Tislit n ughanim (5)



Chaque soir, Messad raconte à Fafuc une partie de sa longue et triste histoire : « Mon histoire est singulière. Mon père était pauvre. Il avait 7 garçons et 7 filles. Nous habitions dans le village de Leqser. Mon père travaillait dans le village de la révolution agraire dénommé Ilmaten. Ma mère est originaire d’Ibudraren.

Mon père connaissait un paysan arabe avec lequel il s’entendait très bien. Il l’aimait comme un frère. Un jour, il l’invita à diner chez nous. Il passa la nuit chez nous même si nous manquions d’espace. Il dormit avec mes frères. Je l’ai vu pour la première fois quand j’ai servi le dîner.

J’étais une fille têtue comme une mule avec un très sale caractère. Je me querellais avec tous les membres de ma famille excepté mon père que j’adorais particulièrement. Quand je le voyais triste et pensif, je faisais tout mon possible pour lui faire oublier les soucis et retrouver le sourire. Quand il tombait malade, je faisais tout mon possible pour lui remonter le moral et l’aider à guérir. Je lui apportais la nourriture au lit, lavais ses pieds et ses vêtements…Il aimait beaucoup la propreté.

Mon père m’aimait beaucoup même s’il n’exprimait pas ouvertement ses sentiments. J’aimais bavarder avec lui. Par contre, ma mère me détestait beaucoup. J’ignore encore les raisons de son hostilité. Peut-être est-ce parce que j’aime mon père ou à cause de ma méchanceté. Toutes les occasions étaient bonnes pour me pincer, me griffer, me frapper ou m’insulter.

Mon père me faisait pitié. Il trimait durement. Il travaillait deux jours par jour. Quand il terminait son travail de fellah, il s’occupait de nos vaches pour joindre les deux bouts. Il ne trouvait aucune assistance de la part de ma mère. Il souffrait visiblement mais il ne se plaignait jamais. Quelques fois, je l’entendais parler à lui-même mais je n’ai jamais compris ce qu’il disait.

A l’âge de six ans, j’entamai ma scolarité. Je travaillais studieusement pour donner un peu de joie à mon père et rendre folle ma mère. Excellente élève, j’obtenais toujours les meilleures notes.

Quand je devins une adolescente avec de jolis seins qui pointaient majestueusement, ma folie commença à dépasser les lignes rouges. Je tombai folle amoureuse de mon professeur. Quand il m’enseignait, je le dévorai littéralement des yeux pendant tout le cours. Il comprit les appels désespérés de mes yeux. Il devint tendre et affectueux avec moi. Il me disait des mots doux, me souriait et me racontait souvent des histoires drôles et amusantes. Avec lui, je me sentais comblée et le temps défilait avec bonheur et rapidité. En dépit de son statut de marié avec enfants, il n’était pas insensible à mon charme. J’ignore s’il m’aimait comme sa fille ou comme un amant qui retrouvait une seconde jeunesse.

Un jour, j’ai eu une dispute avec mon amie Zhor que j’ai giflée. Pour se venger, elle alla raconter ma liaison à ma mère. Cette dernière profita de l’aubaine pour me renvoyer de l’école. Quand mon père bienaimé rentra à la maison, elle lui dit crûment :

-« La chienne que tu as envoyé à l’école pour étudier est amoureuse de son professeur qui est très âgé avec plusieurs enfants à charge. Si tu ne réagis pas, elle va nous déshonorer avec des bâtards. »

Mon père se tut et se dirigea vers notre grange. Quand il termina de s’occuper de ses bêtes, il revint et brûla toutes mes affaires scolaires sans me dire un mot méchant ou blessant comme ma vipère de mère. Depuis ce jour, je n’ai plus remis mes pieds à l’école. Durant ce temps, j’ai cru devenir folle-non pas à cause des études- mais du professeur que j’ai eu du mal à oublier.

Avec ma vipère de mère, c’était un conflit permanent. Elle me confiait souvent les tâches les plus ingrates et me traitait d’âne qui doit être chargé pour se calmer selon l’expression proverbiale. Mais, je suis toujours restée d’un tempérament fougueux et indomptable.

Ma mère faisait tout pour empoisonner l’existence de mon père et lui rendre la vie insupportable. Elle faisait toujours le contraire de ce qu’il voulait. Sobre et stoïque, mon père acceptait avec sagesse et diplomatie les coups durs de ma mère et du destin.

C’était Dimanche matin, mon père avait l’air extrêmement soucieux en vaquant à ses occupations dans la grange. Je l’ai suivi car je voulais absolument savoir ce qui le préoccupait. Il était en train de traire une vache. Il était tellement perdu dans ses pensées qu’il ne s’était même pas rendu compte que le pot fût plein et le lait débordait par terre. Il m’a fallu insister et patienter pour connaitre les tracas qui taraudaient son esprit :

-« J’ai pu trouver des solutions à tous mes problèmes mais cette fois, je me trouve dans une impasse sans issue. »

« Je t’en prie papa, dis-moi ce qui te tracasse. Je suis ta fille, fais-moi confiance, je ferais l’impossible pour t’aider. »

-« Il s’agit de Sebti. Il m’a demandé ta main en mariage. Je me trouve dans un dilemme : je ne peux ni l’accepter, ni le refuser. D’un côté, il demande l’impossible. Lui, il est âgé, toi, tu es jeune. D’un autre côté, si je refuse, je perdrai un ami qui m’a apporté un soutien inestimable. »

« Papa, j’accepte ta proposition ! »

Fou de joie, mon père alla annoncer la nouvelle à ma mère qui lui dit :

-« Tu as bien fait de donner cette ogresse en mariage. Autrement, elle ferait des dégâts considérables. »

Depuis ce jour, je détestai Sebti. Quand je me suis mariée, je devins pour lui une bête sauvage ou une ogresse comme disait ma mère. Quant il s’approchait de moi, je m’éloignais de lui. Tous les prétextes étaient bons pour l’envoyer balader. Je faisais tout pour le décourager et le dégoûter mais il supportait tous mes chantages et mes caprices. Je refusais de faire la cuisine, de laver le linge et la vaisselle…Il faisait tout le travail à ma place.

Il me suppliait de devenir raisonnable mais moi, je continuai toujours de le faire souffrir. J’ai eu deux enfants avec lui durant les deux années que j’ai vécues avec lui : Driss et Latamen. Sebti m’aimait et me respectait beaucoup. Je ne sais pas si c’est à cause de ma beauté ou par respect à mon père. Moi, je le détestais et le méprisais même s’il faisait absolument tout pour me plaire. Quelques rares fois, il m’arrive d’avoir un peu de pitié pour lui. Je me fais belle et je me rapproche de lui. Mais, quelques instants après, je redeviens une ogresse. Je le griffe, je le mords, je lui lacère les bras en faisant semblant de jouer avec lui.

Un jour, ayant sans doute marre de me supporter, il partit en abandonnant tout : sa femme, ses enfants, sa maison, son travail, ses amis…Moi et mes enfants, nous n’étions même pas inscrits sur le registre d’état civil. »…A suivre…

Extrait d’un roman de Racid Buxerrub, adapté par Hammar Boussad.

 

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