« L’intuition du désert », une pièce d’Arezki Metref



Mise en scène par le célèbre Hamma Meliani et interprétée par deux talentueux comédiens, Nafa Mouallek et Marc Touta, la dernière pièce d’ Arezki Metref est programmée à la salle Le Portail de Villejuif.

Par Mokrane Gacem

Issu de cette pépinière de jeunes loups qui ont donné dans les années 1980-1990 ses lettres de noblesses au journalisme algérien à travers les hebdomadaires Algérie actualités et Rupture, Arezki Metref a depuis, conquis d’autres espaces d’expression où son art se déploie avec l’aisance et la majesté d’un vol d’albatros. Poète, romancier, dramaturge, essayiste, réalisateur et artiste peintre, il force par son talent fécond et son éclectisme l’intérêt et l’admiration.

« L’intuition du désert » est sa septième création théâtrale, une pièce conçue autour d’interrogations existentielles et identitaires portées par une dialectique complexe dans le fil d’un récit dramaturgique à deux tons, captivant et troublant.

Le rideau se lève sur un décor minimaliste balayé par un clair-obscur. Ce jeu entre l’ombre et la lumière, annonce déjà le principe d’une dualité récurrente qui donne à la pièce son équilibre et son rythme.

Deux personnages, Yiwen et Syne (un et deux en kabyle) se rencontrent, se racontent, s’interrogent, se disputent, se réconcilient, se repoussent puis s’enlacent dans un mouvement de joute oratoire régulé par un verbe haut et des sentences pertinentes.

Cernés par un passé moribond déchu de sa gloire d’antan, un présent tourmenté et inintelligible face à un avenir incertain, Yiwen et Syne règlent leur compte comme deux pôles d’une conscience aux prises avec elle-même. Entre le prisme du fouineur étrange qui est en quête de vérité et celui du blasé non moins surprenant qui prend les choses avec distance et philosophie, une réflexion riche et incisive irrigue les six tableaux de l’oeuvre.

A priori, ils sont coincés dans une gare improbable de Saint-Guilhem le Désert, dans le sud -Est de la France, sinon quelque part dans le désert Algérien. Deux lieux chargés d’histoire et de légendes. l’un est réduit en un simple bout de terre aride, mort, après avoir été à une époque lointaine «gonflé d’héroïsme» et l’autre en un désert sans repères, oppressant, alors qu’il fut « une oasis », « un paradis », « le plus beau lieu du monde ». Oeuvre du temps implacable ou de l’homme insensé ? sans doute les deux. Ces références imprègnent la pièce de leur part tragique, mystérieuse, voire mystique et soulignent par l’ubiquité suggérée un destin déchiré entre deux rives, deux mondes, deux cultures.

Ni Yiwen, ni Syne ne se sent attaché à ces lieux, devenus pour eux, des pièges desquelles il faut s’échapper. Il y règne l’ennui, la peur et l’abandon. Le malaise et l’incompréhension sont si profonds qu’ils induisent des angoisses existentielles. Perdus dans le temps qui leur échappe et dans l’espace qui les écartèle, Yiwen et Syne se consument dans une attente interminable.

Si d’une part, le hasard, l’errance et l’espoir (perdu?) d’un nouveau départ les a jeté sur cette terre étrangère où la gare est hypothétique, d’autre part, le désenchantement qui a suivi l’indépendance de leur pays, s’étant transformé en cauchemar, est tombé comme un couperet sur le cordon ombilical qui les liait à la terre mère.

La guerre est passé avec son lot de sacrifices et de gloire, l’indépendance est arrivée avec son lot de déceptions et de désastres. « On ne va pas refaire la guerre maintenant, quand bien même on la referait, je ne saurais plus de quel côté il faut être. On ne peut pas dire qu’ils aient fait un miracle d’une indépendance si chèrement payée » dit Yiwen.

« Laisse tomber, on a rêvé et maintenant, le soleil nous donne une gifle en se levant, du sang coule de l’endroit exact d’où s’est échappé le rêve », lui réplique Syne.

Si la gare n’est qu’une halte, une borne, un point de départ, un point mort, le désert quant à lui n’est pas inerte, il n’est pas néant. Il est hanté par des présences fugaces. Il bouge, prend vie, fait rêver par ses mirages ou inquiète par ses vents, ses sables et la menace de ses dunes conquérantes. Certes, l’ombre de la gardienne veille sur les frontières, mais rien n’arrête le flux des mots. Redoutables armes des temps présents plus efficaces que des bataillons de fantassins.

Les deux protagonistes attendent finalement un train. Salutaire ou fatal ? La question mérite d’être posée, le doute est permis, la réponse est en suspens dans la pièce.

Structurée sur le mode «Question- réponse» qui donne toute sa dynamique au dialogue des personnages, il est à souligner une performance exceptionnelle des acteurs Nafa Mouallek et Marc Touta qui ont brillamment porté le texte jusqu’à son terme et sans le moindre écart.

A première vue, on est tenté de rapprocher cette pièce vers un genre qui s’apparente au théâtre de l’absurde, certaines similitudes et référents nous y invitent. On pense notamment à la pièce de Samuel Becket «En attendant Godot» et à «Huis clos» de Jean Paul Sartre.

Cet article n’est qu’un survol succinct, il ne prétend pas rendre toute la richesse de cette pièce, qui s’offre par ailleurs comme une source inépuisable pour une inspiration et une réflexion libres. Le lecteur doit aller la voir. Il ne sera pas déçu.

M. G

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