Monsieur Bouteflika : sauvez cette adorable fille, ne mérite-t-elle pas la vie ?



Monsieur le président, cette adorable petite fille peut avoir à tout moment un arrêt de cœur.

Monsieur le Président, je vous écris cette lettre comme le font ceux qui n’ont d’autres choix que de s’adresser au premier magistrat de leur pays avant de s’en remettre entièrement à Dieu. Notamment quand ce magistrat affirme avec sagesse dans sa déclaration à l’occasion de l’ouverture de l’année judiciaire 2008-2009, discours du 26 juillet 2009 à Alger: « …la justice est une revendication constante et un besoin permanent au même titre que toutes les nécessités de la vie dont on ne peut se passer. Elle se veut une mobilisation permanente et perpétuelle de tous les moyens et capacités et de tous les éléments actifs en vue de la concrétisation des principes d’une véritable justice en laquelle le citoyen croit et qu’il respecte. Un respect suscité par l’intégrité et la probité des personnes en charge de la justice et leur souci d’équité et de justice… « 

C’est beau, mais de quelle justice parlez-vous Monsieur le Président ? Est-ce l’universelle, l’occidentale celle des Droits de l’homme que les représentants officiels de l’Algérie signent et approuvent dans les réunions internationales ? Est-ce celle qui s’inspire des valeurs de l’Islam dont sont imprégnés tous vos discours officiels et dont le verdict ne saurait connu qu’au Jugement dernier ? Est-ce celle concoctée à la va-vite pour l’occasion en catimini et qu’aucun texte officiel n’ose l’imprimer parce qu’elle ne peut ni être crue ni être respectée par le citoyen qui l’a subie ?

Le vendredi 6 mai 2016 à l’aéroport international d’Alger, j’ai eu affaire à cette dernière. Monsieur la Président, je voyage depuis plus de 35 ans pour la même destination Bruxelles, le même motif, la santé de mes enfants. Ma fille ainée, 40 ans, malentendante (sourde-muette) vit en Belgique depuis l’âge de 5 ans à charge de la Belgique après que nous ayons cherché en vain une possibilité pour elle dans son pays. Malgré les récents attentats en Europe, je n’ai jamais subi la fouille au corps allant à la poitrine jusqu’à ce jour-là. Une triste nouveauté que la police algérienne inaugure sans prévenir. La chute du prix du pétrole compensée grâce aux corps des Algériennes dépourvues de carte bancaire en devises, mais soucieuses de voyager avec dignité en évitant de trop peser sur la charité du pays d’accueil.

Surprise par ce viol de mon intimité, j’ai paniqué quand la policière m’a demandé d’un air inquisiteur : « Qu’est-ce que c’est ? ». J’ai cru la rassurer en murmurant : « Ce n’est que de l’argent pour aider ma petite-fille malade. » Je croyais que ces barrages policiers qui se multipliaient après chaque attentat en Europe, leur but était de chercher des armes, des objets explosifs, de la drogue, des mallettes d’argent par millions détournées des caisses de l’Etat ou issues d’un quelconque trafic menaçant l’économie nationale. Je ne sais plus comment je me suis retrouvée dans une pièce où la fonctionnaire me tâta sommairement en me demandant combien. J’ai répliqué avec sincérité. J’avais en ma possession le 1 /5 de ce qu’aurait pu me coûter une chimiothérapie si j’étais allée me soigner à l’étranger pour un cancer du sein. Pour lui prouver ma bonne foi, j’ai proposé de me déshabiller. Elle refusa. Elle me quitta un moment puis revint me dire d’aller attendre dehors. Elle fut correcte et respectueuse. Dans notre jargon populaire : une fille de bonne famille. Après un temps indéterminé, une collègue en civil apparut dans mon champ de vision, le bras levé et me lança : « elle t’a dit, tu peux partir. »

J’ai recommencé à respirer. Idiotement, j’ai cru avoir suscité la compassion, j’ai cru à la sincérité de la prière qu’ »Allah la guérisse ! » qui sortait automatique de toutes les lèvres. A cet instant, Monsieur le Président, je n’étais pas demandeuse d’intermédiaire entre Dieu et moi, ni de piston, non, je n’étais qu’une femme qui, si elle ignorait la loi, ne l’avait pas encore violée. Il suffisait que l’un de ces zélés représentants de l’ordre et de la sécurité imbus des valeurs de l’Islam inscrites dans notre Constitution et que vous ne ratez jamais l’occasion, Monsieur le Président, de rappeler avec ferveur, puisse m’éclairer de la sorte : « Madame vous n’avez pas le droit de faire sortir cet argent ; vous devez aller le déclarer et payer l’amende. On s’en fout de la santé de votre petite fille, vous devez obéir à la loi ! » C’est vers la fin, alors que je m’inquiétais sur le sort de la policière qui m’a laissée partir par compassion que je me suis rendue compte, stupéfaite et dégoûtée, que j’ai été piégée. L’argent se trouvait dans mon soutien-gorge en petites coupures, si j’avais compris que je devais le déclarer au douanier, j’aurais été obligée de me déshabiller en public pour le lui montrer. On ne déclare au fonctionnaire de l’Etat que ce qu’on peut prouver, Monsieur le Président. Le douanier était à quelques mètres, il a dû constater l’incident qui a bloqué la file et quand je suis passée prés de lui, il regardait ailleurs. La policière, à charge d’aider le voyageur et veiller à sa sécurité tout en obéissant aux lois de la République, aurait dû me laisser profiter de l’intimité de la pièce pour mettre l’argent dans mon sac afin de le déclarer si telle était son intention. On n’est pas en Suède, mais en Algérie, un pays musulman où on ne badine pas avec la pudeur des femmes. En Turquie, un pays qu’admire le monde arabe où règne un parti islamique, on affirme qu’une heure de justice vaut 70 ans de prières.

Chez nous, on doit méditer à chaque instant sur le proverbe : « Donnez-le-moi intelligent même s’il ne sait pas lire. » Monsieur le Président, j’avais compris comme une abrutie : « Va, on te pardonne, va soigner ta petite-fille et faire tes analyses, après tout on est bien placé pour savoir que l’avion qui va à Bruxelles est rempli généralement de malades qui vont se soigner à la charge de l’Etat, toi au moins ya meskina, tu comptes sur ton flouss. » En pleine euphorie, je suis allée m’asseoir pour reprendre mon souffle quand un jeune policier est venu comme une tornade s’abattre sur moi. Elle est efficace, la machine, monsieur le Président, quand elle se déclenche pour broyer. Je vous épargne l’humiliation de ma nudité,… mes valises éventrés qui malgré tous les efforts du commando, ne pouvaient vomir que leur triste contenu : des olives, des galettes, des dattes, des gâteaux traditionnels, des herbes séchées, du couscous…Pas un euro, pas un canif pour enfant, un gramme de cannabis, un pétard pour le Mouloud afin d’apaiser la fureur du chef. Qui n’arrivait pas à croire qu’il n’y avait plus rien à compter. Je me souviens de sa froideur, son dédain, sa fébrilité en maniant les billets. Des euros encore humides par la sueur d’une femme de 66 ans souffrant d’une mauvaise circulation du sang et qui n’a ouvert la bouche que pour réclamer un verre d’eau. En réalité, à aucun moment je n’ai cru à la gravité de ma situation, au pire je pensais payer une amende et continuer mon voyage. Rien ne m’a été épargné de 8h du matin à 16h y compris les techniciens habillés en cosmonautes de la police scientifique. J’ai eu même droit à la fameuse table où on étale les kalachnikovs, les pistolets, les bombes, les couteaux, les instruments de torture et les sachets de drogue, preuve de la déchéance des individus dangereux que montre le JT pour rassurer les honnêtes citoyens. L’avocat a dit à mon mari : « Rassurez-vous, Monsieur, on m’a assuré que les photos ne se retrouveront pas dans facebook. » Un mari souffrant désormais du diabète et de la tension depuis…

Il faut vous dire, Monsieur le Président que ces euros n’ont pas été volés, ce n’est pas un pot-de vin, ni de l’argent détourné des caisses de l’Etat, ni une évasion fiscale, ni un héritage, un don, une arnaque ou le fruit d’un commerce malhonnête. Chaque euro que l’Etat m’a pris a son pesant de sacrifices et de larmes. C’est des privations au quotidien durant des années de toute une famille trop fière pour compter sur la générosité exclusive de la Belgique surtout quand on vient d’un pays qu’on dit immense et riche comme l’Algérie… Le dimanche 8 mai face au procureur de la République, je m’attendais à ce qu’il me pose les questions du genre : « Comment vous avez obtenu ces euros ? Par quels moyens ? Où ? Pourquoi ?… » Non, il semblait avoir toutes les réponses à l’avance. Pour lui mon crime se résume à avoir caché cet argent dans la poitrine au lieu de le mettre comme tout le monde dans un sac. En langage juridique : cacher et mettre ce n’est pas kif-kif, c’est louche. J’ai essayé de lui expliquer qu’à mon âge je fais cela automatiquement comme le faisaient ma mère et ma grand-mère. Et certaines femmes de ma génération même « civilisées » restent traumatisées par les pickpockets d’antan. De nos jours, certes les arracheurs de sacs sont rares, mais au souk, une femme peut perdre facilement son porte-monnaie quand il y a foule et occasion à dépenser. C’est vrai que les voleurs n’attaquent que les femmes, donc à elles de se débrouiller si elles n’ont pas de garde du corps. Il faut préciser, monsieur le Président, que si j’avais mis l’argent dans mon sac, je ne serais pas là en train de vous écrire. La policière n’a pas fouillé mon sac, ses mains ont visé ma poitrine donc elle savait où trouver la cachette féminine habituelle.

En Belgique, par exemple, les femmes ont des cartes, des gilets avec des poches intérieures, leur monnaie a de la valeur partout et leurs enfants n’ont pas besoin de s’expatrier pour se soigner… Au premier procès, j’ai écopé d’une amende de 8 millions de centimes en plus de la confiscation des devises. Jugeant, le verdict trop clément, le procureur l’a cassé et au second procès, j’ai eu droit au maximum : un total de 30 000 euros. Il parait, Monsieur le Président, que j’ai bénéficié des circonstances atténuantes puisque j’ai évité la prison. S’il n’y avait pas le qu’en dira-t-on, la réputation, l’honneur des enfants et du mari, je suis du genre à dire chaos pour chaos autant aller jusqu’au bout. Si j’ai commis un crime, si je suis un danger pour les finances de l’Etat, pourquoi pas le maximum ? Quel minimum m’a laissée la justice algérienne en ruinant ma famille et m’interdisant d’aider ma petite fille malade du cœur et atteinte d’une maladie génétique rare ? Elle est l’enfant unique de ma fille, émigrée en 2008 en pleine crise économique, divorcée et au chômage, jumelle de ma fille handicapée qui vit à Bruxelles depuis 35 ans. Vous vous en doutez, Monsieur le Président, la Belgique n’attendait pas mes euros pour faire une opération à ma petite Emma-Samia, mais les caisses se vident en Europe aussi. S’il y a un choix à faire, c’est l’enfant cardiaque normal qui en bénéficie pas celui qui est atteint en plus d’un mal dont la médecine actuelle ignore l’évolution. Le médecin traitant à dit à ma fille, qu’elle peut à tout moment dormir et ne pas se réveiller. C’est une adorable enfant, d’une extrême sensibilité, toujours souriante, plongée dans son monde mirifique…

Au début de 2016, sa grand-mère paternelle de souche belge est morte du cancer. C’est elle qui lui adoucissait le quotidien au point de dépenser l’argent réservé à ses funérailles. Il fallait bien que la grand-mère, du côté algérien, prenne la relève. Une question d’amour, de fierté, de dignité, notre fameuse hêza et karama, après tout cette enfant est aussi Algérienne par sa mère d’après les normes internationales que l’Algérie reconnait. Moi et mon mari, nous n’avons pas demandé l’aide de notre pays, nous avons décidé de nous débrouiller seuls. En vérité, on n’avait pas le choix. Mon mari, cadre supérieur retraité d’une grande société nationale, a été sollicité pour travailler à l’étranger, il a refusé. Au lieu de laisser sa fille de 5 ans sourde-muette adoptée par une famille belge pour une vie meilleure, il aurait pu choisir l’option du départ pour tous et nous épargner le drame actuel. Mais, il y croyait aux discours notamment du président Boumediene qui désignait notre génération comme le flambeau d’une Algérie radieuse, celle des martyrs, des héros, des révolutionnaires… Nous n’avions jamais pensé que nous devions, en plus d’aider nos parents analphabètes dans notre jeunesse, aider dans notre vieillesse les enfants en exil malgré l’éducation qu’on leur a donnée et les diplômes qu’ils ont obtenus. Ne vivre que pour ce parcours du combattant : comment se sacrifier plus pour économiser plus et échanger le maximum de devises. Parce que, Monsieur le Président, si on devait compter sur le change officiel, nous nous trouverions dès le moment où nos pieds touchent le sol étranger transformés en mendiants ou en délinquants. Une misérable somme qui couvre à peine les frais du transport en commun d’un mois ou la visite chez le médecin et le pharmacien pour une simple grippe. Savez-vous, Monsieur le Président, que le change officiel n’est pas automatique. Souvent il faut faire plusieurs banques et de la baraka pour éviter : « makach, il n’y a pas de devises ! » Savez-vous, Monsieur le Président, que la vraie Banque des devises en Algérie se trouve dans la rue ouverte 24h sur 24h. Des jeunes sans se cacher sans porter de masque trainent des comptes suisses ambulants au vu et au su de tout le monde.

Quand mon mari va vers eux, j’ai honte et j’ai peur. J’ai honte, moi la retraitée du Ministère de l’Education et de l’Instruction. Je me demande quelle différence il y a avec le trafic de la drogue. J‘ai peur aussi qu’il soit agressé ou pire qu’on lui refile des faux billets. Je vous raconte tout cela, monsieur le Président, parce que dans les eaux troubles, certains ne savent pas nager refusent de nager et y sont quand même obligés. Pour les gens même instruits, sans « épaules », faibles, niais, transformés en zombies à la vue d’un simple uniforme, il faut des institutions normales comme des banques prêtes à leur échanger leurs dinars en devises en toute sécurité et avec une signature officielle. La rue, monsieur le Président, ne nous fait pas des cadeaux et le dinar n’arrête pas de couler… Tout ce que je viens de vous dire, toutes les preuves se trouvent dans mon dossier entre les mains de la justice qui m’a jugée par deux fois. Une justice qu’il m’est impossible de croire et de respecter, monsieur le premier magistrat. Je mentirai si je disais le contraire. Pour moi, le respect est un sentiment qui se nourrit de la conviction et de l’admiration pas de la peur et de la résignation. Montesquieu disait qu’une chose n’est pas juste parce qu’elle est loi, mais qu’elle doit être loi parce qu’elle est juste.

Vous avez dit un jour : « …Je serai par devoir, mais aussi de cœur, le Président de tous les Algériens…notre désir commun de démocratie… attachement à nos constantes… aux composantes…garantir davantage les droits et libertés des citoyens… » Alors, permettez-moi, Monsieur le Président d’user de mon droit et de ma liberté de citoyenne pour solliciter des réponses à des questions afin de faire mon deuil ainsi que celui de ma famille. Je ne signe pas cette lettre, parce que je ne veux pas achever mon mari qui est déjà fort atteint par cette tragédie. Je me contente d’errer d’un email à un autre et profiter de l’oxygène que m’offre l’internet. Pour l’amour d’Emmasamia, je me devais d’écrire cette lettre avant qu’il ne soit trop tard… J’ai donné assez de précisions pour que les autorités concernées puissent m’identifier surtout grâce à la police scientifique qui possède toutes les empreintes que Dieu m’a faites. Cette lettre est celle d’une mère et d’une grand-mère. Il y a sans doute plus de sentiment que de raison, mais que vaut la raison dépourvue de sentiment, monsieur le Président ?

K. Fatiha

E-mail : emmasamia0@gmail.com

Source : lematindz.net

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