute, j’étais accompagnée par une amie normande et j’avoue que j’étais fière d’être Algérienne et heureuse d’entendre la ministre de la famille, une femme faire son discours d’ouverture, heureuse de me sentir Algérienne et faire découvrir mon pays, alors pourquoi ne pas espérer ?

Propos recueillis par Youcef Zirem

Lire l’article depuis sa source : lematindz.net

Laisser un commentaire