Qui se souviendra de lui ?



Il est comme ça des gens qui traversent le temps de toute une carrière officielle sans que l’on se rende compte de leur présence,… ou de leur absence ; parmi eux, quelqu’un qui nous a toujours déconcerté, voire, intrigué. Lisse est le meilleur qualificatif que nous avons trouvé pour le décrire.

Lisse autant que peut l’être la pierre des lits de nos oueds. Lisse dans son action comme dans son physique. Sans aspérités. Presque huileux. Comme il est de petite taille, son aspect un peu grassouillet va avec son visage rond et son crâne dégarni de longue date ; si on l’habillait d’une blouse blanche, ses petites lunettes l’assimileraient parfaitement à un chef de service dans un hôpital visitant ses patients, ou à un chercheur passionné d’astronomie dans un laboratoire (d’ailleurs, ancien élève et enseignant de Polytechnique d’El-Harrach, son diplôme de docteur d’Etat, délivré par une université française, confirme qu’il a fréquenté les laboratoires). Passage à Sonatrach dont il devient en quelques années directeur général. Il entre ensuite en politique, est rapidement élu député, et se retrouve ministre de l’Energie. Le conte féerique se poursuit qui le conduit au poste de ministre des Affaires Etrangères (très bref séjour), d’ambassadeur ça et là, puis le ramène à Alger pour lui faire retrouver son ministère ; depuis peu, il est conseiller à la Présidence. Une aventure d’environ quarante ans (un record), sans encombre, mais sans éclat, si l’on excepte sa gestion calamiteuse du dossier des gaz de schistes, fourvoiement qui écorcha passablement sa probité intellectuelle. On peut y ajouter son allusion en 2014 à une nécessaire augmentation des prix internes de l’énergie qu’il dut corriger le soir même par un communiqué affirmant que le sujet n’était pas à l’ordre du jour. Il ne démissionna point pour autant, hélas, pour soigner son image et son honneur d’homme de science, affirmant de la sorte qu’il ne vint pas à la politique par erreur.

En général, on se souvient d’un officiel en raison de son physique, son indigence dans la communication, ses tares, ses casseroles, et cette image se grave dans les esprits quoiqu’il devienne. Ainsi, on pourrait se rappeler d’untel à cause de son tampon sur le front ou de son accoutrement folklorique les vendredi; de tel autre, son goût immodéré pour les bourdes protocolaires et les mauvaises plaisanteries. Comment oublier celui qui ne s’adressa jamais aux journalistes autochtones (ni aux membres de l’Assemblée Nationale), le colonel qui parla de mille villages socialistes et de doigt trempé dans le pot de miel, ou le chaoui qui refusa de serrer la main au Président de la France dans les couloirs de l’ONU. Impossible de passer sous silence l’illustre victime de la mafia politico-financière, le vendeur de pomme mousseline qui oublia de déclarer son patrimoine jusqu’à ce que les Panama Papers le débusquent, ou l’inénarrable tierti de la vieille époque qui fit faire un pas en avant à un pays au bord du précipice. Comme on le voit, il y a toujours au moins un détail qui fige les membres de cette catégorie de citoyens dans les mémoires, et classe ces derniers en héros, en pitres, ou en imposteurs ; ainsi, on s’amusera du passé de danseur folklorique de quelqu’un, ou du sempiternel recours de l’énarque au complot même pour commenter une photo gênante du Président. Notre histoire nationale regorge tellement de ces augustes personnages qu’on pourrait en faire un épais recueil ; on a tous en tête celui qui parla aux avions, le bouffon qui confondait barrage d’eau et barrage de gendarmerie, le débonnaire annabi qui nous inonda de pruneaux californiens, et, bien entendu, l’homme des 26 milliards. Un dernier ajout, crucial, pour rappeler le tristement célèbre ‘’docteur ‘’qui inventa et développa le concept de ‘’l’école analphabétisante’’ pendant vingt ans, performance pour laquelle il obtint un siège de sénateur.

Pourtant, dans le cas que nous avons sélectionné pour sa rareté, nous ne trouvons rien à nous mettre sous la dent, et c’est ce qui nous irrite quelque peu. Tout est lisse en lui, l’aspect, l’élocution, jusqu’au destin même (bien que l’image du fonctionnaire lisse, longtemps attribuée à un juriste de renommée internationale, fut sérieusement écornée quand ce dernier avoua avoir introduit en haut lieu un sulfureux homme d’affaires doublé d’un marchand d’armes). Le bonhomme n’offre pas de prise, à tel point qu’il semble virtuel, immatériel. On sait seulement qu’il est septuagénaire (l’information n’en est pas une cependant, vu que beaucoup d’autres gars du sérail sont dans son cas) ; on dit qu’il est marié à une française, ce qui laisserait entendre qu’il pourrait ne pas écouler sa retraite de ce côté-ci de la Méditerranée, mais là aussi, ce ne serait pas un scoop, étant donné que nombre de ses pairs envisageraient cette éventualité selon des indiscrétions sur leurs biens outre-mer (d’autres en jouissent depuis longtemps). La secrétaire d’un parti politique l’a bien cité comme un responsable intègre _pourquoi en douterions-nous _, mais cela ne fait pas de lui un être exceptionnel pour autant, puisque le citoyen s’attend à ce que ce trait de caractère soit érigé en règle quand on accède aux hautes fonctions. On reste donc sur notre faim, déçus, un peu comme Fellag outré qu’il n’y ait pas un seul mégot par terre en Suisse. On serait presque tenté de lancer un appel à tous ceux qui le connaitraient de nous livrer off-record quelque détail qui nous autoriserait à lui coller une étiquette par laquelle il serait identifiable, et éligible à figurer sur la photo de famille avec ses collègues à tatouages. Du coup, on arrive à se demander si une carrière aussi insipide vaut la peine d’avoir été vécue, et si l’aura de l’individu en question n’aurait pas plus brillé si celui-ci était resté dans son domaine ; enseigner, former, publier des articles dans les revues scientifiques (à l’instar de son si sympathique et dynamique confrère de Polytechnique ‘’blanchi sous le harnais’’), inventer et décrocher des brevets, n’aurait-il pas été plus valorisant, plus enrichissant pour lui et pour la société ? L’intéressé doit certainement estimer avoir réussi dans sa vie, tandis que, de notre point de vue, nous considérons que son nom est de facto lié à un double gâchis. Le premier est celui d’avoir privé la communauté universitaire de sa stature et de son probable génie, le second est de s’être laissé embarquer dans des activités qui nécessitent des aptitudes particulières (où l’intelligence, dans son acception académique, a si peu à voir d’ailleurs), qualifications auxquelles, de tradition, l’ENA prépare : en clair, on ne devient pas ministre des affaires étrangères du jour au lendemain, comme on ne prétend décemment au titre d’ambassadeur qu’après une longue expérience diplomatique,… sauf dans des pays comme le nôtre. Force est de croire, par conséquent, que certains (il serait malséant toutefois de les en blâmer) naissent avec une cuillère en or à la bouche, mais la richesse de leurs parcours disqualifie d’office leur innocence, et renforce l’idée que l’opportunisme interdit les scrupules. Chacun sait en effet que la politique dévoie les plus belles consciences, exemple nous a été fourni avec la flamboyante égérie d’un parti d’opposition, à l’époque très remuante, qui, pour un ministère, renia ses principes et revendications, et aurait réclamé la gestion d’une ambassade pour terminer sa carrière (laquelle carrière s’acheva piètrement dans l’opprobre d’en haut et le mépris d’en bas). L’expérience instruit cependant que, parfois, des météorites surgissent brusquement qui démolissent ces façades lisses (le juriste cité plus haut en donne confirmation).

Il est pourtant dommage que l’excès de discrétion, l’obligation de réserve, et autres soucis égoÏstes de préserver les carrières, étouffent à ce point les personnalités, et interdisent à celles-ci de s’exprimer autrement que par la langue de bois ; plus aggravant, cette détestable absence d’inclination à écrire Mémoires qui nous éclaireraient a posteriori sur les raisons de leurs attitudes si effacées, de leurs silences. Comment ne pas déduire, par voie de conséquence, que ces gens doivent se reprocher des choses à emporter dans la tombe plutôt que de les avouer de leur vivant ? Comment ne pas nous interroger sur leur utilité par rapport à un boulanger ou à un plombier ? Des êtres que l’aisance matérielle, et une fausse idée de la politique, ont coupé de la société, peuvent-ils, dès lors, se revendiquer d’appartenir à ce peuple, à ce pays ? Ne devraient-ils pas plutôt rougir d’avoir, en connaissance de cause, aidé un système au-dessus des lois, prédateur, destructeur des forces vives et pilleur de richesses, au lieu de s’enorgueillir à se compter parmi ses commis ? L’exemplarité ne réside pas nécessairement dans la satisfaction du devoir accompli du trouffion bête et discipliné, surtout à ce niveau de responsabilité. Et laisser derrière soi un fait marquant, tribune dans un journal (reproche valable pour tous nos dirigeants sans exception), prise de position courageuse sur un dossier important, ou initiative notable (autre que faire la prière à la mosquée derrière le Président lors du Aïd-el fitr), ne rend-il pas au contraire plus fier, en politique, d’avoir réellement existé ? Nos élites dirigeantes nous auront frustrés de ce sentiment d’admiration qui fait adhérer à l’édification du pays avec plus de conviction, renforcer la communion entre société et gouvernement, accroitre le plaisir de vivre sur cette terre. Assurément, ce pays méritait mieux. Ah , si ces salaires et privilèges avaient été octroyés à des savants et chercheurs !

Ahmed Bacha

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