Plongée dans Isefra, l’opus de Lounis Aït Menguellet



Après plus de quatre années de réflexion et de maturation, Lounis Aït Menguellet récidive avec un album de huit chansons toutes dédiées au Verbe, à sa beauté et à la sagesse.

Cela est bien sûr annoncé dans l’intitulé de l’opus qui porte le nom de la première (Isefra) et de la dernière chanson (Isefra nniḍen). L’album ressemble à un livre d’une collection littéraire, bien connue, où tous les livres sont consacrés au «Petit éloge de….. (un sujet donné). Boualem Sansal y a commis « Le petit éloge de la mémoire » dans cette collection (Folio). Après plusieurs écoutes et de ce point de vue, l’album aurait pu être intitulé « L’éloge du Verbe ».

Cela me rappelle aussi le livre intitulé « L’exproprié » de Tahar Djaout, cet autre grand poète, sacrifié sur l’autel de la bêtise et de l’inculture humaine. Dans ce livre Tahar Djaout a mis tout son savoir pour accoucher du roman-poème écrit dans un style non linéaire qui a émerveillé ses pairs. La composition des poèmes est ainsi réalisée selon une approche scientifique basée sur une problématique, une analyse argumentée (développement) et une conclusion sur la valeur des mots en mettant en avant une sagesse hors du commun.

L’auteur a utilisé plusieurs styles poétiques où l’esthétique rivalise avec la profondeur des mots. Les constructions et les figures de styles sont plus que jamais mises en avant. Des figures de constructions poétiques sont récurrentes. Dans certains poèmes, l’auteur termine un ver par des mots qui entament le début de l’autre ver (anadiplose), des vers symétriques inversés (chiasme) « win ur nefhim/ leqraya ulac i d-as texdim/ uli is texdem/ leqraya iwin ur nefhim », etc. Les recours à des aphorismes sont légion. L’auteur reprend des dictons, mais avec une subtilité qui lui est très particulière qui leur donne presqu’un autre sens. Ceux-ci, de par leur définition, incitent beaucoup plus à la réflexion qu’à proposer des solutions qui sont par ailleurs entre les mains de tout être raisonnable. En employant le style à symétrie, le poète utilise la répétition qui est recommandée lorsqu’on veut attirer l’attention sur une problématique donnée.

Lounis Aït Menguellet a bien traité des sujets pareils dans l’opus de 2010 mais avec plus d’épaisseur en 2014 et avec une poésie plus élaborée. Le poète privilégie aussi la raison, l’éducation, la culture (Iɣunzat Laɛqel) avec aussi dans ɛawaz (win ur nefhim, leqraya ulac id as texdem).

Il l’a déjà fait auparavant en faisant parler les soldats de Tarik Ibn Ziyad ; « a Ṭaṛiq a ken ssiwleɣ/lbabur i deg a rewleɣ/ zwir cɛel dges times». L’histoire rapporte que c’est Tarik qui s’adresse à ces soldats mais dans le cas d’Ait Menguellet, c’est le soldat qui s’adresse au chef car la conscience n’est plus au niveau de l’élite seulement mais elle a atteint la base. Ceci se voit dans le poème « ɛawaz » par exemple : « Lukan i teshel tɣarsi/laxyaḍa ur txeddem cceɣl-is/ lukan mi yebda yiɣisi/ ur d-aɣ yeṣɛab ulsaq-is/ lemmer mači d inisi/ tafunast ad tzux s mmis… » Dans le second vers, il y a un non-dit : « si on traitait le problème à ces débuts, il n’y aurait pas de difficultés à le solutionner ». Dans le suite de ce poème, l’auteur dénonce l’absurdité (au sens de Camus) qui « gouverne » la situation : celui qui comprend n’est pas écouté, celui qui a faim ne trouve personne pour l’aider, celui qui subit les épreuves difficiles, se complait sous le joug, les opportunistes tirent profits des situations, le « futé » se sauve avant qu’il ne se dévoile. L’auteur attire l’attention sur des situations paradoxales et leur absurdité.

Dans la dernière strophe, l’auteur s’en remet à lui-même et à sa raison pour plaider plus de souplesse et de Raison : «tu ne peux pas te venger des méfaits subis car les fautifs ne sont autres que tes frères : « Wid tettlummuḍ d-atmaten-ik/ ur yelli ansi ad terreḍ ttar/ɛaggeḍ neɣ qim/ kra tuggiḍ lad yettleqqim/ lad yettleqqim kra tuggiḍ ɛaggeḍ neɣ qim ». La réalité est donc celle-là. On n’est victime que de soi-même avec effet de greffage fécond duquel on n’arrive pas à s’en départir.

Le poème ‘isefra’ pose quelques problématiques liées au mot (awal) et maux qui minent la société, le dit et le non-dit, le sens des mots et leur interprétation, parfois péjorative, l’histoire et son « dévoiement », etc. Les dernières strophes de ce poème sont justement dédiées à l’histoire contemporaine, à ceux qui la font et ceux qui la subissent. Le poète rappelle que le peuple reste toujours déçu et en pleine désolation à force de subir les affres des colonialismes répétitifs et des pouvoirs machiavéliques qui ont transformé les citoyens en jouets de circonstances (ilejlujen n wussan) :

A wid ur nerbiḥ yiwen was

Deg txessart i tgam amkan

Yettak iken lqern i lqern

S taffa i tṛebbam urfan

Win i tɣaḍem ad awen yebru

Yeddem iken ujdid id-yesteqsan

Mi ken yefhem deg-wen yaɛyu

A yiljlujen u wussan,

L’indépendance recouvrée, on n’est même pas a s’arrimer au peloton de développement (dhiɣ mi tɛadda lqafla) (préoccupé j’étais, lorsque la caravane est passé).

La dernière strophe résume la stérilité des dirigeants et la cécité intellectuelle dont ils font preuve mais l’auteur lance un appel d’espoir pour un changement par la raison comme il a l’habitude de le faire dans plusieurs de ces œuvres et en l’occurrence dans ‘Isefra nniḍen’ qui est la suite logique du premier poème.

La structuration de ces poèmes jouit d’une grande facture esthétique. On y décèle une tendance à fouetter l’appareil psychologique du lecteur et de l’auditeur.

Le nec plus ultra est le dernier poème intitulé « Isefra nniḍen » (autres poèmes). Il a été construit sur l’effet miroir. La sagesse, la plus pure, a été mise en avant en préconisant le dialogue et la concertation (tawwurt i seg ad yek wawal/ ɣas ma temdel-d ad tt-nelli), le savoir attendre avec sagesse (anta tawurt ur nelli/ i win yesnen ad yerǧu), le bonheur et l’épanouissement (cebḥen lewrud mi ara fsun/ akken i yfessu wul yid sen), l’amour et le savoir apprécier chaque moment de la vie (mkul ass ad aɣ yesefrah/ nuker it-id seg ufus nelmut/ yesḍehred ayen iselhen/ dwayen id-aɣ-d yettbenen ifut/ yessiḥnin ul qeṛṛihen/ yessizid deg imi lqut/ itekkes-aɣ id-aɣ iqerhen/ ɣas kan mi iɛedda nettu-t.) «chaque jour qui nous remplit de joie/nous le volons des mains de la mort/il fait émerger l’essentiel/et ce que nous pensions disparu/ il adoucit les cœurs amers/ et relève la saveur de la nourriture/ il soulage nos douleurs/ même si nous l’oublions sitôt passée».

Les premier et huitième poèmes intitulés « Isefra » et « Isefra nniḍen » sont de mon point de vue une seule et même œuvre. Ils sont d’ailleurs reliés par deux vers communs qui font la fin de l’un et le début de l’autre poème : Une sorte d’anadiplose : « Tawwurt iseg ad-yek wawal/ ɣas ma temdel-d ad att nelli ». (La porte d’où jaillira la raison/ même fermée, nous l’ouvrirons).

Cette poésie construite sur plusieurs styles poétiques traite des sujets que l’auteur a toujours préférés.

Le doute qui torture les gens,

Le sceptiscisme qui gangrène la vie,

Le fatalisme qui malmène le quotidien,

L’opportunisme qui maltraite la raison,

L’inculture qui saccage les esprits, au point de ne plus entrevoir la cohèrence, minée par des tares dont on n’arrive même pas à se départir,

Voila ce qui obnubile le poête qui s’attaque de front à ces tares qui paralysent les cerveaux : Lorsque le cerveau s’enferme dans le mutisme, que peut bien proférer la bouche (asmi i yeggugem w-allaɣ, dacu i wumi a-d yebru yimi).

Traiter des sujets existentiels a toujours été le fort de l’immense Aït Menguellet, car la société, dans laquelle on se meut, paralysée par le pessimisme et le fatalisme ambiants, a besoin d’éveilleurs de conscience avec des mots justes, au sens profond, plus de raison et de sagesse pour juguler le mal qui la ronge : l’inculture et le mal identitaire. C’est quelque peu le rôle des élites qui est égratigné au point même où le rêve n’est plus permis.

Fouetter le cerveau peut représenter une thérapie qui le fera sortir de la torpeur qui le ronge. Oser dire ce que les autres pensent (peut-être) mais ne le disent pas : c’est cela l’engagement.

Dans le poème « Ageffur », il commence chaque strophe par « mennaɣ » (j’ai souhaité ou j’aimerais croire). Il brave l’ambiance de « retenue/censure » pour nous entretenir de l’au-delà que l’on ne connait pas car personne n’est revenu pour en témoigner :

Talfi ad aɣ t-id ḥkun wid id yughalen, ur walant wallen, yella kra ara yilin, laɛmer id uɣalen ad-aɣ t-id inin ( …..nous en aurions eu témoignage, de ceux qui en seraient revenus; les yeux ne croient point qu’il y ait quoi que ce soit à venir (car) jamais personne n’est revenu pour nous en parler). Chaque strophe de 16 vers peut être divisée en deux parties : la première de 8 vers qui est entamée par « Mennaɣ / je souhaite » qui est le rêve, le virtuel et la seconde partie de 8 vers aussi qui est entamée avec « maɛni/mais » où l’auteur revient à la raison pour contredire le rêve et le souhait qui restent platonique.

Dans ce poème (Ageffur) tous les vœux (mennagh….. Talfi….) sont caducs car la réalité rattrape le poète et nous tous. Ceci est la voie de la matérialité, de la raison et du concret.

Comme à son habitude, il termine le poème par une strophe où l’espoir est permis : «Abruri lehwa/rnan-d i usemmiḍ/ di tegnawt am ta/ d acu ara t-iniḍ/ yettṣubbu-d wagu/yeɣlid ɣef allaɣ/ limmer ad yas ad t-naɣ/ di lḥal yecban w/ dacu ara d-nemmekti/siwa yir tirga/ id aɣ d-yeǧǧa iḍelli/ tafsut ad tt-narǧu/ ul ad as-yekkes lɣemm/assen ad necnu/ isefra n usirem».

« La grêle et la pluie/ ont accentué le froid/ par pareille situation/ sur quoi veux-tu donc méditer/ le brouillard s’installe/enveloppant le cerveau/d’un poème je rêve/ même par négociation/ par un temps pareil/de quoi veux-tu te rappeler/sinon les pires cauchemars/ légués par le passé/ on rêve d’un printemps/ pour que le cœur se dévoile/ à ce moment seront consacrés/les poèmes d’espoir ».

Tout le pessimisme et les rêves non aboutis se terminent par cet espoir des grands jours de Printemps car chaque saison est suivie d’une autre qui a ses bienfaits et ses caractéristiques. Toutes les saisons se valent et déterminent le cycle de la vie où chaque chose n’existe que parce que son contraire existe aussi.

Lounis Aït Menguellet a toujours traité ces sujets avec la philosophie et la sagesse des grands orateurs ou amusnaw de la tradition africaine qui utilisent très souvent des dictons et des proverbes pour étayer leur raisonnement et aussi pour sauver de l’oubli leurs cultures basées sur l’oralité, comme c’est le cas de la nôtre.

Dans cet album Isefra des hommages appuyés avec subtilité ont été rendus :

– A la femme qui est en fin de compte le pilier central de la vie. C’est elle qui se rapproche le plus de Dieu puisqu’elle crée la vie.

– Aux œuvres antérieures, à travers « war as ḍelmeɣ » revisité mais sur un air et des sonorités plus élaborés. J’ai ressenti une note et un hommage subliminal à Dda Cherif Kheddam à travers la chanson « Ruḥ a zzman ruḥ » qui est aussi le titre d’une chanson de ce géant de la musique.

Pour terminer, on note qu’il faut énormément de réflexion et d’analyse pour décortiquer le sens des poèmes du dernier album car chaque chanson représente une variété/type de poèmes aussi bons que beaux aux sens divers et se rapportant tous à la condition humaine et où l’espoir est très présent car sans ce dernier rien n’est permis.

Arezki Zerrouki

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