Préface du président Bouteflika de la version arabe de l’ouvrage de Wilfrid Scawen Blunt consacré à l’Emir Abdelkader



Lorsque l’on me demanda de préfacer la version arabede l’ouvrage intitulé « Le faucon du désert: Abdelkader et l’occupation françaisede l’Algérie » de l’écrivain, diplomate, poète, historien et aventurier britanniqueWilfrid Scawen Blunt, j’ai accepté sans aucune hésitation.

En lisant ce livre, j’ai découvert une œuvre où fusionnent faits d’histoireet créativité et dans laquelle les esprits révoltés trouvent une source d’apaisementdans les valeurs d’altruisme et de compassion..des sentiments humains si différentsqu’un homme de la grandeur de l’Emir Abdelkader a pu canaliser et fédérer ensuscitant une propension collective qui incite à l’aimer et à l’admirer,à vouloir questionner son parcours et son oeuvre sur cet élixir qui a fait delui le chef de guerre authentique qu’il était et le guide, par excellence, del’amour du prochain.

L’Emir Abdelkader qui s’est en effet imposé en véritable législateur d’Etat,a posé les jalons d’un code de conduite à la fois humanitaire et humaniste,lui l’homme qui d’une main brandissait le sabre de la force et de l’autre donnaitl’espoir aux opprimés et aux vulnérables. N’est ce pas ce même homme qui a rappeléfièrement à la mémoire des Français que l’être humain pouvait être aussi doux que la soie mais surtout aussi rude que le fer.

L’histoire ancienne et moderne nous fait part d’histoires d’amour et d’amitié nées dans un contexte de guerre et le monde aurait vécu dans la sérénité et dans la prospérité si les guerres n’étaient pas venues altérer les rapports entre les hommes.

Il convient à ce titre de méditer ces révolutions où toute expression d’amour est étouffée par le sifflement des balles et autant d’autres qui ont vu la voix de l’humanisme se joindre à celle des armes.

Telle était la philosophie de l’Emir Abdelkader qui avait conscience que tout acte de résistance serait éphémère sinon vain s’il ne puisait pas sa force et sa raison d’être dans les valeurs et principes humains.

La pensée de Abdelkader s’articule en effet autour de ces mêmes valeurs de respect, de déférence, de tolérance et d’altruisme qu’il privilégiait, tout guerrier et noble chevalier qu’il était, aux ardeurs de la guerre.

Il força ainsi le respect des ses adversaires avant les alliés et sa renommée avait gagné les contrées les plus éloignées à tel point qu’une éminente personnalité conseilla à un ami de rendre visite à l’Emir dans sa prison le décrivant comme suit: « Vous trouverez un homme plein d’humilité, de tolérance et de bienveillance. Un homme d’un grand charisme et d’une grande force d’âme, conciliant et indulgent envers ses ennemis, ceux là mêmes dont il endurait encore l’injustice ne tolérant pas que la moindre offense leur soit faite en sa présence et s’il a quelques griefs, légitimes, contre les musulmans ou les chrétiens, il pardonne aussitôt justifiant l’attitude des uns par les conditions difficiles qu’ils traversent, et des autres par la dévotion à l’étendard sous lequel ils ont servi. En vous rendant auprès d’une aussi noble personnalité, vous ajouterez donc une nouvelle œuvre sainte et miséricordieuse. »

Deux prisonniers français avaient fait part de leur intention de se convertir à l’islam croyant que c’était l’unique moyen pour eux d’obtenir leur liberté.

Ayant compris leur véritable motivation, l’Emir Abdelkader, les rassura en leur faisant comprendre qu’ils n’étaient pas dans l’obligation de changer de confession car il appliquait la parole d’Allah: « point de contrainte en islam ».

Dans des circonstances pareilles, l’émir Abdelkader avait libéré des dizaines de prisonniers après avoir acquis la certitude que, ni lui même ni ses assesseurs n’étaient en mesure d’assurer leur sécurité.

Je cite ces deux exemples pour dire que l’Emir était beaucoup plus un homme de paix qu’un homme de guerre et qu’avant de porter une main à son sabre, il tendait l’autre, conciliante, à ses adversaires.

La Zmala n’était pas sa seule capitale mobile. Son grand cœur était, à lui seul, une patrie qu’il portait en son sein où qu’il se déplaçait et rien d’étonnant, de ce fait, qu’il n’ait guère succombé aux offres attrayantes de Napolean III et qu’il ait décliné les titres d’honneur et les insignes de la gloire, pour demander à s’installer en Syrie car, a mon sens elle était le pays le plus proche de son cœur patrie, et parce qu’en France il ne retrouvait pas son paradis verdoyant ni ses vastes plaines colorées de rouge et de blanc.

A Damas où il s’était établi, il avait offert, ainsi que tous ses proches et membres de sa famille, refuge et hospitalité à des milliers de chrétiens qui fuyaient les massacres de 1860. Il œuvrait conformément à sa religion tolérante loin des convictions étroites qui prévalent de nos jours, pour jeter les bases d’un humanisme plus large dont nous avons grandement besoin en cette conjoncture que l’humanité tout entière, et plus particulièrement le monde arabe, traverse.

La communauté de confession entre musulmans et Druzes ne l’empêcha guère d’héberger les chrétiens qui ont demandé sa protection, tant sa parole était respectée. La différence de religion n’a jamais été un motif pour leur tourner le dos et voici que le lion du Caucase, l’imam Chamyl Daghestani lui rendit hommage dans une correspondance dans laquelle il avait affirmé en substance:  » A celui qui a su se distinguer parmi ses semblables et se rendre célèbre par ses vertus et hautes qualités, qui a mis fin à la fitna et éteint les feux de la discorde, au dévoué Emir Abdelkader, il m’est parvenu des échos de vos actions louables.. j’ai appris que leur avez offert votre indulgence en restant intransigeant envers les ennemis d’Allah, soyez assuré de mon soutien total et puisse Dieu

Tout-puissant vous guider vers la victoire car vous consacrez la parole de notre grand prophète envoyé comme miséricorde pour l’univers.

L’Emir Abdelkader n’était-il pas le précurseur des Droits de l’Homme, précédant même la déclaration universelle des droits de l’Homme de plusieurs décennies, lorsqu’il avait répondu à l’archevêque d’Alger de l’époque, Mgr Pavy, que « Ce que nous avons fait de bien avec les chrétiens, nous nous devions de le faire par fidélité à la foi musulmane et pour respecter les droits de l’humanité ».

A la veille de l’inauguration du canal de Suez en 1869, en plein divergences de vues et conflit d’intérêts, l’Emir apporta son appui à son lancement et assista aux côtés d’éminentes personnalités à cet important évènement dans l’histoire du pays frère d’Egypte.

A partir de ce moment là, il était impératif pour les peuples aspirant à la noblesse et à la vertu, d’adopter ce référent humaniste: l’Emir Abdelkader, remarquable dirigeant militaire, poète-écrivain, savant-érudit, philosophe soufi et révolutionnaire chevronné, qui a marqué de son empreinte spirituelle chaque terre qu’il a foulée.

Rien d’étonnant alors à ce que l’Emir Abdelkader ait été, par sa pensée, précurseur du droit humanitaire, devançant même la création de la Croix rouge de plusieurs années. La meilleure preuve en est le témoignage de l’un des défenseurs de la colonisation française de l’Algérie, qui rapporta dans son ouvrage « Napoléon III et l’Emir Abdelkader » que des groupes d’anciens prisonniers français ayant reçu des soins des mains de l’Emir Abdelkader, venaient de  régions très éloignées vers les Châteaux de Pau et d’Amboise où l’Emir était détenu, pour saluer le vainqueur d’hier.

Rien d’étonnant aussi qu’une ville du comté américain de Clayton soit baptisée du nom de « El Kader », en hommage à la grandeur de l’Emir Abdelkader.

Les fondateurs de cette ville ont été à l’époque impressionnés par ce jeune héros qui s’est insurgé contre l’occupant français, voyant en lui l’image de Georges Washington, premier président des Etats Unis d’Amérique.

Leur admiration pour la personnalité de l’Emir Abdelkader ne s’est pas limitée à la baptisation de la ville de son nom, mais s’est également manifestée par la création d’un musée qui renferme ses livres, biographie, diplômes, photos, souvenirs et autres objets acquis par les responsables de la ville d’El Kader dans le cadre d’un jumelage avec la commune de Mascara, lieu de naissance de l’Emir.

Contrairement aux convergences ou divergences des Constitutions du monde et lois des pays à l’époque, la grandeur de l’Emir Abdelkader apparaît clairement dans les principes fondamentaux portées par le projet de l’Etat algérien qui, en dépit d’un contexte politique non favorable à l’émergence d’une pensée politique hors norme, fait ressortir les contours d’un Etat civil moderne, le plaçant, à la faveur d’une vision sage et pondérée, dans un tournant historique sans précédent.

Dans la conception de l’Emir Abdelkader, les principes de l’Etat algérien procèdent de la vision d’un homme politique, un guerrier, un philosophe, un écrivain, un intellectuel et un homme de foi qui stigmatisait la confrontation entre religions et prônait le dialogue.

« Si les musulmans et les chrétiens me prêtaient l’oreille, je ferais cesser leur divergence et ils deviendraient frères à l’extérieur et à l’intérieur.

La religion est unique et ce par l’accord des prophètes, car ils n’ont été d’un avis différent que sur certaines règles de détail », a écrit l’Emir Abdelkader.

L’Etat civil moderne dirigé par l’Emir Abdelkader était géré par un gouvernement central qui avait des ministères, un programme d’action, un conseil consultatif constitué d’Oulémas et sages que l’émir consultait sur les questions de guerre et de paix. ALGER, (APS)- C’est un Chef de guerre et un stratège qui a instauré une nouvelle philosophie de la résistance populaire en affrontant, par la guérilla,  l’ennemi

et ses armées. Il expliquait à son « armée Mohammadienne » ses plans de bataille en conseillant « ne combattez pas les Français en grand nombre, contentez vous de les harceler et de pourchasser, de couper leurs communications, d’épuiser leur artilleries et leurs moyens de déplacement, de feindre le retrait, de tendre des guet-apens et de mener des attaques surprises pour semer la panique, la confusion et la stupéfaction dans leurs rangs ».

La mansuétude, l’altruisme et l’humanisme n’ont pas empêché la fermeté er la ténacité de ses positions face au chantage du colonisateur lorsqu’il était en prison en affirmant « Si vous placez les richesses de la France et ses millions entre mes mains, je les lancerai au large de l’océan ».

Souvent, les personnalités historiques s’éclipsent au fil du temps et deviennent des noms garnissant les encyclopédies et les livres d’histoire mais ce constat ne s’applique à l’Emir Abdelkader qui représente, en fait, un ensemble d’idées et de valeurs qui se développent et évoluent avec le temps.

L’humanité a aujourd’hui plus que jamais besoin d’hommes à l’image de « l’Emir », de ses idées qui restent valables pour tous les temps et il n’est pas besoin de rappeler que seules les idées authentiques survivent au temps et transcendent les barrières historiques et géographiques.

Je reste d’avis avec l’écrivain Scawen Blunt lorsqu’il dépeint une image de l’Emir Abdelkader à travers les yeux des enfants de ce peuple mais aussi telle que perçue dans les complaintes de mères éreintées par l’injustice et la persécution, ces mères, ces veuves endeuillées qui invoquent son secours et sa justice. Nos grand mères l’imploraient matin et soir à la vue de l’uniforme de l’occupant français sillonner villes et villages. Leur seul espoir, après Dieu Tout-puissant et son prophète, était « Sidi Abdelkader » qui s’est retrouvé de fait sublimé au rang du pole spirituel Sidi Abdelkader El Djilani. L’Emir Abdelkader n’aurait pu gagner les rangs de la sacralité dans l’esprit du peuple si lui même n’avait placé son peuple au cœur de ses préoccupations et de ses actions.

Quiconque médite le parcours de ce grand homme, se rend de sitôt à l’évidence du besoin pressant de tolérance pour l’humanité qui s’enfonce de plus en plus aujourd’hui dans le bourbier de la haine et la spirale de l’extrémisme.

La tolérance est le seul remède aux maux de l’humanité qui s’en est pourtant détournée, elle est ce code de conduite délaissée par les législateurs et exalté par l’Emir Abdelkader El-Djazaïri qui en a fait une véritable charte régissant ces rapports y compris avec le colonisateur français…il aura ainsi enseigné à l’humanité que cette noble valeur n’est pas le propre des adeptes d’une même confession ou d’une même patrie mais qu’elle est un dénominateur commun à l’humanité tout entière, car pour l’Emir Abdelkader l’homme est un à la différence de ses croyances, de ses convictions et de ses expressions.

Et aujourd’hui le Monde entier, conscient qu’il n’a point de salut que le retour à la source de laquelle s’est abreuvé l’Emir et les hommes, ô combien rares, de sa trempe, se réapproprie la question du dialogue intercivilisationnel, interculturel et inter religieux.

Les idées fusent et se bousculent pour s’aligner sur ces pages mais ce que j’ai eu à lire dans la première traduction de ce livre par le Dr. Sabri Hassan, m’a comblé de fierté et de gloire. La satisfaction est grande et l’honneur si immense de lire sur les hauts-faits et grands hommes de notre histoire algérienne dans les ouvrages des autres et de les découvrir à travers leur regard. C’est là un motif d’orgueil qui donne un sens nouveau et procure un sentiment singulier de notre identité algérienne arabo musulmane.

Ce qui m’a le plus touché, c’est ce que j’ai lu sur l’écrivain Blunt, un homme exceptionnel que l’arabité a subjugué après sa visite en Algérie au point de se défaire de son essence européenne avec ses valeurs et sa culture.

Un tel homme ne peut être que juste et intègre face à l’iniquité et l’arbitraire.

Mes remerciements au Dr. Sabri Mohamad Hassan et à la séculaire Fondation « El Ahram » qui occupe une place respectable dans le monde des Media et des sciences pour cet effort utile et fructueux. La demande qui m’a été adressée pour préfacer cet ouvrage, une marque de confiance dont je suis fier et c’est pour moi un honneur que de préfacer cet ouvrage exceptionnel pour le lecteur arabe en espérant qu’il puisse l’aider à comprendre la personnalité de l »Emir.

Je vous réaffirme encore une fois que nous avons plus besoin de méditer la pensée de l’Emir, que celle ci n’a besoins de nous car il fait partie de ceux qui font l’histoire et non l’inverse.

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