Le rêve d’évasion. Par Hammar Boussad



Mon nom est Mhend. Je vis au village d’At Ubehri. Comme beaucoup de jeunes de mon village, je rêvais de traverser la mer et de partir loin de la Kabylie, vers la France, le Canada, l’Italie, L’Espagne, la Suède, la suisse ou l’Angleterre…

L’idée s’est incrustée dans mon esprit, tenace comme une mouche en été. Quand j’entends des nouvelles d’une connaissance ayant obtenu le visa, je ressens comme un pincement au cœur, une espèce de jalousie qui me rend malheureux. Je me dis :-« Pourquoi pas moi, mon Dieu ? N’ai-je pas droit au bonheur ?  Pour me consoler, je me dis que mon tour viendrait bientôt. Dieu est équitable, il offre une chance à toutes ses créatures ».

Les émigrés qui reviennent passer leurs vacances au village font tout pour attiser notre désir d’évasion. Quant ils parlent de certains pays occidentaux, on dirait qu’il existe des paradis sur terre. Muets d’admiration, ils nous transportent dans les pays des merveilles, un monde féerique, paradisiaque, peuplé de rêves multicolores, habité par des anges qui disposent du savoir-vivre et du savoir-faire, des anges pétris d’humanité qui respectent les libertés et les droits humains, des peuples éduqués, civilisés et instruits.

Pour toutes ces raisons, le désir d’évasion hante ma vie, jours et nuits. Il représente mon salut, mon espoir, mon rêve suprême. Dès que j’ai fini mes études universitaires, je me suis retrouvé devant un mur infranchissable, des portes fermées, des horizons bloqués. J’ai exercé toutes sortes de menus travaux pénibles, mal rémunérés, non-assurés et sans perspectives d’avenir.

Dans le village, les discussions tournaient inévitablement et tout le temps autour des voies et moyens de s’évader, la seule issue plausible à nos yeux. Avec le temps, je commençais à en avoir marre de me retrouver toujours dans le même espace et avec les mêmes personnes, à rabâcher le même sujet.

Alors, je m’évadai vers la montagne avec quelques amis. La montagne devenait notre refuge. Nous profitions pour nous relaxer au contact de la nature. C’est à elle que nous confions nos secrets d’évasion.

Un jour, c’était l’hiver, il a neigé abondamment, bloquant toutes les rues, les ruelles et les accès au village. Le lendemain, le soleil fit son apparition. Au contact de la neige, sa lumière généreuse devient éblouissante, aveuglante.

Dda.Arezki, l’Amin du village convoque d’urgence un volontariat pour déblayer la neige et dégager les accès menant aux différents quartiers du village. L’Amin donnait des ordres et supervisait les travaux. Grâce à la mobilisation des villageois, la circulation redevient fluide vers midi.

Dans l’après midi, après une sieste bien méritée, j’ai fait un par un le tour de mes amis pour les prier de m’accompagner à la montagne. A ma grande surprise, tous ont décliné l’invitation. La mort dans l’âme, j’ai dû m’y aventurer tout seul. Je marchais dans la montagne blanche et vaste. Le silence et la solitude étaient effrayants mais le courage l’emportait sur la peur.

En voulant enjamber un talus, je suis tombé sur une colline abrupte et accidentée. Je suis tombé sur la neige comme une avalanche. Ayant perdu connaissance, je ne savais plus ce qui m’était arrivé. Quand j’ai ouvert les yeux, j’étais surpris de me retrouver dans une cabane. Un vieux, âgé de 70 ans environ, fit son apparition. Je l’interrogeai :-« Je vous remercie de m’avoir sauvé la vie. Puis-je connaitre votre nom ? »

Le vieux garda le silence.

J’insiste :-« S’il vous plait, dites-moi votre nom, je voudrais connaitre l’identité de mon sauveur ? »

Le vieux refuse toujours de parler. Je marmonne des paroles à moi-même : -« Mon Dieu, je me sens perdu dans la montagne avec un vieux sourd. » Finalement, le vieux sourit et consent enfin à me parler :-« N’aie pas peur, tu n’as rien à craindre. Je t’ai retrouvé évanoui au milieu de la montagne. Je t’ai ramené avec moi dans la cabane pour te soigner. Mon nom est Mokrane. Repose-toi, je reviendrai dans quelques instants. »

Dda.Mokrane sorti de la cabane, je ne pus m’empêcher de me poser une multitude de questions :

– « Pourquoi vit-il tout seul dans la montagne ? Il a sûrement des problèmes et des secrets bien gardés… »

Les pas du vieux interrompent ma longue méditation. Dda.Mokrane rentre avec son visage caché par une barbe blanche et dense. Il à l’air fatigué. Il tient dans ses larges mains un grand lièvre aux longues oreilles.

-Bonjour mon fils ! J’espère que tu vas mieux maintenant !

-Oui, je me sens mieux. Merci de m’avoir sauvé la vie Dda.Mokrane.

-J’ai attrapé un lièvre. Nous le mangerons au diner. Tu dormiras dans la cabane à côté de l’âtre pour que tu n’aies pas froid. Tu reprendras des forces. Demain, tu pourras retourner chez toi.

-Merci de tout cœur Dda.Mokrane. Que Dieu te bénisse !…

 

Une nouvelle de AbdelAziz Hassani, adaptée par Hammar Boussad.

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