« Mohia, le plus célèbre des inconnus »



C’est un livre ramassé d’à peine 150 pages que l’inimitable Abderrahmane Lounès a écrit sur l’immense dramaturge Mohia décédé le 7 décembre 2004 des suites d’une tumeur dans un hôpital parisien.

En quatrième de couverture, cette réplique de Abdellah Mohia. « A un jeune venu lui dire qu’il était prêt à mourir pour tamazight, Mohia répond : « Tu seras un Homme quand tu sauras vivre pour tamazight ». Du Mohia pur jus. C’est la pensée qui chante la vie qui transperce de cette réponse.

Comment résumer l’oeuvre et la vie d’un dramaturge aussi riche et prolifique que Mohia ? Pas facile, car la vie de cet homme est intimement tendue vers la création poétique et théâtrale. Depuis ses premiers compagnonnages dans le groupe d’études berbères de l’Université de Vincennes à la coopérative Imedyazen (Les poètes) ou l’Association de culture berbère (ACB), Mohia s’est révélé un créateur protéiforme, touche-à-tout mais aussi sur le tard réfractaire au cadre structurel.

« Le brillant mathématicien qu’il a été aurait pu faire une carrière somme toute pantouflarde dans l’enseignement ou dans la recherche sicientifique mais il préfère au travail sur les logarithmes, le travail d’orfèvre sur le verbe », observe Abderrahmane Lounès.

De sa poésie, il aura « alimenté » de nombreuses figures de la chanson d’expression kabyle : Ferhat Mehenni, Malika Domrane, Takfarinas, le groupe Djurdjura ou encore Ali Ideflawen. De sa q aurantaine de pièces de théâtres traduites en kabyle, il aura aussi donné de quoi « jouer » et faire des tourner à denombreuses troupes de théâtre. Tout le monde se rappellera les lendemains d’octobre 1988 et l’éclosion de nombreuses compagnies amateurs qui avaient sillonné la Kabylie avec les productions de Mohia. « Tachbailit« , « Si Pertuf« , « Muhend ou Chaabane« … ont fait rêver plus d’un parmi ce public qui découvrait le théâtre à la faveur du « dégel démocratique ».

Dans ce court ouvrage, écrit dans une langue truculente et riche, l’auteur retrace la vie de celui a sans doute apporté comme personne le théâtre universel à la dimension kabyle. Pour l’écriture de ce livre, Abderrahmane Lounès a recueilli la parole d’anciens compagnons de Mohia. Il a eu aussi recours aux hommages rendus au dramaturge. Le poète Benmohamed disait de Mohia qu’il « était la rigueur personnifiée. Il était sans concession tant dans sa vie quotidienne que dans sa poésie, son théâtre, son enseignement ou ses relations. Dur avec lui-même, il l’était avec les autres aussi ». Ne brocardait-il pas ces « brobros » qui réduisait l’identité amazighe au signe Z ? A ces propos, l’identité amazighe était toute sa vie. L’homme était entier. Tranché et refusait tout compromis en la matière.

L’auteur écrit que durant sa traversée solitaire qui aura duré de 1985 à 2003, Mohia n’a pas chômé. Il a adapté ou traduit de nombreux auteurs comme Boris Vian, Jacques Prévert, Jean Ferrat, Tristan Corbière, Platon. Justement, des auteurs grecs, il avait dit qu’ils ont tout dit. Un immense travail de traductions de documentaire et films a aussi été accompli par l’immortel Mohia.

Outre cette partie biographique assez fournie, Abderrahmane Lounès a introduit l’unique entretien donné par Mohia à Hend Sadi et publié par la revue Tafsut en avril 1985. Dans cet entretien, Mohia se révèle et nous révèle. Il y livre sa pensée et ses appréhensions. Il enfin ces quelques textes en kabyle traduits en français du dramaturge placé en fin d’ouvrage comme juste une mise en bouche pour mesurer, si besoin, la richesse éditoriale de la production d’Abdellah Mohia.

Ce court livre est à saluer. A lire et à faire lire absolument.

Kassia G.-A.

« Mohia, le plus célèbre des inconnus » d’Abderrahmane Lounès, édité par El Dar El Othmania. Prix : 250 dinars.

Source : lematindz.net

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