La deuxième mort de Mohamed Dib



Mohamed Dib n’est pas seulement un grand écrivain qui nous a donné une œuvre romanesque dense et une œuvre poétique d’une qualité supérieure, soit 82 textes en tout ! Il est surtout le fondateur du roman maghrébin contemporain. Et cependant, il a vécu toute la période de l’indépendance exilé dans une banlieue parisienne et il y est toujours exilé dans sa tombe située dans un cimetière français.

Pourtant dès l’indépendance qu’il a défendue avec hargne, il est rentré dans son pays d’où il avait été exclu par les autorités coloniales vers la fin des années 40. C’était le retour au pays natal, un retour enthousiaste et sublimatoire ; mais très vite il déchanta car il n’a pas pu obtenir un travail digne de son génie littéraire et politique.

C’est en le rencontrant pour la première fois à Paris en 1970 qu’il me raconta ses déboires avec l’administration algérienne en place en 1962 et qui l’avait humilié parce qu’il avait du talent et de l’orgueil. Il a donc été victime de la trahison des clercs algériens qui continuent leur travail de sape et de nuisance vis-à-vis de nos grands artistes.

Un exemple : le cas de Abdallah Ben Anteur (un grand ami de Mohamed Dib) considéré comme l’un des plus grands graveurs du monde et qui continue à végéter, à l’âge de 80 ans , dans une misérable banlieue parisienne, sans que jamais aucun responsable de la culture algérienne ne s’intéresse à lui ! Il mourra lui aussi une première mort et une deuxième mort, comme son ami Dib.

Pour en revenir à l’auteur de la fameuse « Trilogie algérienne », c’est que toute sa vie, l’Algérie en général et Tlemcen en particulier, lui ont atrocement manqué. Il m’a souvent répété : « Ici en France, l’humus, le terreau et le terroir de l’Algérie me manquent terriblement ». Lui qui, à partir de 1963, a refusé tout contact avec son pays, toute invitation de conférence, toute interview; et qui s’est muré dans un silence absolu mais douloureux.

Enterré dans un cimetière parisien, il baigne dans de l’humus français, malgré lui.

Et c’est ça la deuxième mort de Mohamed Dib !

Source : tsa-algerie.com / Rachid Boudjedra

Laisser un commentaire