Les secrets de Dda.Mokrane



Moi, Mhend, chômeur universitaire, je rêvais de m’évader en occident mais une chute dans la montagne fait que je me retrouve dans une cabane, recueilli par Dda.Mokrane, un vieux sage qui vivait seul dans la montagne.

Sur son front ridé, je pouvais deviner qu’il avait vécu tant d’épreuves dans sa vie. Je le regardais en me demandant quels secrets cache ce brave homme qui m’a sauvé la vie. Il doit avoir une vie riche et mouvementée.Mes sourdes interrogations n’ont pas échappé à la perspicacité de Dda.Mokrane qui semblait lire dans mes pensées. Il me dit :

-« Quand tu auras fini de manger mon fils, nous causerons jusqu’au petit matin. Je sais que tu brûles d’envie de connaitre mon histoire mais auparavant, tu dois me promettre de ne plus évoquer notre rencontre devant quiconque, au village. »

-« Je jure sur ma chère mère que je garderai secrète cette entrevue. »

Rassuré, Dda.Mokrane commença à parler d’un air grave avec des yeux mouillés par des larmes discrètes. Un silence total régnait dans la cabane. On pouvait entendre le crépitement du feu.

-« Ecoute mon fils, à l’âge de six ans, mes parents étaient déjà morts, assassinés par les colonisateurs français. A cette époque la faim et la misère étaient indescriptibles. Jeune, j’allais de village en village, je faisais de menus travaux pour survivre. Le bon Dieu m’a doté d’une force herculéenne. J’avais un corps aux muscles d’acier. Devenu adolescent, j’ai voulu émigrer moi aussi comme beaucoup de jeunes de mon âge.

Arrivé à Paris, je me sentais perdu dans cette grande ville car je ne connaissais rien, ni la langue, ni les rues, ni les amis. J’errais au hasard dans les artères de cette capitale mondiale. Un jour, je me suis retrouvé à me battre avec un noir qui me provoquait. J’ai noué mon poing comme une masse. Je lui ai dégainé un coup violent qui le toucha au front. Il s’écroula raide comme un taureau égorgé. Un français qui assista à la scène me dit :-« Viens avec moi vite avant l’arrivée imminente de la police sinon tu encours de graves problèmes, dont la prison. Je te propose de travailler dans mon café qui n’est pas loin d’ici. »

Je pars avec le français. Ça tombe plutôt bien. Je vais pouvoir gagner un peu d’argent et un toit pour m’abriter. Quelques jours après, il me suggère de pratiquer la Boxe, convaincu par ma démonstration de force avec le noir.

Au début, tout allait à merveille. Je combattais pour de l’argent. Je gagnais aisément mes combats et le cafetier encaissait l’argent. Mais, un jour, je tombe sur un boxeur coriace, fort comme un éléphant. Il m’a donné une mémorable raclée. J’ai été évacué dans ma chambre, assommé et blessé.

Le cafetier était grandement déçu car il a misé et perdu une forte somme d’argent. Le lendemain, il me dit :-« Dégage ! Je ne voudrais plus te revoir. Dorénavant, ne remets plus tes pieds dans mon café. »

J’étais désespéré. Je ne savais plus quoi faire. Les quelques rares personnes que je connaissais me fermaient la porte au nez. J’errais dans les rues sans espoir et sans but comme un chien battu. J’ai regretté amèrement d’avoir quitté mon pays pour un pays étranger. Je ne partage absolument rien avec ces gens sans foi, ni loi. Je ne partage avec eux ni la langue, ni la culture, ni l’histoire, rien !

Je suis retourné dans mon village. Quand les gens m’interrogeaient, je leur répondais que l’âme de mon village me demandait incessamment de revenir. J’avais honte de leur dire l’amère vérité. J’ai passé une année dans le village puis, j’ai pris la décision de vivre dans la montagne, très loin du village. Tu es le premier à découvrir ma cachette. Je préfère vivre dans la montagne de mon pays que de vivre dans une ville d’un pays étranger. »

Dda.Mokrane m’a raconté comment il vivait à la montagne, comment il faisait du jardinage, comment il chassait avec ses deux fideles amis : un chacal et un chien et beaucoup d’autres choses encore. La rencontre de Dda.Mokrane a été déterminante dans ma destinée. J’ai décidé de rester en Algérie et d’enterrer définitivement mon rêve d’évasion. Deux ans après, des bergers ont retrouvé le corps inerte de Dda.Mokrane. On l’a enterré dignement au village. Je n’ai pas pu m’empêcher de verser quelques larmes en souvenir de ce brave homme qui m’a donné une leçon inoubliable, en plus de m’avoir sauvé la vie.

 

Une nouvelle de Abdel Aziz Hassani, adaptée par Hammar Boussad.

Laisser un commentaire