Pourquoi Daech a frappé la Tunisie



Pierre Puchot est reporter Maghreb et Moyen-Orient au sein du site d’investigation Médiapart. Il est l’auteur de « La révolution confisquée : enquête sur la transition démocratique en Tunisie » .


L’attaque contre Ben Guerdane a-t-elle été menée par Daech depuis la Libye ?

Pour l’instant, il n’y a pas de revendications claires. Mais il faut bien comprendre l’importance et la valeur symbolique de cette ville dans l’idéologie djihadiste. Ben Guerdane a été remarquée par Abou Mousaab Zarkaoui. Cette figure centrale du djihadisme et père spirituel de l’État islamique l’avait distinguée avec cette phrase : « Une ville en Tunisie s’appelle Ben Guerdane. Si elle avait été près de Falloujah, elle aurait libéré l’Irak. »

Pourquoi ces terroristes ont frappé la Tunisie ?

Ben Guerdane est située près la frontière (avec la Libye). Beaucoup de Tunisiens sont partis faire le djihad en Irak et beaucoup de Tunisiens sont impliqués dans les grands attentats à travers le monde. Il ne faut pas oublier aussi qu’on est dans une phase où l’importance du djihadisme tunisien refait surface. La Tunisie est aussi un objectif en soi et cela ne va pas se démentir avec le temps. Ce pays était un point de transit pour des milliers de personnes souhaitant rejoindre les rangs des djihadistes en Irak et en Syrie ces dernières années. Plus de 5000 ressortissants tunisiens sont partis faire le djihad dans ces deux pays. Il y a également une forte présence des djihadistes tunisiens en Libye aussi. Pour eux, la Tunisie est un front très important. Il s’agit même d’un pays prioritaire. Depuis les derniers attentats, beaucoup de militants djihadistes en Tunisie sont passés dans la clandestinité. La Tunisie a également une valeur symbolique par rapport à sa construction démocratique.

Comment cette attaque a pu être possible ?

Cette attaque a été possible pour différentes raisons. D’abord, la protection de la frontière est très compliquée avec une Libye qui est devenue un pays sans État et où l’on enregistre désormais une présence accrue de terroristes. En Tunisie, les services de sécurité ont également montré des défaillances à plusieurs reprises depuis la fin des années Ben Ali. Encore une fois, le retour des Tunisiens de Syrie fait craindre une multiplication de ce genre d’attaques terroristes.

Est-ce que la Tunisie a les moyens nécessaires pour faire face à ce type de menaces ?

La Tunisie a tout de même des moyens. Mais il est très difficile de lutter contre des opérations de guérilla. L’Algérie en sait quelque chose. On est dans un conflit larvé avec différents groupes clandestins sur le territoire. C’est très compliqué de prévenir ce genre d’attentats. D’autant plus que les services de sécurité tunisiens sont en pleine réorganisation depuis cinq ans.

Peut-on s’attendre à un scénario à la syrienne ?

Je ne pense pas que ce soit réaliste à court-terme. En Tunisie, il y a un État qui contrôle un territoire contrairement à la Syrie où très vite une partie des révolutionnaires a pris les armes et où il y a eu beaucoup de défections au sein de l’armée. L’État s’était très vite désagrégé. Ce n’est pas la même chose en Tunisie. Sauf que ces attaques sont appelées à se répéter puisque la Tunisie est une cible pour l’organisation de l’État islamique.

Est-ce que cette attaque donne raison à ceux qui appellent à une intervention militaire internationale en Libye ?

La question est de savoir si une intervention militaire internationale permettrait de mettre fin au terrorisme en Libye. Personnellement, j’en doute. Il suffit de revenir vers l’histoire des interventions militaires internationales pour s’apercevoir que ce n’est pas le cas. Personne ne pouvait imaginer l’émergence d’un État islamique terroriste plus de dix ans après l’intervention militaire en Irak qui est devenu le pire cauchemar des États-Unis.

La position tunisienne concernant l’intervention militaire en Libye est donc toujours tenable ?

Pour l’instant, elle est toujours tenable dans la mesure où la Tunisie estime qu’une intervention militaire extérieure ne fera que renforcer le terrorisme. Encore une fois, les interventions militaires internationales n’apportent aucune garantie.

Source : tsa-algerie.com / Hadjer Guenanfa

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