Rachid Sekak (II) : « la dette extérieure, c’est comme le cholestérol, il y a la bonne et la mauvaise »



Dans cette deuxième partie de l’entretien publié par Maghreb Emergent, l’expert financier Rachid Sekak, explique pourquoi le paiement anticipé de la dette extérieure était justifié. Pour l’avenir, le recours à l’endettement extérieur est « inévitable ». Il reste à s’organiser que cela soit une « bonne dette », celle qui génère de la croissance. Une dette qui « se rembourse d’elle-même grâce aux projets qu’elle sert à financer ».

Quelles réflexions vous inspirent le contenu du débat actuel sur le recours possible à l’endettement extérieur ?

La première impression que j’en retire est quand même, il faut bien le souligner, celle d’une grande cacophonie au plus haut niveau de responsabilité économique. On a dit une chose et son contraire pendant plusieurs semaines avant que le Premier Ministre ne fasse, récemment, quelques mises au point qui ne semblent pas encore avoir complètement clarifié les enjeux.

Il s’agit d’une situation et d’un climat général qui questionnent sur un manque évident de coordination entre les différents acteurs concernés en matière de politique économique qui doit être rapidement pris en charge.

J’ai noté aussi des prises de positions qui relèvent plus de l’opposition politique stérile que d’un débat économique serein. Ce qui ne permet pas de mesurer lucidement les enjeux. Mais rien de bien nouveau, la dette extérieure du pays a toujours été une lancinante question qui agite l’opinion publique, perturbe l’expression politique et suscite polémique et sentences extrêmes.

Rachid Sekak (II) : « la dette extérieure, c’est comme le cholestérol, il y a la bonne et la mauvaise »

Rachid Sekak

A quelles prises de position faites-vous allusion ?

Je pense par exemple à celles qui remettent en cause le bienfondé et la pertinence de la politique de remboursement anticipée de la dette.

Pour éclairer le débat actuel, il faut peut-être revenir au point de départ. La décision, prise en 2005, de remboursement par anticipation de la dette du club de Paris et du club de Londres était une excellente décision.

Pour le comprendre, il faut rappeler qu’une partie importante de la dette due au Club de Paris, notamment celle qui avait été contractée auprès de l’Allemagne et de l’Italie, était assortie de taux d’intérêts très élevés.

Ces taux d’intérêt, compris entre 8 et 11 %, découlaient de la politique de convergence mise en œuvre par les pays européens en prévision du basculement vers l’euro, et étaient ceux en vigueur lors de la signature des accords de 1994 et 1995.

Les contrats de base, libellés en Deutsche mark ou en Lires ont été reconduits au même taux d’intérêt nominal au moment du passage à l’euro en raison du principe de la « continuité des contrats » fixé unilatéralement par les autorités européennes.

Dans de telles conditions, il était donc clairement irrationnel, d’un strict point de vue financier, de continuer à payer une partie de la dette à des taux aussi élevés alors que le placement de nos réserves de change rapportait moins de 5%.

J’ajoute, d’autre part, que le remboursement anticipé de la dette contractée auprès des institutions financières privées dite « dette Club de Londres » a été en fait l’aboutissement d’une démarche , très peu connue et sur laquelle on a très peu communiqué, de gestion active et efficiente de la dette, mise en œuvre dès le milieu des années 90 par la Banque d’Algérie, et qui s’est traduite par le rachat progressif d’une grande partie de cette dette sur le marché secondaire.

Il faut rendre hommage aux cadres de la Banque d’Algérie qui ont travaillé, en silence, mais avec une grande efficacité sur ce sujet sensible.
Pour revenir à une actualité plus immédiate. Le recours à l’endettement extérieur est- il aujourd’hui une option souhaitable compte tenu de la situation financière du pays ?

Deux points importants. Tout d’abord, le recours à la dette extérieure, dans le contexte actuel de nos finances publiques (déficit budgétaire à 16 % du PIB) n’est plus une option mais est inévitable.

Ensuite, je suis tenté de vous dire que la dette extérieure, c’est comme le cholestérol. Il y a la bonne et la mauvaise. La bonne dette, c’est celle qui se rembourse d’elle-même grâce aux projets qu’elle sert à financer, soit par un accroissement des exportations, soit par la génération d’un effet d’import substitution.

Pour faire simple, la bonne dette c’est celle qui génère de la croissance et des emplois productifs. La mauvaise dette, c’est celle qui sert à financer les déficits de la balance des paiements d’un pays qui consomme plus qu’il ne produit.

La mauvaise dette c’est aussi celle qui a été contractée à partir de 1987, par manque de courage et de vision, par refus d’un indispensable ajustement. Et qui a conduit au triste scénario des années 90. En 2016, les enjeux sont différents.

Mais pour ne pas reproduire les mêmes erreurs, il ne faut pas perdre de vue qu’un recours à l’endettement extérieur ne dispense pas d’un nécessaire ajustement de nos finances publiques qui sont actuellement insoutenables.

Concrètement, le DG de Sonelgaz et celui de Sonatrach ont évoqué la possibilité pour leurs entreprises de se tourner vers l’endettement extérieur. Est-ce une option envisageable ?

Les deux entreprises que vous mentionnez ne sont pas tout à fait dans la même situation. Sonatrach peut envisager, sans grande difficulté, de s’endetter pour financer des projets de développement qui vont normalement générer des exportations supplémentaires et donc des recettes en devises.

Le cas de Sonelgaz est différent. Elle ne pourra pas s’endetter sur les marchés extérieurs sans une garantie directe ou indirecte de l’Etat algérien. Mais avant d’en arriver là, il faudrait peut-être s’interroger sur la dimension des programmes d’investissements envisagés par l’entreprise et surtout sur les causes des déficits colossaux auxquels elle doit faire face pour s’efforcer de les réduire et d’accroitre l’efficacité globale de cette entreprise.

Pour ces deux entreprises, ils existent de nombreuses opportunités d’endettement extérieur de qualité (coût et durée) auprès des bailleurs multilatéraux. Pourquoi ne pas commencer par-là ? Et ce d’autant que ce type d’endettement devrait permettre une amélioration de la maturation et de l’exécution des projets. Il en va de même de la technique du « Project financing ».

Justement, dans une intervention publique qui date à peine de quelques jours, le Ministre des finances, M. Abderrahmane Benkhalfa, a indiqué que si des entreprises nationales envisageaient de se tourner vers les financements extérieurs, elles devraient le faire sans la garantie de l’Etat. Qu’est-ce que cela implique ?

Je n’ai pas connaissance des propos de Monsieur le Ministre, mais il me semble important de rappeler qu’un emprunt extérieur d’une entreprise publique algérienne à l’abri d’un garantie d’une banque publique algérienne (ce qui sera quasiment toujours le cas) représente une dette souveraine algérienne.

Le recours, dans les années à venir à l’endettement extérieur vous semble-t-il inévitable et quelles sont à votre avis les conditions préalables pour envisager une telle démarche ?

Le recours à l’endettement extérieur est très probablement inévitable au cours des prochaines années, non pas pour l’instant à cause des déficits de la balance des paiements, qui sont encore amortissables grâce au niveau de nos réserves de change, mais en raison de la situation très dégradée de nos finances publiques. Il existe en effet des préalables si on veut aller de façon ordonnée et la moins coûteuse possible vers l’endettement extérieur.

Le premier est l’élaboration d’un discours cohérent et homogène qui ne peut s’appuyer que sur la définition d’une stratégie économique pluriannuelle de réduction des déficits publics et de mise en œuvre d’une série de réformes structurelles. Ne pas oublier néanmoins, que si les marchés sont sensibles aux discours, ils réagissent aux actes.

Le second est l’obtention d’un rating souverain auprès d’une des 3 principales agences de notation internationales. Cette démarche est en particulier un préalable à une éventuelle émission obligataire internationale qui créerait un « benchmark » pour le pays.

La recherche d’un tel rating serait certainement considérée dans le cas de l’Algérie comme une volonté de transparence et un engagement ferme sur la voie à emprunter pour le rétablissement des équilibres macroéconomiques du pays qui sont actuellement compromis et sur la volonté de mettre en œuvre des réformes structurelles ambitieuses.

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