Le Brexit met les partis britanniques en ébullition



Royaume-UniUn tiers du «shadow cabinet» du Parti travailliste démissionne et remet en cause le leadership de Jeremy Corbyn. Des tories dénoncent les mensonges des brexiters.

Le résultat du référendum du 23 juin est en train de bouleverser la politique britannique. Alors que le Parti travail­liste aurait pu profiter de l’inquiétude causée par le Brexit et apparaître comme une force stable à l’écoute des Britanniques, il est entré en crise. Son leader, Jeremy Corbyn, est victime d’une tentative de coup de force. Dès vendredi, plusieurs élus ont réclamé un vote de défiance à l’égard de leur leader, trop à gauche à leurs yeux. Samedi, les rumeurs d’une révolte du cabinet fantôme, l’équipe de direction du parti d’opposition, ont couru.

Tout est ensuite allé très vite. Dans la nuit de samedi à dimanche, Jeremy Corbyn a renvoyé son responsable des Affaires étrangères, Hilary Benn, qui a reconnu être à l’origine de cette rébellion. Dans les heures qui ont suivi, un tiers des membres du cabinet fantôme (sept des trente membres) ont démissionné, tout en réclamant le départ de leur leader.

Phili Wilson, le président du groupe Labour en Europe, a également critiqué l’équipe Corbyn pour son «sabotage» de la campagne travailliste. «Il a décidé de partir en vacances au milieu de la campagne et de ne pas rendre visite à nos bastions du nord-est. Son équipe a aussi tenté d’affaiblir et de saboter la campagne travailliste du maintien dans l’UE.» Mais l’urgence de cette révolte est tout autre: la perspective de possibles législatives anticipées en fin d’année.

Fractures chez les tories

Les travaillistes complotistes, fidèles à la ligne de l’ancien leader et premier ministre Tony Blair, espèrent voir élire à leur tête un candidat plus rassembleur que le très à gauche Jeremy Corbyn. Dans sa lettre de démission, la responsable de l’Education Lucy Powell a résumé leurs intentions: «Les gens que nous représentons ont besoin d’un Parti travailliste fort et nous devons défier un Parti conservateur qui penche encore plus à droite.» Andy Burnham, qui avait candidaté contre Jeremy Corbyn l’an dernier, a cependant estimé que ce n’était pas le moment pour le parti de plonger dans «la guerre civile».

Malgré l’étendue de la révolte, le coup n’est pas assuré de réussir. Tout d’abord, les membres et partisans travaillistes élisent directement leur leader. Mi-septembre, Jeremy Corbyn avait recueilli 59,5% des voix dès le premier tour de scrutin. Alors que les sondages donnent le Parti travailliste à égalité avec le Parti conservateur à 32% d’intentions de vote, il n’est pas dit qu’ils changent d’avis. L’actuel leader travailliste dispose également du soutien des syndicats.

Du côté du parti conservateur, l’heure n’est pas non plus à la sérénité. La course à la succession du premier ministre David Cameron, qui a démissionné vendredi matin, pourrait s’annoncer destructrice pour un parti dont les fractures sont déjà béantes. Il s’est en effet scindé en deux sur la question européenne. Les deux tiers de ses députés ont soutenu l’effort de David Cameron de maintenir le pays dans l’Union européenne. Un tiers s’est rangé derrière l’ancien maire de Londres Boris Johnson pour l’en sortir. Si la frange minoritaire l’a emporté, elle est désormais accusée d’avoir menti et de ne pas respecter l’une de ses principales promesses de campagne. «Certains ont fait des promesses contradictoires aux Britanniques, a rappelé le ministre de la Défense Philip Hammond. Et Boris Johnson est l’un d’eux.»

Si les affiches initiales indiquaient «Donnons à notre système de santé les 350 millions de livres que nous versons chaque semaine à l’UE», ils avaient rapidement modifié leur poster. Le slogan est devenu: «Donnons 100 millions de livres de plus chaque semaine». Une confusion des genres dont les brexiters ont du mal à se dépêtrer.

Trois millions pour la pétition

Les déçus du vote du 23 juin profitent des tourments des deux grands partis pour faire avancer leur cause. La cheffe du Parti national écossais et première ministre écossaise, Nicola Sturgeon, a indiqué que son gouvernement allait contacter ses partenaires européens «pour protéger notre relation avec l’UE et notre place dans le marché unique». Avant d’annoncer qu’elle encouragerait le Parlement écossais à refuser le Brexit. Même si cela n’empêche pas le Royaume-Uni de sortir de l’UE, ce vote ne serait pas anodin.

Un mouvement similaire a lieu du côté de l’Irlande du Nord. Le Sinn Féin, favorable au rattachement de la province de l’Ulster à l’Irlande, a fait savoir que le résultat du référendum «change dramatiquement le paysage politique en Irlande du Nord et nous intensifierons notre quête pour un vote sur les frontières».

La contestation ne se limite pas aux partis politiques. Depuis vendredi, trois millions de personnes ont signé une pétition demandant un nouveau référendum. Ces signataires sont principalement originaires de Londres, de Manchester, de Liverpool, de Bristol, de Brighton, d’Oxford et de Cambridge, c’est-à-dire les seules zones d’Angleterre ayant fortement voté en faveur du maintien dans l’UE. Une autre pétition appelait avec humour à l’indépendance de la capitale. L’initiative a été prise par des jeunes mécontents d’un choix démocratique dans lequel ils ne reconnaissent pas. Selon l’institut de sondage Yougov, 75% des 18-24 ans et 56% des 25-49 ans ont en effet voté en faveur du maintien dans l’UE, reprochant à leurs aînés de leur préparer un avenir incertain. Ces jeunes ne peuvent pourtant s’en prendre qu’à eux-mêmes: seuls 36% des 18-24 ans et 58% des 25-49 ans se sont rendus à leur bureau de vote contre 81% des 55-64 ans et 83% des plus de 65 ans.


«De grâce, demandez le divorce, mais vite!»

«Ce n’est pas un divorce à l’amiable», s’énerve Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne (organe exécutif de l’UE). «Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement britannique a besoin d’attendre jusqu’au mois d’octobre pour décider si oui ou non il envoie la lettre de divorce à Bruxelles. J’aimerais l’avoir immédiatement!»
Il n’est pas le seul, du côté de l’Union, à dire son exaspération depuis que le premier ministre David Cameron a annoncé qu’il démissionnerait à l’automne et laisserait à son successeur le soin d’actionner la «clause de retrait» (l’article 50 du Traité de Lisbonne). A partir de là, le Royaume-Uni et les autres membres de l’UE ont deux ans pour négocier les conditions du retrait.

Martin Schulz, le président du Parlement européen, s’insurge dans un entretien à l’hebdomadaire dominical allemand Bild am Sonntag contre une période de flou qui «conduirait à davantage d’insécurité, mettant ainsi l’emploi en danger». Il estime que «cette attitude d’hésitation, simplement pour faire le jeu tactique des conservateurs britanniques, nous nuit à tous».

«Nous disons ici, ensemble, que ce processus doit commencer aussi vite que possible pour qu’on ne se retrouve pas embourbé», a plaidé pour sa part, samedi à Berlin, le ministre allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, entouré de ses homologues des autres pays fondateurs de l’UE (Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas).

Concrètement, les quatre grandes formations du Parlement européen ont rédigé une résolution invitant David Cameron à engager le Brexit dès mardi, rapporte la Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung. Mardi et mercredi se tient en effet à Bruxelles un sommet du Conseil européen, c’est-à-dire des chefs d’Etat et de gouvernement des 28 pays membres de l’UE. Le mardi soir sera consacré au Brexit, donnant l’occasion à David Cameron de s’expliquer. Le mercredi se tiendra une réunion «informelle», sans représentant du Royaume-Uni, pour évaluer l’impact de ce retrait. Le couple franco-allemand arrivera avec des propositions concrètes pour gérer le divorce et relancer l’UE, selon les dires de Jean-Marc Ayrault, chef de la diplomatie française.

A Berlin, cela dit, la chancelière Angela Merkel semble moins pressée, estimant qu’il revient au Royaume-Uni de décider quand lancer le processus de sortie: «Nous n’avons aucune raison d’être désagréables dans ces négociations. Nous devons suivre les règles du jeu.» Ce lundi à Berlin, elle recevra François Hollande et Matteo Renzi. Pour calmer le jeu? (24 heures)

Source : www.24heures.ch / Tristan de Bourbon Londres

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