«L’Afrique du Sud reste le modèle 20 ans après»



Transition démocratiqueLe 15 avril 1996 démarrait la Commission de vérité et de réconciliation suite aux années d’apartheid. Souvent copiée mais inégalée.

La vérité en échange de l’amnistie? Tel fut le deal offert aux coupables d’exactions commises sous le régime d’apartheid. Le 15 avril 1996 se tenait la première audition publique de la Commission de vérité et de réconciliation présidée par l’archevêque Desmond Tutu. Un tournant pour la planète tout entière. Mais un exercice difficile à répliquer, estime Pierre Hazan, enseignant aux universités de Genève et Neuchâtel et auteur de plusieurs ouvrages traitant de la «justice transitionnelle».

La Commission sud-africaine ne fut ni la seule ni même la première. Pourquoi a-t-elle autant marqué les esprits?

C’est vrai, il y en a eu beaucoup, dans des dizaines de pays. Bien avant l’Afrique du Sud, les commissions en Argentine (1983) et au Chili (1989) ont fait un travail essentiel sur les disparitions forcées sous les dictatures. Mais elles étaient présentées comme une solution par défaut. Il semblait alors difficile de poursuivre immédiatement en justice les anciennes juntes militaires, au risque de les voir reprendre le pouvoir par la force! En Afrique du Sud, au contraire, l’archevêque Desmond Tutu a convaincu l’opinion publique que la Commission de vérité et de réconciliation était la solution préférable, la plus efficace.

Plus efficace que la justice?

Desmond Tutu disait que les procès traînent en longueur et coûtent cher, sans toujours déboucher sur des condamnations. Le pays avait besoin de connaître rapidement la vérité (ndlr: sur les crimes de l’apartheid) et réunir des informations pour retrouver les corps, comprendre ce qui s’était passé, identifier les responsables et les chaînes de commandement… Cela n’était possible qu’en offrant l’amnistie à ceux qui passaient aux aveux. C’est pourquoi l’archevêque mettait tant l’accent sur la «réconciliation» nationale.

Par quel miracle a-t-il réussi à faire accepter ces amnisties?

D’abord, il y a l’autorité morale de l’archevêque. Ensuite, ses discours percutants s’appuyant à la fois sur l’idéal de pardon chrétien et sur la notion sud-africaine que chaque individu est lié à tous les autres êtres humains (ubuntu). D’où la nécessité de se réconcilier avec l’ennemi si celui-ci reconnaît ses torts. Cette idée était déjà symbolisée par le nouveau drapeau national, qui combine les couleurs de l’Afrique du Sud «blanche» et celles de l’ANC (ndlr: parti de Nelson Mandela). C’est aussi le sens de l’hymne national (ndlr: qui est chanté successivement en xhosa, zoulou, sotho, afrikaans et anglais). Surtout, la décision de tenir des audiences publiques, retransmises à la télévision et sur les radios, puis commentées dans la presse, a apporté le processus jusque dans les foyers les plus reculés. Beaucoup ont estimé que cette Commission de vérité et de réconciliation était un bon «deal» dans un contexte où l’on craignait tout de même une guerre civile!

N’y a-t-il pas eu de critiques?

Bien sûr! La veuve du célèbre Steve Biko est allée jusqu’à la Cour suprême pour réclamer un procès en bonne et due forme. Le juge Mahmood a tranché en faveur du processus de réconciliation nationale. Par ailleurs, la Commission Tutu recommandait des poursuites contre ceux qui n’avouaient pas leurs fautes… mais personne n’a jamais été jugé. Le gouvernement a investi dans d’autres priorités (éducation, etc). Enfin, la Commission a volontairement évité les questions relatives à la déshumanisation et l’exploitation de la population noire. Il n’y a pas eu, en Afrique du Sud, de redistribution des richesses. Pas même de réparations pour les plus lésés.

Beaucoup de pays ont repris le modèle. Avec succès?

L’ONU l’a institutionnalisé. C’est une «bonne pratique» recommandée systématiquement. Mais il est parfois difficile de l’appliquer, les situations ne sont pas toujours aussi tranchées, passant d’un régime répressif à un pouvoir démocratique. Par ailleurs, certaines commissions sont lancées à des fins purement politiques. Enfin, pour que le symbole fonctionne, il doit être accepté par la population locale. Un peu comme le Rwanda, après le génocide, avait réactivé les gacaca, tribunaux traditionnels villageois. (24 heures)

Source : www.24heures.ch / Par Andrés Allemand

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