LES TUBES DIGESTIFS



L’histoire qui va suivre est inspirée de faits réels. Cependant, le nom du paysan et son village sont fictifs.

 

Muhend Afalku est un paysan qui nage dans l’opulence. Il a des champs, des vergers, des oliviers, des figuiers, des vaches, des bœufs, des chèvres, des moutons, des brebis, des lapins, des poules…Mais, malgré toutes ses richesses, il est d’une avarice incroyable, légendaire.

Un jour, sa femme l’informa du décès subit de leur paire de bœufs. Une idée diabolique germa dans sa tête. Il s’empressa d’égorger les deux cadavres pour les offrir au village. Par ce geste, il voulut montrer l’étendue de sa générosité et faire taire ses détracteurs qui ne cessaient de médire sur son compte.

Il alerta l’Amin du village et ses assistants. Avec l’aide des villageois, ils dépecèrent les deux bœufs et divisèrent les deux bêtes en parts égales, en tenant compte du nombre de familles et des membres de chaque famille.  Chaque famille aura droit à une quantité de viande déterminée en fonction de sa taille. L’Amin supervise l’opération afin de ne pas faire de mécontents en favorisant les riches au détriment des pauvres ou en oubliant les personnes âgées et malades, incapables de se déplacer pour revendiquer leurs parts. Les citoyens se frottent les mains. Ils vont pouvoir se régaler gratuitement. Cela fait longtemps qu’ils n’avaient pas goûté à la viande. A cette époque de grande misère, la viande était une denrée rare réservée exclusivement aux riches.

Un voisin au courant de la supercherie de Muhend Afalku, tente de sensibiliser les gens sur cette viande impropre à la consommation. Juché sur un rocher pour pouvoir dominer la foule qui s’affairait autour des deux ruminants, il essaya d’une voix forte de convaincre les villageois :

-« Citoyens d’At Weksum, écoutez-moi… »

Hélas ! Les citoyens ne voulurent point l’écouter. Ils n’eurent d’yeux et d’oreilles que pour la viande. Il réessaya encore une deuxième fois mais peine perdue, il s’époumona pour rien.

Désespéré d’entendre raison à des gens qui n’écoutent pas et ne réfléchissent pas quant ils voient devant eux de la viande-fut-elle avariée-, il prit son beau burnous de laine blanche –faut-il rappeler l’importance et la grandeur du burnous pour un Kabyle ?-, et s’écria :

-« Tubes digestifs d’At Weksum, regardez-bien. Si vous, vous emportez vos cadavres dans des sacs en plastic ou des paniers en osier, moi, je les emporterai dans les pans de mon burnous, symbole de la dignité, puisque vous tenez tant à vos cadavres. «  Fasse Dieu que je fasse partie des villageois maltraités par une canne ! » Et il partit à la maison avec son lot de viande en état de décomposition. L’expression proverbiale est encore usitée de nos jours.

Histoire Kabyle racontée par Azwaw Muhend, adaptée par Hammar Boussad.

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