Le «Brexit» est enraciné dans l’identité britannique



Jour «J»Va-t-il quitter l’UE? Le Royaume-Uni vote ce jeudi. Choix déchirant pour un archipel en crise identitaire.

Suspense total. Jeudi, les Britanniques vont faire un choix historique: rester dans l’Union européenne ou partir. Le camp du maintien et celui du Brexit sont au coude-à-coude. Car malgré les mises en gardes d’acteurs économiques, l’archipel est bel et bien tenté par une sortie de l’UE. Pas seulement pour limiter l’immigration ou se prémunir contre les crises de la zone euro. Outre-Manche, les racines de «l’euroscepticisme» – terme inventé par The Times dans les années 1980 – plongent profondément dans l’identité de l’archipel. Voyez plutôt.

Un projet pour les autres

Depuis le début, le Royaume-Uni ne se sentait pas directement concerné par le projet européen. Winston Churchill a certes formulé à Zurich, en 1946, sa vision d’une «famille européenne» réconciliée au sein d’une structure garantissant paix, sécurité et liberté. «Nous devons construire une sorte d’Etats-Unis d’Europe», lançait-il. Avant d’ajouter que «la France et l’Allemagne joueront ensemble le rôle moteur». Pas la Grande-Bretagne.

Bref, l’Union européenne est issue de la volonté de pacifier le Vieux-Continent en construisant un ensemble économique sous le leadership de Paris et Berlin. Cela a commencé en 1951 avec la Communauté européenne du charbon et de l’acier, regroupant France, Allemagne de l’Ouest (RFA), Italie, Belgique, Luxembourg et Pays-Bas. Cela s’est poursuivi jusqu’à l’adhésion des pays de l’Est après la chute de l’Union soviétique.

Archipel invaincu

Le Royaume-Uni, contrairement au reste de l’Europe, ne se voit pas en «victime» de la Seconde Guerre mondiale. L’archipel a résisté à la conquête nazie. L’armée de Sa Majesté est fière d’avoir tenu tête seule, pendant un an, après la capitulation de Paris et avant l’entrée en scène de la Russie et des Etats-Unis. L’identité britannique s’est toujours forgée face à la menace venant du Continent, estime Matthew Goodwin, de l’Université du Kent. C’est la même idée avec l’immigration, qu’elle soit légale (travailleurs de l’Est européen) ou clandestine (fuyant le Moyen-Orient).

Nostalgie du Commonwealth

Le Royaume-Uni est tourné vers le monde plutôt que vers «The Continent». Son empire fut le plus vaste de la planète. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, avant que les colonies ne prennent leur indépendance, Londres imaginait trois forces distinctes en Occident: les Etats-Unis d’Amérique, le Commonwealth (ex-Empire britannique) et l’Europe.

L’économie, of course!

Si les Britanniques sont devenus membres (en 1973) du club continental, ce n’était pas pour construire la paix mais pour accéder au marché commun. L’objectif a toujours été la prospérité à travers le libre-échange, jamais l’intégration politique dans une entité supranationale, rappelle Tim Oliver, chercheur à la London School of Economics. Margaret Thatcher l’a d’ailleurs martelé en 1988 dans son célèbre discours de Bruges.

La «mère des parlements»

Mais le plus difficile à digérer, c’est peut-être de voir des prérogatives échapper à la Chambre des communes, cette «mère des parlements» qui a servi de modèle autour du globe. Toucher au cœur du système politique britannique, c’est compromettre cette vieille démocratie dont s’enorgueillissent les sujets de Sa Majesté. Le Parlement européen n’a, lui, que peu de poids face aux décideurs à Bruxelles. Et surtout, il est si loin, là-bas, sur le continent.


Les britanniques choisissent leur destin

Après quatre mois d’une intense campagne, un nombre record d’électeurs est appelé à voter ce jeudi pour déterminer l’avenir du Royaume-Uni au sein de l’Union européenne. D’après la commission électorale, 46,5 millions de résidents de plus de 18 ans de citoyenneté britannique, irlandaise ou des pays du Commonwealth sont inscrits sur les registres électoraux. C’est 150 000 de plus que lors de l’élection législative de mai 2015. Ils devront mettre une croix dans la case située à côté de l’une des deux options suivantes: «Demeurer un membre de l’Union européenne» ou «Quitter l’Union européenne». Les sondages donnaient il y a dix jours un net avantage au Brexit. Depuis le meurtre de la députée travailliste Jo Cox jeudi dernier et la publication le jour même d’une publicité xénophobe par l’UKIP, les forces se sont équilibrées. Mercredi soir, deux sondages donnaient une légère avance au Brexit.

Coïncidence? De nombreux posters «Vote Remain In» («Votez pour rester dedans») ont été affichés aux fenêtres de résidences de Londres. Positionnés à de nombreux carrefours, des activistes vêtus d’un T-shirt aux couleurs du camp favorable au maintien dans l’UE distribuaient des tracts aux Britanniques en route vers leur bureau. «J’ai regardé le débat télévisé hier soir et j’ai trouvé l’ancien maire de Londres Boris Johnson plutôt convaincant», dit Chris, retraitée de 64 ans. «J’ai aimé son enthousiasme, lorsqu’il a expliqué que le 23 juin pouvait être le jour de l’indépendance du Royaume-Uni!»

Medina, employée de crèche de 45 ans, avoue avoir été séduite par l’argument déployé par la syndicaliste Frances O’Grady: «Elle a rappelé que la législation européenne considérée par certains comme de la bureaucratie inutile, ce sont nos droits, les droits des travailleurs qui nous protègent!» Le résultat sera connu à l’aube vendredi.

Tristan de Bourbon, Londres

(24 heures)

Source : www.24heures.ch / Par Andrés Allemand

Laisser un commentaire