Le Britannique Kim Philby était bien un agent soviétique



Des journalistes de la BBC viennent de retrouver, dans les archives du ministère est-allemand de la Sécurité d’État (Stasi), un enregistrement vidéo inédit d’une conférence de Kim Philby – un dirigeant du renseignement britannique travaillant en réalité pour l’URSS.

C’est le seul document où l’aristocrate britannique reconnaît travailler pour plusieurs services de renseignement.

Philby commence cette conférence — tenue en 1981 — par la salutation « chers camarades ». De toute évidence, cet enregistrement n’était pas destiné à être diffusé un jour au grand public et c’est pourquoi l’ex-officier du MI6 se permet d’expliquer ouvertement comment il a réussi à intégrer le service britannique. Il qualifie son service à la Couronne britannique comme « trente années passées dans le camp de l’ennemi ».

Kim Philby, fils d’un arabiste et d’un fonctionnaire de l’administration coloniale en Inde, a commencé d’éprouver de la sympathie pour des idées socialistes pendant ses études à Cambridge. Il sera finalement recruté par un agent soviétique en 1934, quand il n’avait ni travail ni perspectives professionnelles.

Philby a fait ses premiers pas comme journaliste pour le Times, a couvert la guerre en Espagne, noué des liens au sein de l’establishment britannique et, lors de ses rencontres avec des représentants du gouvernement londonien, insinuait qu’il voudrait s’essayer à l’espionnage. Il a finalement réussi à entrer au Secret Intelligence Service (SIS), également connu sous la dénomination de MI6.

Dans cette vidéo où il échange avec des agents de la Stasi et le personnel du ministère de la Sécurité d’État de la RDA, Philby avoue qu’il était extrêmement simple de voler des secrets d’État — il suffisait de boire un verre avec les agents des archives quelques fois par semaine. « Chaque soir je partais du bureau avec un porte-document rempli de rapports que j’écrivais, de dossiers et de vrais documents d’archives. Le soir je les donnais à mon contact soviétique. Le matin on me rendait mes dossiers — leur contenu avait été photographié — et je remettais les documents à leur place. J’ai suivi cette routine chaque année », dit-il.

Par la suite, Philby a été nommé vice-directeur d’un nouveau service du MI6, chargé du contrespionnage soviétique. Moscou a alors exigé qu’il se débarrasse de son chef, Felix Cowgill, pour prendre sa place. Pour remplir cette mission, l’agent double a dû recourir à des intrigues bureaucratiques — lui-même qualifiera cette histoire de « sale », notant que « dans notre travail il faut parfois se salir les mains pour la cause, qui, elle, n’est aucunement entachée ».

Il pensait avoir empêché une nouvelle guerre mondiale

Les journalistes britanniques qui ont retrouvé cette vidéo soulignent que la trahison de Philby a eu raison non seulement de la carrière de son supérieur, mais également de nombreuses vies. Ainsi, grâce aux données auxquelles il avait accès en tant qu’officier de liaison avec la CIA et le FBI à Washington, il a transmis aux renseignements soviétiques une information concernant l’envoi en Albanie de milliers de migrants pour renverser le régime communiste local: beaucoup seront tués suite à cette révélation.

Le Telegraph accusait à l’époque Philby de la mort de centaines d’agents envoyés vers le Bloc de l’Est après la guerre. Le quotidien citait notamment Michael Smith, auteur du livre Six sur l’histoire du MI6, qui disait que Philby avait saboté « tous les plans dans les pays baltes, en Pologne, en Albanie et dans le sud de l’Union soviétique ».

Pendant sa conférence à la Stasi, l’agent double s’est vu demander ce dont on pouvait lui attribuer le mérite. Selon lui, le succès de l’opération albanaise aurait poussé la CIA et le MI6 à appliquer la même méthode à d’autres pays comme la Bulgarie, ce qui aurait contraint l’URSS à intervenir et aurait pu dégénérer en conflit à part entière.

Kim Philby — nommé ainsi d’après un roman de Rudyard Kipling — faisait partie des « Cinq de Cambridge », un groupe d’espionnage composé essentiellement de cinq anciens étudiants de l’université de Cambridge espionnant pour l’URSS. En 1951, Guy Burgess et Donald Maclean ont fui en URSS et les renseignements soupçonnaient que le « troisième homme » imprenable puisse être le chef du service « soviétique » du MI6.

Sur l’enregistrement vidéo, l’agent double suppose qu’il n’a pas été découvert pour deux raisons: premièrement à cause du système de classe britannique qui ne permet pas aux gens de la haute société d’accepter qu’un homme de leur milieu puisse être un traître. Deuxièmement, trop d’agents du MI6 se seraient retrouvés en porte-à-faux s’il s’était avéré que Philby était un espion.

Quand il a eu officiellement quitté le service, il est rapidement revenu dans le renseignement britannique pour partir à Beyrouth sous une couverture de journaliste. Il s’y est rendu rapidement après la crise du canal de Suez de 1956 et a commencé à se rendre souvent au Joe’s Bar, l’établissement préféré du personnel de l’ambassade britannique, pour transmettre aux services soviétiques les informations obtenues.

La carrière de l’agent double a été interrompue par une rencontre fortuite à Tel-Aviv: une personne de confiance du renseignement britannique avait rapporté que Philby lui avait proposé d’espionner pour le compte des Russes. Cette information a été transmise à un groupe réduit de hauts responsables du MI5 et du MI6, qui ont décidé qu’il y avait suffisamment de preuves de la trahison de Philby et qu’il était temps de l’interroger. Pour ce faire, c’est le meilleur ami de Philby qui a été envoyé à Beyrouth — Nicholas Elliott.

Cette rencontre a eu lieu mi-janvier 1963 et, le 23 janvier, Philby a disparu. Il était parti à bord du cargo Dolmatov sous pavillon soviétique pour se rendre à Moscou via Odessa. Il s’est avéré plus tard que l’enregistrement de la conversation où Philby aurait reconnu sa trahison était de mauvaise qualité et n’apportait aucune information. La reconnaissance par écrit avait également peu d’utilité.

Vodka et déceptions

En Grande-Bretagne, la fuite de Philby n’a pas fait la une des journaux: un journaliste porté sur la bouteille avait disparu, et alors? Dans une lettre adressée au ministère britannique des Affaires étrangères, l’ambassadeur de Beyrouth supposait prudemment qu’il était parti pour un « week-end romantique ». L’absence de Philby n’a été remarquée que six semaines plus tard par The Observer, pour lequel il travaillait. Mais quand l’information sur sa disparition a circulé, les services de renseignement britanniques ont commencé à recevoir des reproches incessants.

Durant la conversation avec ses collègues d’Allemagne de l’Est, Philby donne un conseil qui lui a bien servi: toujours nier. « Ils m’interrogeaient pour me briser et me forcer à avouer. Et il me fallait seulement conserver ma résolution. C’est pourquoi je conseille de dire à tous vos agents de ne jamais avouer », dit-il.

L’URSS s’est finalement révélée être bien décevante par rapport au paradis socialiste que s’imaginait le diplômé de Cambridge. Surtout qu’il n’a pas été reçu comme un héros mais comme un agent double supposé. Ainsi, à Moscou, l’ex-Britannique a commencé à boire.

Le général du KGB Oleg Kalouguine, qui avait visité l’appartement de Philby dans un immeuble près de la rue Gorki en 1972, disait avoir été accueilli par un « déchet humain qui empestait la vodka ». Kalouguine était chargé de remettre l’agent double sur pied pour que le Kremlin puisse montrer sa capacité à assurer une vie insouciante à ses « taupes » à la retraite. Mais après le sevrage, Philby n’a pas rejoint le KGB. Il a été installé dans un appartement rénové où on lui livrait de la confiture d’Oxford, de la sauce Worcestershire et des romans de Wodehouse. C’est là aussi qu’il s’est marié pour la quatrième fois de sa vie.

Harold Adrian Russell Kim Philby est décédé à Moscou en 1988 à l’âge de 76 ans. En 2010, le Service russe de renseignement extérieur (SVR) a érigé une plaque à sa mémoire. La veuve de l’agent, Roufina Poukhova, a publié ses mémoires en y incluant les notes autobiographiques de son mari. Il y dit sa déception et regrette que les promesses de construire le communisme n’aient été qu’un mensonge.

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