Plongée en cordée dans l’intime brûlant de Taos Amrouche



Les éditions Joëlle Losfeld (France) viennent de publier les quatre carnets qui constituent sous le titre Les carnets intimes de l’écrivain et cantatrice Taos Amrouche. Ici la romancière s’est livrée comme nul autre auteur d’Afrique du nord.

Disons-le tout de suite, les comptes rendus faits par une certaine presse française de cet ouvrage sont très partiaux, voire entachés de sensationnalisme de petit bois. Et pourtant, les 400 pages de confessions de Taos Amrouche méritent mieux. Elles révèlent la face cachée de Jean Giono. Cet auteur a pendant longtemps tout fait pour cacher sa relation avec Taos Amrouche. Au-delà, ces confessions peu communes pour ne pas dire rare pour une écrivaine issue d’un peuple peu enclin à s’épancher sur l’intime. Carnets intimes est une mise en abîme d’une femme qui ne vivait plus que pour un homme Jean Giono. Une femme qui a fait abstraction de tout espérant une lettre, un coup de fil, un rendez-vous de cet auteur français. Presque aucun chapitre n’échappe à une invocation de cet écrivain français. L’amour fou pour Giono a consumé Taos pendant une petite dizaine d’années.

De sa passion pour Jean Giono, Taos Amrouche écrit qu’aimer cet homme c’est comme tenter d’étreindre le vent. Dix ans durant, elle s’abîmera à l’aimer et à donner toute son énergie pour cet auteur français pour qui, pourtant, l’écriture passait avant tout. Après avoir considéré Jean Giono comme « un levain », elle confie son désespoir de le ramener ver s elle : « Le Jean d’aujourd’hui est haïssable. Il faut avoir le courage de le voir tel qu’il est et ne pas vivre sur un mythe. Lui sait très bien qu’il est indigne du sentiment démesuré qu’il a inspiré. Dans la vie, il est un être ordinaire, et même assez bas. Sa lâcheté est abjecte. Il a mis au point sa légende et c’est tout. Et moi, voici douze ans que je suis hypnotisée par cette légende à laquelle j’ai travaillé avec passion, malgré mes éclairs de lucidité», confie-t-elle à son carnet le 16 mai 1960.

On connaissait Taos Amrouche première romancière algérienne avec Jacinthe Noir, Rue des Tombourins, Le Grain magique, L’Amant imaginaire. On avait pour habitude d’écouter l’immense cantatrice qui a longtemps fait vibrer les cœurs dans les salles et les cathédrales françaises, ou cette même Taos Amrouche qui s’est jeté dans le combat identitaire au côté de Bessaoud Mohand Arab pour la création de l’Académie berbère, on découvre désormais une femme au cœur écorché par un amour impossible. Une romancière aux destins contrariés qui lutte à corps perdu.

Taos Amrouche s’est aussi confié dans ses carnets sur sa mère Fadhma. L’immense Fadhma Ath Mansour : »Voir baisser maman m’angoisse… J’ai peur que le moment de la séparation approche. Elle s’éloigne, s’éloigne, demeure souvent prostrée, participe de moins en moins à la vie qui l’entoure. Il faudrait que je la retienne par les chants et tous les souvenirs, mais elle est si essoufflée et moi si épuisée. Je vais essayer de nous remontrer l’une l’autre, afin de recueillir le plus de choses précieuses d’elle et que cette émission sur la beauté des traditions populaires puisse prendre le départ », écrit-elle le 21 juillet 1960.

L’écriture est celle de Taos : sensible, touchante parfois aérienne. Tout le génie littéraire de cette écrivain est dans son écriture à petites touches. Des phrases tantôt criantes de douleurs muettes, parfois chantantes de beauté que les yeux de l’auteur capte par-ci par-là.

Taos Amrouche retrace ici son combat pour faire publier Rue des tambourins, ses désespoirs et les louvoiements de Jean Giono. Car elle craignait que ses livres ne soient pas acceptés par les éditeurs comme elle le confie dans ce passage écrit le 15 mars 1958 : « Ah si mon Livre des larmes pouvait trouver un éditeur et Le Grain magique… ça serait le plus beau miracle ». Le miracle se réalisera puisque le Grain magique sera publié par Maspéro en 1966. Malgré des conditions difficiles sur le plan sentimental et matériel, Taos Amrouche a trouvé la force d’écrire et de chanter. Ce livre regorge de ces insoutenables moments de doute et de détresse que cette femme a connus.

Petit bémol : ceux qui s’attendent à lire dans ces carnets quelques témoignages sur la guerre qui faisait rage en Algérie en en auront pour leurs frais. « Je vis dans l’ignorance du monde. Pourtant le ciel politique est sombre », concède-t-elle dans un passage écrit le 20 mai 1960. En effet, hormis une ou deux lignes sur l’inquiétude de son frère Jean qui avait milité pour l’indépendance de l’Algérie, Taos ne dit mot sur cette guerre qui déchirait toute l’Algérie. Cela bien entendu n’enlève rien à la qualité de ce journal intime. De ses inquiétudes sur l’engagement de son frère, elle a écrit le 14 mai 1960: « Vers les 10h du soir visite de mon frère, de sa femme et de maman. C’est bon de sentir les liens de famille se resserrer. Pauvre frère, il doit vivre une vie terrible et comme il doit se sentir seul et menacé ! Son article de la semaine dernière dans Démocratie 60 sur les camps de regroupement est déchirant. Hier, un autre article dans Le Monde, très beau paraît-il. Pourvu que rien de mal n’arrive à mon frère ! Et pourtant, je sens si bien que c’est un tel combat qu’il se sent purifié et justifié. Avoir un idéal et une mission, fût-elle périlleuse, tout est là. Fasse que cette effroyable lutte s’arrête… ».

« Ces douces confidences à confier à ces feuillets que nul ne devra lire » sont finalement entre les mains des lecteurs. De 1953 à 1960, la première romancière algérienne d’expression française a tenu son journal. Sept ans où l’auteur a connu l’amour fou, le désespoir, la séparation, la création, le manque d’argent et des épisodes d’infinie solitude.

Ces Carnets intimes montrent toute l’humanité de Taos Amrouche, ses angoisses d’une femme arrivée à sa pleine maturité sa relation compliquée avec Jean Giono et sa volonté de devenir écrivain. Après cet ouvrage, reste à savoir maintenant si les éditions Joëlle Losfeld publieront la soixantaine de lettres que cette femme de lettre a envoyée à son amant…

Hamid Arab

Taos Amrouche Carnets intimes aux éditions Joëlle Losfeld. Prix : 25 euros.

Taos Amrouche (1913-1976) a écrit quatre romans autobiographiques.

Jacinthe noir, Rue des tombourins, L’amant imaginaire et solitude ma mère. Tous les quatre réédités par Joëlle Losfeld.

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