Oran se prépare pour accueillir les Jeux méditerranéens sur fond de polémiques



Oran accueillera les Jeux méditerranéens dans moins de quatre ans. Pour préparer ce grand événement sportif qui rassemble plus d’une vingtaine de pays, les autorités de la deuxième ville du pays mettent les bouchées doubles pour la construction de nouvelles infrastructures sportives et hôtelières dont un grand complexe olympique. Elles encouragent en même temps l’investissement dans l’hôtellerie mais semblent complètement délaisser ces vieux quartiers qui font l’identité de la capitale de l’ouest.

Un complexe olympique, des hôtels, un tramway

À l’est de la ville d’Oran, dans le quartier de Belgaïd à Bir El Djir, le grand complexe olympique prend rapidement forme. Les travaux menés par la société chinoise Metallurgical China construction (MCC) avancent à grands pas. L’infrastructure sportive qui renferme notamment un stade de 40.000 places, une salle omnisports, un centre nautique et des cours de tennis, doit être livrée en 2017 dans le cadre des préparatifs des Jeux méditerranéens de 2021.

« Nous sommes à 70% de taux d’avancement pour les grands bâtiments. Le projet du complexe olympique sera réceptionné en 2017 », s’enthousiasme Noureddine Boukhatem, maire d’Oran, rencontré dans son bureau au centre-ville. « Le village olympique qui devrait accueillir quelque 6000 athlètes sera réceptionné en 2019 ou 2020. Cette infrastructure sera par la suite dédiée aux étudiants », poursuit optimiste notre interlocuteur.

Oran se prépare pour accueillir les Jeux méditerranéens sur fond de polémiques

Ces nouvelles infrastructures sportives viennent s’ajouter à d’autres complexes sportifs et piscines olympiques qui existent déjà à Oran. Le problème d’hébergement des athlètes et des visiteurs dans le cadre des Jeux méditerranéens ne se posera pas en 2021. « Nous disposons déjà de 25.000 lits à Oran. Une centaine d’autres hôtels seront encore inaugurés entre la fin de 2017 et début de 2018. Il faut remercier les investisseurs privés algériens », lance le maire de la plus grande commune du pays qui évite de donner des chiffres précis. Outre le complexe olympique et les hôtels, la ville d’Oran a bénéficié d’un projet de tramway dont la première ligne est déjà opérationnelle et projette de réaliser une ligne de métro pour moderniser ses infrastructures de transport, obsolètes.

Pour beaucoup de responsables locaux, accueillir les jeux méditerranéens sonne comme une revanche 40 ans après l’organisation de cet événement par le pays… en 1975. « Oran mérite amplement cette victoire. Elle dispose d’un riche patrimoine méditerranéen », avait rappelé Abdelghani Zaalane, wali d’Oran, suite à l’annonce faite par le Comité international des jeux méditerranéens en 2015. Un peu plus d’un an après, rien ne semble avoir été entrepris pour sauver ce patrimoine de sa lente agonie.

La lente agonie de Sidi Houari

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Il suffit de faire un petit tour dans la vieille ville pour s’en apercevoir. Partir de la place du 1er novembre 1954 (ex-place d’Armes) par exemple et emprunter la rue des Jardins pour arriver à Sidi Houari, le quartier mythique d’Oran, sa carte d’identité. Le spectacle qu’offre son belvédère est affligeant : des décombres, des immeubles dont ne subsistent que les murs et des monticules d’ordures à perte de vue. Arrivé sur l’ex-boulevard Stalingrad, quelques cafés maures offrent de belles terrasses.

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Le boulevard débouche sur l’ex-place Kléber où l’ancienne préfecture est en travaux. Le commissariat est à quelques pas. Là-bas, les agents de la police déconseillent aux visiteurs de s’aventurer trop loin à pieds notamment vers Notre dame de la Santa Cruz plantée sur la colline et surplombée par le mausolée de Moulay Abdelkader El Djilani et désormais par une mosquée en construction. « Un ami avait ramené sa femme suissesse pour lui faire visiter la ville. Elle pensait que le quartier a été bombardé », s’amuse Mohamed, chauffeur de taxi.

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« Pourtant, près de 90% des monuments historiques d’Oran se trouve à Sidi Houari », remarque Haous Belmaloufi, directeur de l’Association Santé Sidi Houas (SDH), une école d’insertion professionnelle dans les métiers traditionnels, qui occupe depuis 1991 les bains ottomans construits en 1708 et qui faisaient auparavant office de dépotoir pour le quartier. Lors de la visite du roi d’Espagne à Oran en 2008, le président Bouteflika avait décidé d’accorder un budget de 1,4 milliards de dinars pour la réhabilitation de la placette, des escaliers et des ruelles, rappelle-t-il.

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« Malheureusement, ça n’a pas marché. À chaque fois, des maisons tombent », regrette-t-il. Pour lui, « de grands investissements sont lancés vers l’est de la ville où on construit des blocus sans aucune identité architecturale. En même temps, à l’ouest, on délaisse notre identité ». » Qu’est-ce qu’on va montrer en 2021 à part les activités sportives ?! », lâche notre interlocuteur. Interrogé sur la situation de Sidi Houari, le maire d’Oran invoque un décret qui classe ce quartier comme un patrimoine sauvegardé et le place sous la tutelle du ministère de la Culture.

La favela d’Oran

« Il (le quartier) n’est pas de l’autorité de la commune. Il est protégé. Si vous voulez planter un clou (à Sidi Houari), il faut une autorisation du ministère de la Culture », affirme Noureddine Boukhatem. « On a pris la décision de le sauvegarder mais la deuxième étape qui consiste à saisir un bureau d’études par exemple pour lancer des travaux n’a pas été entamée », se désole M. Belmaloufi. Ce qui s’est passé à Constantine avec la Souika laisse Kouider Métaïr, président de Bel Horizon, imaginer le pire pour Sidi Houari.

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« Ils ont inscrit la Souika dans le plan de sauvegarde en 2005. Jusqu’à maintenant, il n’y a pas eu de plan de mise en valeur », dit-il. Pour ce militant associatif, la réhabilitation de ce quartier mythique d’Oran nécessite beaucoup de temps. Et rien ne laisse penser que les choses pourraient s’arranger prochainement notamment avec la crise économique. « Les responsables des subventions (pour les associations) nous ont dit qu’à partir d’aujourd’hui, ils ne subventionneraient que les association sportives ».

Au-delà des monuments historiques, Sidi Houari renferme aussi une immense « favela » : Ras El Aïn. « Il (le bidonville) sera éradiqué avant les Jeux méditerranéens. Ses habitants vont être relogés. Près de 7000 logements leur sont consacrés », promet le maire d’Oran qui affirme qu’une entreprise chargée du ramassage d’ordures sera créée cet automne par la commune. « Nous sommes dans l’obligation de créer une entreprise. C’est vrai qu’il y a une défaillance, nous sommes en train de réunir les fonctionnaires et renforcer le parc automobile », explique-t-il.

Toujours dans le centre-ville, le vieux quartier d’El Derb est dans un état plus désolant que Sidi Houari. Mais cela ne justifie pas sa destruction, selon le président de Bel Horizon. « Quand il était wali d’Oran, Boudiaf (actuel ministre de la Santé) avait même déclaré à la presse qu’il voulait le raser. On s’y était opposé. Des architectes ont bossé et ont proposé une alternative », raconte M. Métaïr. « Nous ne sommes pas des intégristes du patrimoine, quand il faut détruire, on détruit mais pourquoi détruire si on peut réhabiliter », se demande-t-il.

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Entre temps, les habitants de ces quartiers sont peu à peu relogés dans les nouvelles cités notamment celles construites à l’est de la ville. Comme beaucoup d’autres Oranais, Kouider Métaïr soupçonne une volonté de laisser ces vieux quartiers tomber en ruine pour récupérer ensuite l’assiette financière qui vaut son pesant d’or selon eux. Sa crainte est aussi de voir les autorités locales s’y prendre en retard et bâcler. « Et ça serait plus grave », estime-t-il.

Débaptisation des rue…

C’est dans ce contexte que la débaptisation de certaines rues a soulevé un grand tollé à Oran. La question peut paraître anecdotique vu la situation dans laquelle se trouvent les vieux quartiers mais révèle une certaine vision de la ville. Parmi les rues qui étaient concernées par l’opération, celle baptisée au nom de Fernad Iveton à El Derb. Même la rue Sidi Houari, le saint patron de la ville, n’a pas été épargnée. « À travers la toponymie d’une ville, on peut rendre hommage aux martyrs mais il faut entretenir la mémoire patrimoniale et les repères urbains. La toponymie est un acte de mémoire », explique Kouider Métaïr dont l’association forme également des guides.

Dans un communiqué, Bel Horizons avait suggéré d’élargir la commission chargée de la question aux historiens, aux sociologues, aux urbanistes et même aux géographes. « La dénomination des rues d’Oran ne doit pas se limiter aux seuls noms des martyrs de la révolution et son champ doit s’élargir à d’autres personnages illustres qui ont marqué l’histoire de la ville : savant, intellectuel, écrivain, poète, musicien, dramaturge, artiste, historien, journaliste, sportif, etc. La toponymie doit refléter toute cette richesse et cette diversité et contribuer au vivre ensemble », selon elle.

« Je suis fondateur de l’association des résistants. C’est-à-dire que je n’ai pas de leçons à recevoir en matière de patriotisme. Fernad Iveton est un frère de combat, un chahid (…). Nous avons beaucoup de nouveaux quartiers et de nouvelles rues à baptiser. Il s’agissait d’une petite erreur technique que nous avons rectifiée ! Nos martyrs sont sacrés (…) Rien ne peut être retiré ou placé s’il n’y a pas un arrêté de tous les membres de la commission de wilaya », argue le maire d’Oran. « Il s’agit plutôt d’une méconnaissance mais cela révèle la légèreté avec laquelle on prend de telles décisions », pense M. Métaïr.

Source : tsa-algerie.com / Hadjer Guenanfa

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