L’Education à l’heure des smartphones et tablettes (I)



Au début, je voulais écrire un texte qui traite de l’influence des technologies de l’information et de la communication sur l’enseignement en général et celui de la langue amazighe en particulier. Toutefois, à l’écriture des premières phrases, des souvenirs de mes premières classes ont commencé à surgir, ce qui a modifié considérablement mon plan initial. Je me suis mis alors à écrire sur l’école où on éduque l’enfant kabyle et je me suis lancé le défi d’écrire un texte qui s’adresse aussi bien aux acteurs de l’éducation soucieux du bienêtre de l’enfant qu’aux parents de tous les horizons. Ce texte est plus un essai qui parle de l’éducation : il est tantôt vulgarisateur de certaines notions du milieu de l’éducation, tantôt critique de certaines pratiques de ce milieu. Il est loin d’être un article scientifique malgré qu’il se base à certaines sections sur des études scientifiques.

Introduction

En Occident, dans le milieu de l’éducation, il y a quelques acteurs qui remettent en cause l’enseignement de l’écriture cursive, l’écriture en lettres attachées, qui se fait en général à la deuxième année de l’enseignement primaire. Ils prétendent que cela complique plus l’apprentissage de la langue qui est déjà un processus long et complexe. Je ne veux surtout pas me lancer dans un tel débat. N’étant pas un spécialiste de l’enseignement des langues dans un premier temps, je ne crois pas qu’on soit rendu à se questionner sur ce genre de problématique en Kabylie dans un second temps. Je veux cependant qu’on se questionne collectivement comment on est arrivé à accepter que nos enfants, qui naissent Kabyles et apprennent le kabyle dans leurs premières années, soient envoyés à l’école où l’enseignement est dispensé en langue arabe ou en langue française que nos enfants ne comprennent pas et qu’on s’étonne par la suite des difficultés qu’ils rencontrent tout au long de leur scolarisation. Si on me demandait de qualifier cet état des pratiques qui demeure jusqu’à présent en Kabylie, je dirai que c’est un carnage pédagogique, car on enseigne à des élèves de six ans avec une langue qui ne connaissent pas. Je ne soulève même pas ici le droit de chacun de naître, de se développer, de se construire, de jouir, de pleurer, de crier et tout simplement de vivre dans sa langue maternelle. Revenons à mon titre qui met l’accent sur les technologies de l’information et de la communication « les TIC », car ces dernières ont modifié et modifient encore notre façon d’enseigner : à chaque fois qu’un enseignant les utilise, il transforme une partie du contenu enseigné.

Je crois que les gens commencent justement à remettre en cause l’utilité de l’écriture cursive à cause des TIC. Toutefois mon souci est ailleurs, il est en Kabylie. Je veux qu’on regarde brièvement l’écriture de la langue amazighe qui demeure une chose relativement nouvelle pour les Amazighs et qu’on ait en tête ses perspectives de développement aux regards des TIC : est-ce qu’il faut la confiner dans une écriture authentique comme le tifinagh qui malheureusement n’a pas suivi le développement qu’ont connu les autres langues ou prendre une écriture proche de nous et utilisée par le monde développé ? Le choix de nos premiers linguistes a été l’écriture avec les lettres latines au lieu des lettres en tifinagh. Aujourd’hui, je trouve ce choix judicieux et pertinent, il nous permet d’entrevoir l’enseignement de notre langue avec toutes les technologies qui existent en Occident sans grande modification de celles-ci. Et, il permet déjà à tous les Amazighs de communiquer facilement entre eux dans leur langue avec toutes ces TIC qui ont envahi notre vie quotidienne. Cela devra clore le débat sur le choix des lettres pour le moment.

Toutefois, permettez-moi d’ouvrir une petite parenthèse par rapport à un certain complexe qu’ont certains de nous à l’utilisation des lettres latines. Je crois que je n’ai pas besoin de citer des références bibliographiques pour justifier ce qui suit : les lettres latines nous appartiennent en partie tout comme nous avons contribué de très près à la culture latine et occidentale. Nous sommes des Méditerranéens et de tout temps nous avons été des acteurs actifs du progrès autour de nous, Juba II, Apulée, Saint-Augustin, Ibn Khaldun… en sont les témoins. Permettez-moi aussi de corriger une appellation inappropriée des chiffres modernes (0, 1, 2, 3, 4 …) que les Occidentaux appellent les chiffres arabes, que les Arabes n’utilisent même pas jusqu’à nos jours, ils utilisent d’ailleurs les chiffres indiens qu’ils ont adaptés, figures 1 et 2. Les chiffres modernes sont des chiffres amazighs qui sont l’œuvre de nos ancêtres qui les ont introduits par la suite en Europe durant la colonisation de l’Espagne, bien sûr ils ont été développés à partir des chiffres indiens. Il y a deux thèses, qui sont à mon humble avis complémentaires, sur la façon que les nombres modernes ont été introduits en Europe par les Amazighs : la première, revient au mathématicien Gerbert d’Aurillac1 qui a étudié en Catalogne (Espagne) les mathématiques introduites par les penseurs amazighs de l’époque [1] et la deuxième, revient au mathématicien italien Léonardo Fibonacci qui a eu des professeurs amazighs à Bgayet (Bougie en Algérie) où il a fait sa scolarité [2]. Gerbert d’Aurillac est l’auteur de plusieurs ouvrages de mathématiques : Libellus de numerorum divisione, Regulae de divisionibus, Libellus multiplicationum … où il utilise les chiffres modernes à partir de l’année 970, cependant on dit qu’il n’y avait pas encore de zéro dans son système numérique. Léonardo Fibonacci utilise les nombres modernes dans son livre Liber Abbaci (Le livre des calculs) parue en 1202, on écrit que c’est cet ouvrage qui a convaincu plusieurs mathématiciens européens de délaisser les chiffres romains pour ceux de nos jours. On ne doit avoir aucun complexe à l’utilisation des lettres latines, car il y a un peu de nous dans ce que nous prenons.

Le courant positif

À mes débuts, comme enseignant des mathématiques dans les écoles secondaires du Québec, contrairement à ce que disaient les gens quand je vivais en Algérie, je ne fus pas impressionné par les moyens dont disposait chaque école, sans doute parce que c’était évident dans mon esprit, mais ce qui m’a frappé le plus, c’est la valorisation du succès. Il existe dans chaque école un système de valorisation de la réussite de l’élève. Déjà en classe, l’élève, lui-même, s’attend à ce qu’il soit valorisé lorsqu’il réussit des tâches simples – il y a une habitude, voire une culture du renforcement positif qu’il retrouvera par la suite dans son milieu de travail à l’âge adulte. Quand je raconte à mes amis que durant toute ma scolarité du primaire jusqu’à l’université, je n’ai jamais reçu aucun prix ni même un modeste certificat me félicitant pour mes réussites, ils restent bouche-bée. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas eu du renforcement positif durant ma scolarité. Cependant, il a été dans ses formes les plus simples de la part de certains de mes enseignants, de mes pairs à l’école et de façon plus explicite de la part de ma famille élargie, voire de mes voisins. Le renforcement positif correspond à l’évènement, après un comportement, qui accroît la probabilité que ce comportement se produise à nouveau chez un enfant. Le renforcement positif est le guide ou le motivateur qui permet à l’élève de faire et de refaire les bonnes actions qu’il est capable de produire dans une classe ou dans une école. On peut exprimer un renforcement positif à l’aide d’une communication verbale ou non verbale, d’un objet, d’une activité… Un simple sourire ou un bravo constitue un renforcement positif. Faire du renforcement positif est essentiel pour la réussite des élèves surtout s’ils n’en reçoivent pas assez dans leur milieu de vie. Il faut que l’école kabyle valorise l’élève dans ses bonnes actions et n’allez surtout pas croire que cela prend de gros moyens.

Comme je l’ai mentionné plus haut c’est une culture. Pour l’anecdote, lors de ses premiers cours de musique pour jouer de la trompette à son école primaire, ma fille vient me voir pour me montrer qu’elle sait souffler dans son instrument et me demande si je suis fière d’elle. Comme ma réponse fut négative, elle est revenue deux jours après avec de petites évaluations en mathématiques et en français pour qu’elle reçoive un renforcement positif de ma part; alors que d’habitude, c’est sa mère qui fait le suivi par rapport à ses évaluations. Cette anecdote nous renseigne beaucoup : à son école primaire publique, ma fille a reçu du renforcement positif de la part de son enseignante de musique juste pour avoir réussi à faire des sons avec son instrument, car avant de pouvoir jouer de mélodieuses musiques avec une trompette, il faut d’abord savoir souffler comme il faut dans cet instrument pas facile à manier. Ma fille a fait des efforts et c’est pour cette raison qu’elle s’attendait à être félicité, c’est la culture de l’école. L’école doit valoriser l’effort et toutes nos valeurs, elle doit valoriser non seulement les élèves les plus méritants selon les résultats scolaires, mais tous les élèves qui se distinguent par nos valeurs.

Qu’est-ce que cela coûte de donner chaque mois, par exemple, un certificat imprimé à partir du logiciel Microsoft Word pour chaque élève d’une classe, qui s’est distingué par sa réussite aux examens, par sa progression aux évaluations, par son effort, par son assiduité, par son attitude positive, par son implication dans la classe ou dans l’école… et à la fin de l’année de souligner les réalisations de tous ces élèves avec des prix symboliques dans une cérémonie en présence de leurs parents. Je pourrais ne parler que du renforcement positif dans ce texte tellement qu’il y a plein de petites choses qu’on pourrait mettre en place dans les écoles kabyles qui produiraient de grandes émotions chez les élèves et qui contribueraient à les rattacher à leur école et au savoir.

La langue maternelle

Jusqu’à nos jours, chaque fois que je pense à ma première école, je suis aussitôt en colère, vous ne pouvez imaginer à quel point je haïssais l’école à mes débuts. Replaçons les choses : imaginez un enfant de six ans, qui ne parle que le kabyle, qui vit à Alger, qui se présente pour la première fois à l’école où tout le monde parle tantôt une langue algérienne populaire dont il comprend les quelques mots qui ressemblent à sa langue kabyle, et tantôt la langue arabe classique dont il ne comprend rien. Dans son milieu familial, il était un enfant intelligent, vif, expressif et joyeux ; dans cette école, il était obtus, muet, ennuyé et malheureux. Le comble, à la fin de chaque trimestre de l’année scolaire, on lui précisait par écrit qu’il était classé parmi les 3 ou 4 dernières places de sa classe de 43 élèves en termes de résultats scolaires. Ce que j’ai décrit précédemment, on ne me l’a pas raconté ; je l’ai vécu et pourtant à la fin de mes études primaires, l’enfant obtus que j’étais à mes débuts est devenu l’un des plus brillants de son école au jugement de ses enseignants et de ses pairs. Combien d’enfants ont renoncé d’être intelligents à l’école algérienne ou plutôt ont nié d’être intelligents sous l’effet de la torture psychologique de cette même école parce qu’ils sont Kabyles ? Être un enfant kabyle en Algérie est-il synonyme d’enfant étranger ?

Imaginez un enfant kabyle avec un problème particulier comme la dyslexie (2) ou la dysphasie (3) dans l’école algérienne : quel avenir aura-t-il ? Répondre à toutes ces questions vous rendrait, sans doute, en colère comme moi. Une langue en plus d’être un moyen de communication entre les humains, elle est aussi le matériau avec lequel on construit dans notre cerveau une idée, une pensée, une action aussi rudimentaire soit-elle. Un Kabyle pense en kabyle, un Arabe en arabe, un Français en français, un Anglais en anglais… Un enfant kabyle apprend à communiquer et à penser en kabyle dans ses premières années. Il a alors toute une équipe d’enseignants personnels dévoués qui se relient continuellement et qui sont tous les membres de sa famille, ils ne laisseront jamais seul sauf à l’école. Comme tous les enfants normaux du monde, l’enfant kabyle fait des progrès extraordinaires sur le plan cognitif, le plan affectif et sur le plan de la motricité… Il passe d’une personne complètement dépendante, qui n’est même pas capable de se nourrir, à une personne autonome apte à accomplir des tâches humaines universelles et d’autres culturelles propres à sa communauté. À six ans, en plein boom intellectuel, l’enfant kabyle, qui a construit toute son entreprise en matériaux kabyles, se présente à l’école algérienne pour agrandir, diversifier et perfectionner son entreprise en d’autres termes pour la rendre un empire. Alors, on lui dit stop! Ton matériau de base, le kabyle, ne fonctionne pas ici, ton entreprise n’existe pas ici, il faut que tu l’abandonnes et que tu recommences une nouvelle fois. Au nom de quel droit, peut-on faire vivre cela à un enfant de six ans ? Nous, qui avons changé de pays ou de continents, nous avons vu des hommes et des femmes aguerris qui sont retournés chez eux faute de n’avoir pu s’adapter à la société d’accueil.

L’école doit conforter l’enfant dans sa propre culture et lui permettre de la consolider pour qu’il puisse construire sa personnalité authentique et par la suite lui faire découvrir d’autres horizons. Par ailleurs, comment l’école algérienne qui est censée éduquer, poursuivre donc le cheminement des parents kabyles qui, comme tous les parents du monde, apprennent à leurs enfants à identifier dans un premier temps leurs proches (tentes, oncles, grands-parents, arrières grands parents…) et par la suite à développer une relation privilégiée avec eux qu’ils soient vivants ou pas. Or, l’école algérienne non seulement elle ne parle pas des aïeux de l’enfant kabyle; pire encore, elle va lui inventer d’autres qui ont peut- être même tué ses vrais aïeux, elle veut le rendre un orphelin historique malgré lui. (A suivre)

Sabih Yaïci

Notes

1- Gerbert d’Aurillac est plus connu sous son nom de pape Sylvestre II.

2- La dyslexie est un trouble d’apprentissage spécifique qui est causé par un désordre neurologique. Elle se traduit par des difficultés de reconnaissance et d’orthographie des mots chez l’enfant [3]

3- La dysphasie est un trouble primaire du langage qui entraîne des limitations importantes et persistantes sur le plan de l’expression orale (prononciation, élocution, utilisation des mots, construction des phrases, etc.), elle est donc un trouble neurologique [4].

Nota. Ce texte a été destiné à l’appel à contribution pour un livre collectif sur la Kabylie lancé en 2014 par Karim Akouche. Il a été achevé à la fin du mois de décembre 2014. Il comporte une partie qui critique la réforme pédagogique du Québec (Canada) et il arrive à certains regards aux mêmes conclusions qu’un rapport d’un universitaire d’ici qui est sorti dans les premiers mois de l’année 2015 et qui a largement fait la une des médias québécois. Dans ce texte, je parle de l’enfant kabyle seulement, car j’en fus un mais j’imagine qu’il peut s’appliquer aussi à l’enfant chaoui, rifi, chelhi, chenoui …

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

[1] Georges Ifrah, Histoire universelle des chiffres, Éditions Robert Laffont, Paris1994.

[2] Site Internet de Ron Knott, University of Surrey, Grande-Bretagne

[3] Dyslexie

[4] Site Internet de l’association québécoise des neuropsychologues

[5] W.J. Plugrum et N. Law, «Les TIC et l’éducation dans le monde : tendances, enjeux et perspectives», Institut international de l’éducation, UNESCU, Paris 2004. L’éducation à l’heure des I- phones et des tablettes Sabih YAÏCI 16

[6] M. Richard et S. Bissonnette, «Le danger qui guette la réforme de l’éducation québécoise : confondre les apprentissages scolaires avec les apprentissages de la vie», revue Vie Pédagogique, Québec avril-mai 2002.

[7] N. Balacheff, «Éclairage didactique sur les EIAH en mathématiques», Actes du colloque IEM, GDM 98.

Source : lematindz.net

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