Rachid Mimouni : d’un « cap » à l’autre



Mohamed Dib, et lors d’une rencontre-hommage sur Kateb Yacine, avec notamment Jean-Pierre Faye et Denise Brahimi, disait avec insistance, sur l’image et le souvenir de le compagnon et l’ami : « Je souhaite qu’un travail soit entrepris sur l’homme et que l’on nous le présente comme il l’a été, l’homme qu’il fut. »

C’est bien à travers l’exemple de Rachid Mimouni, cet autre adorateur de Kateb Yacine, qui nous interpelle aujourd’hui, afin de réfléchir sur le parcours d’une courte existence, de celui qui a été qualifié, par le chroniqueur littéraire du quotidien Le Monde, Jacques Cellard, d’écrivain « qui évoquait irrésistiblement » Kafka dans Le Procès ou dans La Colonie pénitentiaire, et même un Camus dans L’Étranger. La surprise de Mimouni devant ces propos, pouvait bien égaler celle de Jean Genet, après que Jean-Paul Sartre aie publié son Saint Genet, comédien et martyr.

L’horrible destinée de notre écrivain, conduira l’enfant de Boudouaou sur les traces de Jean Genet qui est juste enterré à 95 km de route, au sud de Tanger. Un jour, Ali Zamoum, l’autre ami fidèle de Kateb Yacine rétorquait au maitre de Nedjma qu’il y a un jeune écrivain qui se dit dans un journal, être influencer par tes écrits. Dans la grandeur de son humilité, Kateb répond : « C’est bien, parce qu’il est Algérien, comme moi. »

Anoblie par de tels propos, l’auteur de La Malédiction devait quitter son pays natal et débarquer un 24 décembre 1993 au Maroc et compagnie de sa petite famille : « Le mois de décembre a été terrible en Algérie. Et puis tout s’est précipité en quelques jours. »

Un ami lui propose de l’aider et l’information de son voyage est passée pour des vacances. Certains le croyaient en France, d’autres en Tunisie. Même, dans le cercle de ses amis de la presse, ils considéraient avec certitude, qu’il a regagné le Canada, chose qu’ils leurs paraissait plausible vue qu’il a passé deux ans d’études.

Le Maroc fut une destination jalousement gardée, afin de n’attirer aucune attention, ni suspicion.

Octobre 1988 : l’ouverture des plaies

Dix jours après les événements d’octobre 1988, Rachid Mimouni s’engage dans des actions dites démocratiques, tout en croyant que « la démocratie suppose que soient réunies les conditions qui en permettent le sain exercice. » (p.152, De la barbarie en général et de l’intégrisme en particulier, Cérès éditions, Tunis, 1992)

Nous le retrouvons dès le 15 décembre 1988 auprès de Tahar Djaout, Baghteche, Khellas et le journaliste Boubakir, en conclave pour la création de l’Union des écrivains libres. Une idée qui avait plu à Mimouni, mais vite avortée en plein état d’urgence et par la maladresse d’une presse étrangère trop voyante. L’auteur du Fleuve détourné, fut enchanté par l’avènement du gouvernement Mouloud Hamrouche, mais sans trop d’illusion, la prudence de ce fils de paysan l’engagea à ne pas dépasser le stade de membre du Conseil national de la Culture, qui est une instance consultative instaurée par le même chef du gouvernement le 18 août 1990. De même, qu’il intégrera la Fondation Kateb Yacine, en tant que membre et non président, puisque la présidence était vouée au compagnon d’art de l’auteur de L’Homme aux sandales de caoutchouc, M. Ali Zamoum.

L’écrivain n’était pas un faiseur d’opinion, il n’avait pas acquis la force intérieure de ses propres mots qu’il faisait subir à ses différents personnages de fiction. Sur le plan politique, il était en retard d’une guerre sur Tombéza, l’œuvre et le personnage. Dans le chapitre final de son pamphlet sur la barbarie et l’intégrisme, il plaidait pour l’instauration d’un consensus national entre islamistes et démocrates, tout en sachant que c’est utopique. La page 167 l’indique clairement : « Les intégristes doivent renoncer à leur projet totalitaire et accepter que les coreligionnaires qui ne partagent pas leurs convictions aient le droit de vivre dans le même pays et de s’exprimer librement. »

Pour la patrie opposée, « les démocrates, ajoute-t-il, doivent se soumettre au principe majoritaire et accepter un éventuel gouvernement islamiste. »

À le lire, Mimouni semble épouser les thèses du FFS et du cercle de San’Egidio, de l’époque. Mais, en suivant les traces de son évolution politique jusqu’à son départ à Tanger, Mimouni a toujours été un réconciliateur au nom de la seule valeur de la liberté de l’Homme. Son passage au bureau d’Amnesty International d’Alger y était pour beaucoup, et dans son interview aux Cahiers de l’Orient (Liban, février 1992), Mimouni se considère comme un écrivain qui « appartient à cette race d’écrivains militants ! » et que son écriture est un acte de « transgression ».

De Tanger à Médi-1

Au petit matin du 27 décembre 1993, Mimouni quitta le sol national pour le Maroc. Fort des distinctions qu’il reçut pour son roman L’Honneur de la tribu (1990), à savoir les Prix de l’Amitié franco-arabe, celui de la Critique littéraire pour Ruban de la francophonie et du Prix de littérature-cinéma du Festival de Cannes, les portes semblent grandes ouvertes pour un renouveau littéraire. Au Maroc, il sera soutenu par son ami Georges Morin, un natif de Constantine et ancien chargé des questions du Maghreb au secrétariat international du Parti Socialiste, sous le patronage de Lionel Jospin. Un homme qui joua un rôle distingué dans la coopération universitaire franco-algérienne et c’est lui qui conseilla à Mimouni de s’installer à Tanger.

Le patron de la chaine franco-marocaine Medi-1, Pierre Casalta, le repère et l’invite à animer des chroniques libres sur les ondes de la radio. À cette époque, beaucoup d’admirateurs, connaissances et hommes et femmes de plumes ont été irrités par le choix de Mimouni, de travailler ne serait-ce par besoin de subvenir à sa petite famille, dans un média connu pour son animosité à l’encontre de l’Algérie.

Avant de se transformer en Medi-1, radio Tanger Internationale était impliqué dans la contre-information en direction de l’Algérie, en accueillant par exemple, M. Kaid Ahmed après son départ du gouvernement et de l’appareil du parti FLN, du temps Boumediene. Le flambeau de la même bataille médiatique se poursuivra après l’annexion du Sahara espagnol par le Maroc.

Mais c’est bien en 1980, que le roi Hassan-II, cherchant un moyen « intelligent » de concurrencer la machine médiatique algérienne, se rapproche du président Giscard d’Estaing, qui y voit lui aussi le moyen d’étendre l’influence française dans cette partie du Maghreb.

Le président français fait débarquer Pierre Casalta, qui a fait le bonheur de radio Monte-Carlo à travers la propagande anti-arabe et anti-Boumediene. Originaire de l’ile de Corse et admirateur de Napoléon, Casalta monte le projet et écrit au roi du Maroc pour lui demander de s’installer à Tanger : ancienne ville internationale réputée pour sa neutralité, éloignée du pouvoir et donc plus de crédibilité. Pierre Casalta obtient la faveur du roi de ne plus l’appeler « Sa Majesté » sur les ondes, mais tout simplement « roi Hassan-II », avec un ton résolument moderne. Ce même roi qui détenait 51% du capital, le reste est Français à travers des sociétés publiques et privées.

Pierre Casalta évite les faux pas en franchissant pas les lignes rouges au Maroc, l’homme de confiance du roi est là pour le rappeler (Ahmed Réda Guédira). Mais s’autorise une grande liberté à propos de l’Algérie.

Rachid Mimouni ferait certainement le bonheur de M. Casalta. Un écrivain algérien de renom en exil involontaire, est une aubaine dans une situation algérienne aussi complexe que celle des années 90. Projetait-il de transformer Mimouni en fer de lance d’un programme géopolitique qui dépasserait toutes fictions artistiques. L’expérience échouera devant l’imprévisible Hépatite-B, d’autres journalistes et écrivains, suivront le pas jusqu’à l’éveil des consciences.

Mohamed-Karim Assouane

Université d’Alger-2

Source : lematindz.net

Laisser un commentaire