Le mouvement spontané Nuit debout veut réveiller la France



ProtestationsDepuis jeudi, des milliers de jeunes se réunissent sur les places publiques. Quel sens donner à un tel mouvement?

Un groupe de jeunes contestataires discute, ce lundi après-midi, sur la place de la République à Paris, avec deux policiers, dont l’un est à peine plus âgé que ses interlocuteurs. Etonnant échange où les représentants de l’ordre parlent du pouvoir, de la sécurité, du manque d’avenir pour les étudiants avec ceux qu’ils ont pour mission de surveiller de près. C’est l’obsession de ce mouvement spontané nommé Nuit debout: débattre. «Et pourquoi pas avec des keufs? Je ne vois pas le problème!» nous répond l’un de ces jeunes qui, depuis quatre nuits, occupent la place.

Le mouvement a commencé jeudi dernier à la fin de la manif contre la loi sur le travail, qui a mobilisé près d’un million de personnes dans les principales villes françaises. A Paris, un millier de manifestants ont décidé de camper à République et d’y créer une structure légère, Convergence des luttes, pour organiser la transformation de ce vaste espace urbain en lieu de débat où l’on écoute, parle, visionne des films, participe à des concerts improvisés, proteste contre la présidence du «social-traître» Hollande et vitupère le capitalisme. Désormais, cette opération dépasse largement Paris et s’est répandue dans 22 villes en France.

Nuit debout, qui veut réveiller la France, embrayera-t-il sur la vie politique, comme l’ont fait d’autres mouvements, tels Los Indignados en Espagne et Occupy Wall Street aux Etats-Unis? Ces mouvements ont respectivement servi de rampe de lancement à Podemos et à la campagne du socialiste Bernie Sanders à la primaire démocrate. Mais les ressemblances sont trompeuses, comme nous le précise Victor, l’un des lycéens organisateurs du mouvement: «Contrairement à ce qui s’est passé avec Los Indignados, nous n’avons aucune intention de créer un parti. Et nous refusons de nous faire récupérer par ceux qui existent. C’est vrai, nous ne savons pas où nous allons. Mais c’est ça qui est beau! Nous n’avons pas d’idées préétablies. Nous voulons débattre de la façon dont nous voulons vivre, en dehors de toutes ces structures complètement sclérosées. Le chemin, nous le traçons en marchant.»

Spécificité française

Le politologue français Stéphane Rozès, président de CAP (Conseils Analyses Perspectives), met lui aussi en garde contre les comparaisons abusives: «Aux Etats-Unis, en Espagne, le rapport à la politique est distendu. Les partis n’ont pas cet effet structurant qui caractérise la France. Cette faible politisation aux Etats-Unis et en Espagne permet donc l’émergence de mouvements hors partis. Chez nous, au contraire, la vie politique est marquée par la dispute entre partis, avec un fort clivage gauche-droite qui structure le débat. Il est difficile de sortir de ce schéma, même si le clivage gauche-droite semble s’affaiblir. Il est donc peu probable que Nuit debout parvienne à s’ancrer durablement. En outre, la France traverse aujourd’hui de fortes tensions sociales, mais elles se traduisent plus par une sorte de dépression nerveuse collective que par la révolte. Cela empêche les Français de se projeter vers l’avenir. Le mouvement Los Indignados a fait montre, lui, d’une énergie qui l’a porté à s’investir et à tenter de changer la donne politique.» (24 heures)

Source : www.24heures.ch / Par Jean-Noël Cuénod

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