Madame la Ministre, nos enfants s’ennuient à l’école !



A la question, justement, de savoir si l’on s’ennuyait à l’école, tout le monde s’est senti concerné, avait quelque chose à dire et, surtout, tous avaient trouvé la question légitime, ce qui était, déjà, un élément de réponse.

Mais qui, parmi nous, n’a été frappé en pénétrant dans un quelconque collège de notre vaste Algérie, de la mine maussade, éteinte, ennuyée d’un grand nombre de nos jeunes apprenants ? Qui ne les a aperçu dans la classe subir les leçons comme une corvée monotone, sans que leur visage s’animât, sans que le moindre tressaillement vint annoncer que le cœur prenne part à l’effort d’intelligence ? Qui ne sait que leur cursus éducatif terminé, un grand nombre d’entre eux se hâtent d’oublier une époque de leur vie qui, par leur faute ou par celle de leurs enseignants, ne leur apparaît que comme un temps de labeur ingrat et ennuyeux ?

L’ennui ! Il a envahi les institutions éducatives du primaire, en passant par le collège et jusqu’au lycée ; il n’est, nullement, comme certains pourraient le croire, un phénomène nouveau ; il a toujours fait partie de notre quotidien à l’époque où nous-mêmes fréquentions les bancs de l’école ; mais, ce qui a changé aujourd’hui, c’est que l’on assiste à un ennui qui s’étale dans le temps, ostensiblement, avec une arrogance insupportable qui pose problème tant aux parents qu’aux enseignants.

Pire, l’ennui va jusqu’à menacer l’équilibre de l’école, dès lors qu’il est en voie de devenir explosif ! Un exemple ? A Tizi-Ouzou, on vient d’apprendre que les élèves ont décidé de faire grève au motif que le calendrier des vacances d’hiver aurait été écourté ; leurs parents excédés par tant d’outrance les ont ramenés «manu militari» dans leur collège, mettant fin ainsi à cette rébellion dont on devine la cause !

Mais pourquoi donc nos potaches s’ennuient à l’école ?

1. Certains s’ennuient, dit-on, parce que ce qu’on leur demandait de faire était trop simple pour eux ; ils avaient terminé les exercices en cinq secondes avec l’impression que tout était évident ; ils se sont ennuyés, ensuite, à chaque fois que l’enseignant réexpliquait quelque chose à un autre élève qui l’avait mal compris ; on s’ennuie quand ça ne va pas assez vite et, aussi, quand c’est trop facile !

2. D’autres, au contraire, s’ennuient quand c’est trop difficile. Ils deviennent imperméables à toute compréhension. Ils ne posent pas de questions. Et dans ce cas-là, les heures filent lentement. Péniblement.

3. Il y a, aussi, ceux qui s’ennuient à cause du prof. Barbant et soporifique disent-ils. Il faut admettre cette réalité ! Ce n’est pas parce qu’on maîtrise son domaine qu’on est capable d’intéresser les élèves !

4. Autre cas de figure enfin, quand on est enfant ou ado, on a vite fait de laisser tomber une matière parce que la tête du prof ne nous revient pas ! L’affect, c’est vrai, à un rôle prépondérant dans l’apprentissage, disent les pédagogues.

Il y a aussi cette autre question que les parents posent tout le temps et qui énerve les enfants parce qu’ils n’ont rien à dire, c’est « comment s’est passée ta journée ? Normale, la routine, l’ennui ! Arrêtez de me poser cette question, répond leur rejeton ; on était en cours, on a parlé, on a ri, on a travaillé un peu, il n’y a rien à rajouter et puis je suis fatigué ! ».

Les pédagogues le disent : au primaire, l’ennui se confond souvent avec la fatigue ; à l’adolescence, c’est une manière de refuser le monde des adultes. L’ennui en soi n’est pas très grave prétendent les mêmes experts : qui a trouvé de l’intérêt à apprendre des tables de multiplication ?

A en croire le récit de Lota Varnier qui a fait partie de ceux, nombreux, qui s’ennuyaient en classe et qui s’énervaient de ces heures grises à attendre que ça se passe, sans plus oser prendre la parole : « trop peur de passer pour un intello, dit-elle, de passer pour une imbécile dans son lycée de bons élèves ; en classe, pour elle, les minutes se mettaient à ralentir, à se prendre les pieds dans le temps. Mais l’ennui ne vient pas uniquement de l’enseignement de l’enseignant dont le talent d’animateur laisse à désirer ; il vient aussi des élèves : « Il serait heureux qu’ils s’intéressent à quelque chose, disent les profs ! Il faudrait aussi vérifier qu’ils ne s’ennuient pas de la même manière ailleurs ! Dans la rue, avant d’entrer en classe, devant la télé, avec leurs frères et sœurs ».

Ce qui ne va pas dans nos écoles, c’est peut-être aussi et, surtout, la façon d’enseigner qui est, sans doute, trop théorique ; elle n’entraîne que passivité et bâillements aux Corneilles.

On le sait, sur les bancs de nos écoles, on apprend beaucoup plus qu’on ne comprend ! Et si les profs sont chahutés, ce serait la faute aux programmes scolaires jugés trop longs, trop lourds. Et pour boucler la boucle, il y a aussi toutes ces coquilles qui ont infesté le manuel scolaire, ce qui a ajouté à la pagaille régnante.

A coup sûr, les enseignants ou du moins une partie d’entre eux, sont conscients du spleen qui ondule comme un brouillard sur la tête de leurs élèves. Et aussi sur leur esprit. Ils n’échappent guère aux critiques et parfois, ils sont eux-mêmes victimes de violences.

Le collège qui devait être un «sanctuaire», est-il devenu un univers morne et sans normes ?

Les médias glosent sur les flambées de violence dans les rues, mais les collégiens, eux, parlent plutôt de la violence au quotidien, comme d’un eczéma : une plaie dont on s’accommode sans vraiment l’accepter. Une violence faite d’ennui, d’insultes, de bousculades, de bagarres et aussi de drogue qui a réussi à franchir le portail du sanctuaire.

Conscients, élèves et enseignants ne cessent de réclamer de l’autorité pendant les cours et des repères à chaque coin de cour. A les écouter, l’école ne serait plus sûre. Un exemple ? La cigarette dont l’usage est, pourtant, interdit dans l’enceinte de tout établissement scolaire. Tout se passe en fait-et ce sont les collégiens qui l’affirment- comme si le dernier lieu toléré pour fumer était les toilettes du collège ; ou même la cour pour les plus téméraires. Et ce, avec la lâche approbation des «adultes-surveillants» qui ferment les yeux ou se bouchent les narines !

De ce fait, le regard que portent les élèves sur leurs profs est sans concession. Il est aussi sévère que celui que leur portent leurs enseignants. Et les plus chahuteurs vont leur reprocher leur manque d’autorité, allant jusqu’à les défier !

On parle mal en classe, on a des notes catastrophiques, on hurle dans les couloirs ; c’est la répétition sans fin des insultes, des ricanements, le train-train du n’importe quoi ! Il y a de quoi mourir de lassitude.

A ce propos, il est assez révélateur de relever qu’il n’y a plus de fou rire en classe ; la pression qui permettait cette salvatrice explosion n’existe plus a noté un psychologue. De toute façon, il n’y a pas de quoi rire dans notre école sinistrée.

L’ennui, toutefois, n’est pas totalement négatif : «je ne me suis jamais ennuyé parce que je dessinais pendant les cours avouait un élève» ; il avait simplement profité des longues plages de vide qui découlaient de son manque d’intérêt temporaire, pour se livrer à une activité créative. En un sens, l’ennui lui a été utile ; et du dessin, il en a fait, plus tard, son métier.

Force est d’admettre, aujourd’hui, que le collège est devenu une salle d’attente bruyante avent d’entrer au lycée, ou pour les décrocheurs, une filière de la formation professionnelle. Alors, les élèvent trompent l’ennui comme ils peuvent : les plus polis en zappant les cours, les plus réfractaires en zappant les profs !

Le problème est que les élèves n’ont presque pas d’armes à leur disposition pour lutter contre l’ennui : pas d’activités, pas de sport encore moins de musique, dessin, théâtre ou sorties champêtres ! Et l’ennui, ils ne peuvent que le perpétuer à l’infini, l’approfondir, le creuser, ce qui est assez vertigineux. On dit pourtant que l’ennui fait partie de l’expérience de la vie. Certes, affirme un psychologue, mais lorsqu’il crée un dégoût de l’école, il pose problème !

Il faut des moments d’attention flottante, des passages à vide qui peuvent, parfois, permettre des associations d’idées et suggérer de la créativité, précise le même psy ; mais, attention : cela n’est vrai que pour les élèves qui ont un bagage culturel et sont capables, par exemple, de reconstituer la trame du cours à partir de quelques éléments enregistrés par leur cerveau. Les autres vont, inévitablement, décrocher et leur ennui va se transformer en agitation et en échec.

Faut-il alors s’ennuyer pour apprendre ? L’ennui est propice au développement de l’imaginaire des enfants. Il est source de créativité répètent à l’envi psychologues et psychothérapeutes qui nous vantent les bienfaits de l’ennui à l’école : « au moins, disent-ils, peut-on suggérer aux parents et aux maitres de ne pas craindre l’ennui ; de cesser d’en faire l’emblème de l’échec, celui de leur éducation pour les premiers, de leur enseignement pour les seconds ; d’abandonner la tâche écrasante et chimérique de faire advenir un monde sans ennui ! ».

Pour le moment, les responsables du secteur de l’Education calent sur les réponses à apporter à l’ennui et à tous ces problèmes de violence larvée et d’incivilité qui en découlent.

Et en attendant la énième réforme de l’école algérienne, Nour El-Houda Cherif, fraîchement diplômée de l’Ecole Normale Supérieure de Bouzaréah a rejoint sa première affectation avec l’intention de mettre en pratique toutes les notions didactiques qu’elle a assimilées lors de son cursus, quatre années durant. Elle a été priée, pour la circonstance, d’être intéressante, motivante et innovante même si l’imparfait du subjonctif qu’elle va dispenser à des adolescents ignorant superbement les bases de la langue française, décennie noire oblige, ne prête pas forcément à la franche rigolade.

Cherif Ali

Source : lematindz.net

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