Mentir ou mourir



Dans le célèbre film « V for Vendetta », Evey Hammond (Natalie Portman) raconte à V que son père lui disait que les artistes révèlent des vérités lorsqu’ils mentent, et que les politiciens vivent du mensonge, mais ne le disent pas.

Cela est sans doute vrai, notamment dans les pays sous dictatures et qui sont malheureusement nombreux à notre époque. Cependant, la question qui se pose serait pourquoi devons-nous mentir pour dire la vérité ? Pourquoi raconter une histoire si l’on peut raconter l’Histoire ? Ce n’est sans doute pas dans un article que l’on pourrait répondre à une telle question.

D’ailleurs, je ne prétends point y répondre d’une façon convenable et exhaustive dans les lignes qui suivent. Cependant, j’essayerai d’ouvrir une perspective pour considérer la littérature et l’art en général à notre époque.

Il existe bien sûr plusieurs définitions de la littérature et de l’art. Cependant, ces définitions varient d’une époque à l’autre ou d’une culture à l’autre. En Europe, le vingtième siècle fut le siècle de la littérature engagée. Le totalitarisme n’a pas attaqué l’humanité uniquement dans son intégrité physique, mais notamment dans son intégrité morale, voire métaphysique : on a cru pouvoir modifier l’essence de l’humain. « C’est dans sa dignité même, en tant qu’être libre et porteur d’un certain sens de l’histoire, que l’homme a été attaqué. » (1) En somme, c’est la nature humaine qui était en jeu. Les témoignages de ceux qui ont été déportés dans les camps de concentration en sont la preuve. De là venait l’urgence de reconsidérer l’art et la littérature comme un moyen d’assurer la continuité du sens dans un monde insensé, et d’assurer la continuité de l’homme en tant que producteur de signes.

« V pour Vendetta » a certainement puisé du roman dystopique 1984 de George Orwell. Le chef politique (Adam Sutler) qui apparaît toujours sur des grands écrans et sur des posters nous rappelle la figure omniprésente de Big Brother. L’ironie, c’est que ce même acteur avait joué le rôle du protagoniste Winston Smith dans l’adaptation cinématographique de 1984. Ceci pourrait être un clin d’œil à ceux qui connaissent l’œuvre et le film.

1984 est sans doute un cri de détresse non seulement pour sauver les vies d’une guerre imminente, et de la division du monde en zones d’influences (la conférence de Téhéran en 1943), mais surtout une sonnette d’alarme pour sauver l’homme de lui-même. Orwell aurait sans doute pu écrire un essai ou un livre pour dire ce qu’il avait à dire sur le totalitarisme, il était d’ailleurs un grand essayiste, et il est considéré comme un fin penseur du totalitarisme. Cependant, il a choisi de nous raconter une histoire, et c’est certainement cela qui a fait que l’œuvre soit lue jusqu’à aujourd’hui, et avec autant d’intérêt que lorsque le danger était bien plus imminent que de nos jours.

Lorsqu’un auteur communique par le moyen de son histoire ou son récit, il ne propose pas, il ne décrète pas, mais il raconte. Ce qui est éprouvé par un lecteur en lisant son histoire et sans doute éprouvé par un autre, sans doute à des degrés divers, chacun selon ses capacités intellectuelles, et son propre goût. Cependant, l’auteur, à travers sa fiction, ne s’adresse pas uniquement à notre intellect, mais plutôt à l’ensemble de nos émotions, de nos capacités intellectuelles, de nos expériences individuelles, et il puise aussi d’une certaine façon dans l’ensemble des histoires qui nous remplissent. Le tout s’active en même temps lorsque nous plongeons dans l’histoire de l’auteur, et que l’auteur, par l’intimité de son écriture et de son histoire, plonge à son tour dans l’ensemble de nos histoires, pour qu’enfin un sens particulier jaillisse de cette union. Le « Je » du narrateur s’estompe dans le « Je » du personnage pour émerger enfin dans le « Je » du lecteur.

La fiction est un espace de liberté à l’intérieur duquel le lecteur communique à la fois avec l’auteur et les autres lecteurs. Toute œuvre d’art, dit Tolstoï, a pour effet de mettre l’homme à qui elle s’adresse en relation, d’une certaine façon, à la fois avec celui qui l’a produite et avec tous ceux qui, simultanément, antérieurement, postérieurement, en reçoivent l’impression (2).

Ce que le roman ou une œuvre d’art en général a de particulier c’est cette dimension intersubjective. Esthétiquement, l’œuvre d’art par sa beauté assure la pluralité, car le jugement du goût que la beauté invite, nous apprend Kant, n’est ni objectif ni subjectif, mais plutôt intersubjectif. Si je perçois la beauté, je ne pourrais la conceptualiser pour la rendre objective et donc l’imposer comme règle, je ne peux qu’essayer d’inviter vos sens, et solliciter votre assentiment pour que vous puissiez la percevoir et en être fasciné à votre tour. Et encore, a-t- on vraiment besoin de définir la beauté pour la sentir ?

Dans 1984, avant l’arrestation fatidique par le Parti unique et totalitaire, Winston Smith était dans une chambre qu’il a pu louer avec son amante Julia. Dans un monde totalitaire ou « tout Winston réussit à se procurer un presse-papiers qu’il avait trouvé dans un ancien magasin situé dans les faubourgs du prolétariat, loin de l’omniprésence du Parti. La beauté du presse- papiers en forme de boule de cristal et le corail bien préservé à l’intérieur le fascine, et le fait que cet objet venait d’une époque bien différente rendait cet objet encore plus fascinant à ses yeux ; c’est « un petit morceau d’Histoire qu’on a oublié de falsifier » (4), dit Winston. Le Parti totalitaire dans 1984 ne tolère pas le passé, il est tout le temps réécrit selon les besoins du présent. « Celui qui a le contrôle du passé, disait le slogan du Parti, a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé » (5). La boule de cristal par sa beauté et sa clarté fonctionne ici comme une fenêtre qui donne à la fois sur le passé et sur l’essence de l’homme : la beauté dans 1984 est une vérité que la politique n’a pas pu altérer ou contrôler, car la beauté est inaltérable, et incontrôlable, elle est l’expression de l’essence humaine.

L’objet sera d’ailleurs brisé en mille morceaux par les membres de la police de la pensée immédiatement après l’arrestation. La beauté ne peut être tolérée par le Parti, car elle ouvre un couloir humanitaire qui assure une continuité entre passé, présent, et avenir. La beauté, contenue dans un objet, ou dans une œuvre d’art, n’est pas seulement une façon d’écrire l’Histoire sans la prononcer, mais c’est aussi, et essentiellement, un moyen d’assurer la continuité de l’Histoire humaine, et cela à travers la communication qui s’établit entre les hommes. L’objet d’art, nous dit Hannah Arendt, est la maison non mortelle d’êtres mortels( 6).

L’Histoire serait donc davantage à rechercher du côté de l’art que de la science ou la philosophie.

À cela, on peut ajouter qu’il existe aussi une dimension politique à l’œuvre. Ce qui relie l’auteur et le lecteur ce n’est pas seulement l’histoire qui se raconte, mais aussi la liberté qui s’exerce à travers l’acte d’écrire et l’acte de lire, un acte de confiance nous dit Sartre : l’un reconnaît la liberté de l’autre en prenant la peine d’écrire, l’autre en ouvrant son livre (7). De plus, la langue du roman, selon Bakhtine, n’est pas une langue,, mais un mélange de style et de voix, ce qui fait du roman une forme littéraire suprêmement démocratique et antitotalitaire, dans laquelle aucune position morale ou idéologique n’est à l’abri de la contradiction et de la contestation (8).

1984 est sans doute une histoire sur les vicissitudes de l’Histoire. George Orwell voulait d’ailleurs appeler son roman Le Dernier Homme d’Europe, c’était le dernier homme qui croyait en l’esprit de l’homme (the Spirit of Man), en l’homme en tant que producteur de signes. La fin de l’histoire de George Orwell est un tableau pessimiste sur la fin de l’Histoire.

Cependant, la lecture de son histoire nous procure l’infime assurance que son message a pu être transmis. Sa fiction nous ouvre le même couloir humanitaire que la boule de cristal (le presse-papiers) avait ouvert à Winston Smith. Sauf que la belle boule de cristal, nous raconte Orwell, était très fragile, elle fut brisée en mille morceaux par la Police de la Pensée.

Farouk Lamine

Renvois

1. Jean-Claude Poizat, Hannah Arendt, une introduction, 2013, Agora, p. 41.

2. Léon Tolstoï, Qu’est-ce que l’Art ? 1918, 6. éditions Symphonie Classique, p. 55.

3. George Orwell, 1984, 1950, Gallimard, p. 130.

4. Ibid, p. 195.

5. Ibid, p. 51.

6. Hannah Arendt, The Human Condition, 1958, Web, p. 168.

7. Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la Littérature ? 1948, Gallimard, p. 79.

8. David Lodge L’Art de la fiction, 2011, Vintage, p. 202.

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