L’église qui défie le mur entre le Mexique et les Etats-Unis



Présidentielle américaine Sept mois après la visite du pape, des Américains et des Mexicains s’activent pour construire une église et un centre transfrontalier à El Punto. Reportage.

L’immense esplanade jouxtant le stade de football est vide. Ce samedi de septembre est un jour de match à Ciudad Jurez, une ville mexicaine séparée de sa «demi-sœur» texane El Paso par le Rio Grande et le mur de la frontière. Mais Beto, un chauffeur de taxi, glisse que les supporters des Indios, la populaire équipe locale qui évolue en deuxième division mexicaine, n’arrivera que quelques heures plus tard. Au bout de l’esplanade, l’imposant autel jaune et blanc qui fait face au stade exprime en silence à quel point ferveur religieuse et passion pour le football sont indissociables dans cette cité de 1,3 million d’habitants longtemps considérée comme la ville la plus dangereuse au monde.

El Paso est de l’autre côté du fleuve qui longe l’esplanade baptisée El Punto (le point). Une patrouille de police veille sur ce lieu de communion pour les habitants de Ciudad Juarez et d’El Paso, depuis que le pape François y a célébré une messe pour des centaines de milliers de personnes, lors de sa visite historique à Ciudad Juarez, le 17 février dernier. Le souverain pontife s’y était recueilli et avait béni la frontière, près devant la croix que l’on peut apercevoir sur la droite de l’autel et qui surplombe le Rio Grande. Il avait prié pour les migrants sous les acclamations de la foule massée des deux côtés du fleuve. «Nous ne pouvons pas ignorer la crise humanitaire qu’a provoquée la migration forcée de milliers de personnes», avait déclaré, ce jour-là, le Pape François en implorant les gouvernements à «ouvrir leurs cœurs» aux migrants.

Des architectes suisses

Sept mois après la visite du pape, un groupe d’Américains et de Mexicains s’active pour faire construire une église et un centre transfrontalier à El Punto. Leur conception sur ce site collé à l’un des ponts qui traverse le Rio Grande, a été confiée au bureau d’architectes suisses «Herzog & DeMeuron». Les plans et les maquettes révèlent un bâtiment qui aura la forme d’une croix. «Le site de l’église est au carrefour du Rio Grande ou de la Mexique américano-mexicaine et du Camino Real, un axe routier reliant le Mexique et les Etats-Unis», explique le bureau d’architecte dans son texte de présentation d’une église qui pourra accueillir 2500 personnes. «En même temps la croix évoque la croyance chrétienne qui a incité la communauté à soutenir ce projet».

Cecilia Levine, une habitante d’El Paso, originaire du Mexique, dirige le projet El Punto dont la portée dépasse largement l’aspect religieux. Et du côté mexicain, Sandro Landucci promeut cette initiative culturelle transfrontalière qui offre notamment des programmes de musique à 400 enfants. «Nous sommes en train de constituer un orchestre binational de jeunes de 6 à 18 ans», explique Cecilia Levine. «Nous avons récemment emmené 60 jeunes musiciens pour donner un concert à Houston. Et nos choristes se sont produits en Californie avec le ténor Placido Domingo».

La Casa del Migrante, une institution qui accueille les migrants avant que ceux-ci ne tentent de traverser la frontière, aura aussi une antenne à El Punto. «Le but sera d’aider les migrants renvoyés des Etats-Unis ou ceux qui rêvent de passer, à trouver un travail digne pendant qu’ils sont à Ciudad Juarez», poursuit-elle. «Notre but est de construire un éco-système social». Avant la visite du pape à El Punto, des centaines de bénévoles ont participé au nettoyage du terrain, offert par la Municipalité de Ciudad Juarez pour accueillir ce projet privé estimé à 80 millions de dollars. Le début des travaux est prévu pour 2017 et la fin espérée en 2020.

D’ici là, Ciudad Juarez espère pouvoir poursuivre sa renaissance régulièrement ébranlée par la violence qui fait toujours partie de son quotidien. Ce samedi 17 septembre, alors que la patrouille de police veille paisiblement sur El Punto, la ville a enregistré son 34e homicide du mois. Des familles de disparus organisent depuis l’aube, à quelques kilomètres de là, une fouille dans une région désertique de l’agglomération de la ville pour tenter de retrouver des restes de leurs proches.

«Je n’ai jamais arrêté de me rendre à Ciudad Juarez», poursuit Cecilia Levine. La responsable du projet El Punto possède une société spécialisée dans la logistique et l’a installée des deux côtés de la frontière. «Si je n’avais pas une branche à Ciudad Juarez, mon entreprise à El paso ne pourrait pas fonctionner».

«J’ai dû tout abandonner»

Dans des Etats-Unis que Donald Trump promet de barricader face à l’afflux d’immigrés notamment en provenance du Mexique, d’Amérique centrale et latine, pour sauver les emplois des Américains (Lire ci-dessous), le projet El Punto et la démarche de Cecilia Levine traduisent la réalité des villes américaines à la frontière avec le Mexique, dont le quotidien est étroitement lié voire, indissociable de celui de leurs voisines.

A El Paso, une ville à 81% hispanique, le quartier commercial qui accueille les milliers de personnes traversant chaque jour la frontière en provenance de Ciudad Juarez, ressemble étrangement à ceux que l’on retrouve de l’autre côté du fleuve. Les bazars et épiceries sont truffés de produits bon marché, de piñatas et produits typiquement latino-américains. Les modestes restaurants vendent des tortas (sandwiches) et du caldo de res (soupe de bœuf). Les salons de coiffure semblent sortis d’un autre temps. Et Robert O’Rourke, le Représentant démocrate d’El Paso au Congrès, est surnommé «Beto», malgré ses racines anglo-saxonnes.

Le long du mur à El Paso, une ville de 650’000 habitants, on peut entendre la vie qui se déroule au son du reggaeton, de la cumbia et de la musique norteña dans les quartiers populaires de Ciudad Juarez. La grande différence est la sensation de sécurité qui règne du côté texan. Dans son épicerie aux murs jaune vif, où tout rappelle le Mexique, situé de l’autre côté du mur à moins de 300 mètres de là, Rodolfo Villarreal raconte qu’il a dû quitter sa ville de Ciudad Juarez après avoir été agressé par des gangs. «J’ai vu une grande différence entre les deux côtés», explique-t-il. «Les gens vivant aux Etats-Unis devraient être reconnaissants de ce que le gouvernement leur offre, parce qu’ils ne savent pas ce qu’est souffrir. J’ai dû tout abandonner à Ciudad Juarez».

W, 50 ans, a le passeport américain et peut retourner ponctuellement à Ciudad Juarez. Il s’y est rendu pour la visite du pape en février. «Une de mes amies avait pu me trouver des tickets pour la messe», raconte-t-il. «J’ai pu le voir à deux mètres. Ce fut une expérience inoubliable». Dans sa petite épicerie, l’homme a constitué un autel miniature avec des bibelots religieux qu’il a trouvés dans la rue, au fil des ans. Des gens viennent y pleurer, raconter leur quotidien. Les gardes-frontière sont aussi venus ici à la recherche de clandestins ayant escaladé le mur. «Sincèrement, je n’ai rien vu», glisse Rodolfo avant de souligner: «Je suis venu aux Etats-Unis pour apporter quelque chose à ce pays, pas pour prendre».

(24 heures)

Source : www.24heures.ch / Par Jean-Cosme Delaloye

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