La culture, mais à quoi ça sert ?



Si la révolution de novembre 1954 a libéré le pays du joug colonial, l’indépendance n’aura été arrachée que pour émanciper les mentalités de toute servitude culturelle, idéologique ou politique fût-elle, l’historien et homme de lettres algérien Mohand Chérif Sahli (1906-1989) parle à ce propos de «décolonisation de l’histoire» et qui dit histoire fait forcément allusion à la culture, la pierre angulaire de l’édifice social.

En effet, s’il y a une interprétation à donner à la culture, c’est qu’elle est une aventure singulière qui nous arrache à nos archaïsmes et nous plonge dans le bain de la connaissance de soi et de l’autre. A la lisière du pouvoir et des institutions, elle est à même de jouer le rôle de courroie de transmission et de maillon de liaison entre les élites et les masses, en assurant de la sorte la cohérence de l’ensemble socio-étatique. Pour marginale qu’elle soit, elle permet à l’homme de se débarrasser des béquilles idéologiques et des fioritures dogmatiques que secrète en continu une société de tabous et de stéréotypes. Dans un système social toxique comme le nôtre où le relationnel est anxiogène, le politique «crisogène» et l’économique pathogène, l’impuissance verbale, le rejet de la diversité culturelle et l’excès d’affirmation identitaire ou nationaliste mènent à la résurgence des formes d’agression protéiformes (l’éclatement des sédiments impulsifs et par conséquent l’acuité de la virulence discursive) et à un certain «monolithisme pluriel», c’est-à-dire, de l’idée, du concept, du dogme, de la pensée et de la culture. De même peut-on assister à l’érection d’«un mur de défiance» entre les structures sociales, ce qui empêche celles-ci d’accomplir une fusion spontanée, corrélative et ascensionnelle (penchant à l’entropie, à la torpeur et aux tensions erratiques qui s’inscrivent parfois dans la durée). D’une foisonnante intensité, la culture est un rayon de lumière qui projette l’homme dans le noyau actif des réflexions libres, pures, originales et mouvantes, bref un moyen de décloisonnement spatio-temporel par excellence du «background sociologique de la nation», autrement dit, de la famille, du village, de la commune, de la tribu…etc.

Sans doute, rien en puisse nous rendre libres au milieu des fers et des chaînes qu’une culture viable, riche et puissante. Ce genre de culture que l’on peut appeler à mon sens de «vectorielle» du fait qu’elle perce le contenu, la substance et l’essence de la société en mettant toutes ses composantes à plat afin de mieux les comprendre (disséquer le pourquoi et le comment de ce freinage social à toutes les échelles) et puis résoudre les problèmes dont celles-ci pâtissent. Il n’y a plus de quoi s’étonner alors de «ce pouvoir d’affranchissement» sans commune mesure dont dispose le fait culturel surtout quand on sait que même l’incipit de la vulgate coranique est esquissé par le mot «lis» et que la plupart des civilisations anciennes s’y étaient donné corps et âme! A vrai dire, la lecture comme premier acte fondateur de la culture est non seulement un voyage intérieur dans les méandres de notre esprit mais aussi et surtout un militantisme permanent en faveur de l’avènement du progrès individuel et d’une société ouverte aux vents de la modernité, de plus, elle est une lutte contre l’asservissement insidieux qu’induisent les impérialismes tout acabit ainsi que les machines diaboliques des masse-media qu’a engendrée cette mondialisation-laminoir sans âme, et enfin une douce pâture, voire un carburant pour les méninges de notre cervelle! En ce sens qu’elle stimule la mémoire de «l’honnête homme» comme on dit, ravive la flamme de ses espoirs latents et titille l’élan de découverte qui l’habite, en l’aidant à cerner «l’immense complexité de l’existence» et à estimer à sa juste valeur son potentiel de résistance aux aléas du temps. L’homme explique à juste raison la linguiste bulgare Julia Kristeva n’est qu’un texte écrit par son milieu, sa famille, la société, le temps.. quant au philosophe espagnol José Ortega y Gasset (1883-1955) dirait qu’il est le «moi» et les circonstances, c’est dire combien l’entourage influe tant sur lui! J’ai été, hélas, sidéré de constater dans les transports en commun, les jardins publics et même les espaces universitaires de mon pays cette terrible absence du besoin de lire, cette fade désolation au quotidien, ces visages désemparés qui ne savent point sourire à un livre, un journal, une revue ou une simple bande dessinée, une réalité amère qui se noie dans la routine des jours lourds de soucis, de complexités, de stériles potins et de contretemps.

A mon grand étonnement, dans les métros et les tramways hexagonaux, les yeux des passagers ne te fixent que rarement puisqu’ils sillonnent dans une parfaite gymnastique rotative et une discrétion sans faute qui un bouquin, qui un roman, qui une simple affiche ou prospectus…! Ma surprise fut d’autant plus grande qu’en plus de ce constat a fortiori triste, de gigantesques files d’attente font la queue devant l’entrée des ciné-clubs, des caves de poésies et des théâtres, un scénario-décorum en fanfare où vivacité, entrain, désir de vie et festivités riment avec un amour sans faille de la culture et tout ce qui s’y réfère, à l’inverse de ce que font nos jeunes près des consulats et des ambassades étrangers, prêts à tout moment de quitter la mère-patrie parce que justement lassés de ce désert culturel à ciel ouvert! Purée, quel dérèglement du monde! Beaucoup de savants pensent en effet que l’une des choses les plus dévastatrices qui puissent arriver à l’être humain est justement de ne pas réussir à concevoir l’étendue de ses propres potentialités, un contexte fort difficile où une sorte de vide corrosif, de spirale de rétrogression, d’aspiration, de frustration, et de rage déplacée l’envahit ; l’étouffe et le démolit, c’est à n’en point douter le cas de l’algérien d’aujourd’hui.(1) L’ignorance, l’étanchéité des sens et la fermeture d’esprit sont synonymes du somnambulisme, d’inertie, d’amorphie et d’anéantissement. Ils épuisent le sens de la vie, ankylosent les articulations de la tolérance et engourdissent les énergies ainsi que les espoirs en découlant. En quelque sorte, c’est de la sensibilité orpheline, de la décadence linguistique et du charabia conceptuel dont il est question dès lors que l’être humain s’abstient de lire et de se cultiver. Car, ce faisant, il construit lui-même les barreaux de sa cage (refoulements et crispation identitaires) et son désastre ira ainsi en s’empirant. Or comme l’a si bien remarqué l’écrivain marocain Abdellatif Laâbi «l’identité n’est pas une somme d’atavismes, elle est ce que nous faisons de nous-mêmes, elle est une quête aux antipodes de l’intégrisme culturel…» (2) Lorsque j’étais étudiant à Alger, notre prof de littérature comparée nous répète assez souvent en classe que parfois l’analphabétisme pourrait être fonctionnel pourvu que sa nature soit liée à la culture. Bien entendu, le mot culture est à envisager ici dans son sens le plus large à savoir labeur de la terre, connaissance des semailles et du cycle des saisons, des plantes, des fleurs, des animaux, des oiseaux aussi. Si naïf qu’il fût, l’agriculteur de l’Algérie profonde avait cultivé depuis belle lurette une sagesse profonde, simple et joyeuse de la vie, les berbères de l’Afrique du Nord étaient à titre d’exemple partis du principe de l’amour de la terre pour connaître leur espace, une symbiose si vivante et si dynamique qu’elle ait débouché sur une connaissance globale et synthétique de leur environnement immédiat. Ainsi avaient-ils confectionné leur almanach agraire, au demeurant le premier en son genre à l’époque, lequel fut un chef-d’œuvre de génie ancestrale, suivi par sa justesse par des milliers de nos compatriotes durant des siècles et des siècles. Leur culture orale qui était loin d’être savante à l’instar de celle des carthaginois, des pharaons d’Égypte ou de la civilisation akkado-assyrienne de la Mésopotamie a pu atteindre, malgré ses déficiences et les avatars des temps qui lui furent très durs, son long pari de longévité, ce que certains ont appelé par ailleurs «syndrome de l’éphémère», autrement dit, la parole qui est éphémère (société berbère orale) a pu générer une civilisation durable!

Cela dit, la culture est le béton armé qui protège les piliers de la nation et gare à celui qui mésestime ou sous-estime son sublime pouvoir surtout en cette époque où «la vitesse est entrée dans l’histoire» comme l’aurait bien préfiguré l’historien français Marc Bloch (1886-1944). En réalité, les américains ont bien saisi les ramifications et les dimensions aussi enrichissantes que salvatrices de l’enjeu culturel, pour preuve, depuis fort longtemps le cinéma hollywoodien s’est chargé de transmettre et de diffuser à travers le monde entier le portrait d’une nation-modèle puissante, unie et généreuse, laquelle combat le mal planétaire d’où il venait. Des guérillas des cow-boys blonds, élégants et altruistes contre les indiens à la peau basanée, sauvages, écervelés et barbares de surcroît aux guerres de l’Indochine et du Vietnam où les blindés, les bidasses et les forces du puissant Oncle Sam étaient présentés comme porteurs d’idéaux de liberté face au «péril rouge» des communistes totalitaires appuyés par l’ex-U.R.S.S, à la conquête de l’espace et à la guerre des étoiles, les américains ont fait du septième art non seulement un levier d’investissement culturel mais un instrument idéologique, voire un porte-parole à part entière de leur conscience nationale! Les égyptiens à une certaine époque ont fait de même, les mexicains, les espagnols et les turcs aussi en ont pris de la graine.

Or en Algérie, on ferme à tour de bras les portes des cinémas et se laisse, ironie du sort, aspirer par la vacuité des discours politiques soporifiques et des odeurs du shawarma, merguez, calentita et pizza! Notre horizon d’attente est, hélas, clôturé et l’avenir ne «se conceptualise» ni ne se conçoit que sous le prisme aveugle du désenchantement et du désespoir! (3) Le cinéma, cette pépinière d’images, ce vivier d’idées, cette interface du monde, ce creuset où fondent racisme, poncifs, conservatismes et haines s’érode comme nos principes, notre éthique et notre savoir-vivre! Pire, nos artistes, producteurs de films ainsi que de longs-métrages, nos comédiens, nos scénaristes, intermittents et dramaturges vivotent souvent dans des conditions difficiles et très précaires et, de surcroît, combattent une artillerie bureaucratique aux mains tentaculaires. S’ensuit que la production nationale de ces dernières années se limite quant à elle à des tubes et des navets aux frais de la princesse, lesquels sont généralement destinés aux «fast-food ramadanesque» et aux kermesses des saisons creuses (les vacances d’été). A son tour, l’algérien dont l’esprit est infantilisé et parasité par de malveillantes interférences à foison se voit à son grand malheur dépossédé de son territoire mental originel et réduit à un dérisoire tube digestif dans un marché culturel médiocre non réglementé et non protégé. Ainsi ce dernier s’attelle-t-il à télécharger et à graver illégalement des CD-ROM, des disquettes et des logiciels vidéo au vu et au su de tout le monde, ce qui tue l’essence même de la culture et par ricochet détruit l’existence de l’artiste et du créateur. J’ouvre ici une parenthèse pour appeler les autorités publiques à revoir en urgence le statut de l’artiste en général, d’encourager de façon sérieuse et concrète les initiatives culturelles et créatives et de veiller à ce que l’ordre soit de mise dans ce capharnaüm culturel!

Il est déraisonnable de penser qu’un pays quelconque puisse sortir de son «ornière sous-évolutionniste» sans «cette culture plurielle» du cinéma, de lecture, du théâtre et des arts en général. L’empreinte de la culture sur la vie sociale des individus est très importante, celle-ci n’est pas un divertissement ou un passe-temps comme d’aucuns parmi nous tendent à le penser mais ce qui crée les conditions optimales de «cette synthèse effective entre la société et le pouvoir qui la régente» et par-là même est en mesure d’absorber «les énergies négatives du désespoir» que dégage le corps social de notre pays malade!. Car, la destinée pour paraphraser le mot de Edouard Herriot (1872- 1957) ne vient pas du dehors mais sort de l’homme lui-même. C’est pourquoi, on ne peut qu’acquiescer au final à la conclusion qui affirme que seul la culture est l’indice du développement humain d’une nation aussi puissante fût-elle!

Kamel Guerroua, universitaire

Notes

1-Edward Twitchell Hall, Au-delà de la culture, essai le seuil, 1979, p10

2-Voir Le devoir d’imprécation entretien de Tahar Djaout avec l’écrivain marocain Abdellattif Laâbi in Algérie-Actualité N°1256 semaine du 9 au 15 novembre 1989

3-Voir mon article, le rôle de la culture dans la société de demain, le Quotidien d’Oran N°5768 du 14 novembre 2013

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