Un absent dans l’album photo du pays et de sa carte d’identité !



De nos jours dans l’album photo d’un pays, le cinéma tient une grande place à côté de toutes les formes de culture qui dessinent la personnalité d’une société.

Le cinéma élargit le cercle de nos curiosités et nous offre le vaste univers à travers des images, des sons et couleurs de la nature, les mœurs des autres sociétés. En enrichissant l’imaginaire des gens, il a conquis un immense public très vite séduit par cet art qui reçoit généreusement en son sein les autres arts, la littérature, la musique, la peinture, le théâtre.

Les secrets de sa séduction est le tour magie qu’il opère en visualisant les atmosphères de la littérature qui se cachent dans l’abstraction des mots, nous fait partager les émotions des comédiens, nous berce ou nous ébranle par la musique, nous envoute par les formes et couleurs de la majesté des espaces géographiques. En tant qu’art moderne et grâce à ses particularités qui l’ont rendu populaire, le cinéma outre son aspect immédiat de distraction fait voyager hommes et femmes en abolissant les frontières des langues et des cultures. Un grand écrivain qui vient de mourir a compris l’importance de l’image dans notre monde. Il s’appelle John Berger, un Anglais qui s’est exilé volontairement pour fuir son pays, une grande nation mais aux mœurs quelque peu pesantes en raison de sa monarchie aussi vieille que légendaire. La passion et le militantisme de John Berger, c’était de mettre l’image au service des « sans mots des mots ». Il avait compris que les mots s’usent à forcer d’être au service d’idées étriquées faisant la part belle aux lieux communs. Alors John Berger a bataillé pour que l’image puisse permettre de penser et d’avoir du plaisir à penser car elle fait appel à la pluralité de nos sens. Ce grand monsieur à la fois écrivain, critique et peintre était bien placé pour parler de l’art qui forme le regard de tout un chacun pour avoir accès à la compréhension monde. Oui l’image enveloppe bien de mystères et joue le rôle de gardienne de la mémoire, d’où son importance dans « un album de famille » qui permet aux gens de mesurer leur place dans le temps qui passe. Et cet album au format de la société permet à celle-ci d’évaluer les changements et de mesurer leurs apports au présent. Aujourd’hui les images du cinéma documentaire et de fiction sont des matériaux très recherchés par les sociologues, les historiens et les écrivains qui travaillent sur une époque. Encore faut-il que ces matériaux entrent dans les archives et pour ça il faut que l’image, le cinéma remplisse quelques ‘’conditions’’

L’art en général et le cinéma en particulier (images diverses couplées à des sons tout aussi divers et en passant par la ‘’magie’’ du montage) a cette capacité d’agréger des éléments de la nature et de la fiction frappés du sceau d’une époque et d’une culture. Il ne faut jamais oublier que les arts comme les sciences se nourrissent des apports antérieurs qui ne sont pas nés forcément à l’intérieur d’une frontière. Les interrogations sur l’originalité et l’authenticité des formes font parties du travail des critiques d’art. Ces derniers ne manquent pas de signaler les apports antérieurs dans une œuvre du présent, son lien éventuel avec des cultures étrangères. On dit bien que la peinture de Picasso a des accointances aves l’art africain. De même les rebondissements dans ‘’les mille et une nuit’’ se retrouvent dans la littérature mondiale et participent au régal des films policiers ou les fausses pistes tiennent le spectateur en haleine.

Comment dès lors produire et introduire « notre » image par le cinéma pour que nous sachions d’où nous parlons aujourd’hui. Je fais grâce aux lecteurs de la nécessité de maîtriser la technique et de bien choisir les comédiens. Ce qui est capital, c’est le travail qui se fait en amont du cinéma lui-même. Ce travail a pour champ l’esthétique et la philosophique qui se cachent derrière notre image et les images des autres. Ses informations sont d’autant importantes que les images d’aujourd’hui (un simple code) s’échangent entre elles dans un monde où leur « matérialité » est aussi invisible que les chemins qu’elles empruntent. Quelle image faisons-nous de nous-mêmes et comment faire pour que cette image ne souffre pas de l’ignorance ou des préjugés du spectateur, une fois qu’elle entre dans le domaine public.

Quoi et comment filmer par exemple Alger pour que l’image fabriquée soit sa carte d’identité comme on le voit avec New-York et ses tours, Istanbul son Bosphore et ses minarets, Alep et son souk, Paris où trône sa Tour Eiffel au milieu de ses ponts et ses galeries marchandes etc…. Toutes ces images donnent aux spectateurs une idée du mode vie, de l’histoire et du niveau de développement du pays en question.

Dans un autre domaine, celui de la femme, la tâche est plus ardue. Seuls quelques pays ont pu « vendre » une image de la femme moderne et des cannons de sa beauté. La beauté de la femme n’est évidemment pas l’apanage des seuls pays en question. Car la compétition ne se déroule pas uniquement sur le seul terrain du ‘’physique’’. Elle s’étend à l’esthétique, au mode de vie qui casse l’image de la femme « cadenassée » par la rigidité des mœurs et valorise sa liberté de mouvement dans le travail et dans le choix des amours. Quelques pays, outre leur développement et la « modernité » de leur mode de vie, ont imposé une image de la femme et ce n’est pas un hasard si c’est le cinéma qui a fait le gros du travail dans l’exportation d’une Brigitte Bardot, d’une Sophia Loren ou encore d’une Marilyn Monroe. Ces pays, les Etats-Unis, l’Italie, la France ont un grand cinéma qui a utilisé la brochette de leurs actrices (alliant talent et beauté) pour diffuser leur conception de la modernité et vanter leur culture nationale avec ses aspects aussi bien frivoles que poétiques.

Les difficultés de construire une carte d’identité cinématographique pour les pays jeunes dans cet art se « heurtent » au niveau économique du pays et à la maîtrise technique qui implique de gros investissements. Car le cinéaste ne travaille pas avec des outils abstraits comme les autres artistes. Le cinéma est l’art de la vraisemblance, il est dépendant du réel aussi bien de l’espace que du capital humain. La transformation de l’espace (décor) le jeu des acteurs et l’intérêt porté au moindre détail dans une scène, tous ces éléments de par leur vraisemblance doivent renforcer aux yeux du spectateur l’aspect « vrai de la réalité » alors que nous sommes dans une fabrication fictionnel du réel.

Quand on défie cette vraisemblance, on tombe dans la caricature comme dans certains films américains. Caricature « plaisante » quand il s’agit des tribulations « d’un Américain à Paris » (*) pour se moquer du Français avec son béret et sa baguette. Mais la caricature frise très vite le racisme ordinaire quand l’aventure se passe dans « l’inquiétante » Afrique ou dans les lointains et ‘’mystérieux pays’’ de l’Orient quand on ignore la culture des autres (**).

C’est donc à partir d’une histoire bien racontée avec des d’images qui respirent l’histoire, la culture, la psychologie, l’esthétique d’une société que les films concourent à la fabrication d’un cinéma national. Pour le monde entier, il y a un cinéma italien, américain, français, japonais, russe etc. Aujourd’hui d’autres cinémas entrent dans la cour des grands comme le cinéma chinois et coréen. Il n’y a pas là de mystère, ces deux pays se sont imposés grâce évidemment à leurs moyens financiers, la maitrise technique de cet art mais aussi parce qu’ils ont su adapter leurs riches cultures et leur façon de raconter les histoires pour plaire à la fois à leur public d’aujourd’hui et à l’étranger.

Qu’en est-il du cinéma en Algérie ? On parle plutôt de films algériens et certains d’entre eux ont concouru dans de grands festivals. Peut-on parler pour autant de cinéma algérien. Ai-je besoin de répéter que ce privilège concerne des pays qui se comptent grosso modo sur les doigts des deux mains et qui se retrouvent dans le palmarès des 100 meilleurs films de l’histoire du cinéma***. Hélas, nous en sommes loin. Un petit clignotant lors de la période dite du cinéma ajdid a fait croire que nous étions sur le bon chemin. L’espoir s’est vite évanoui et nous savons maintenant que quelques films ne font pas un cinéma comme une hirondelle ne fait pas le printemps. Outre la nécessité de bannir la censure directe, il faut aussi faire la peau à tous les ingrédients qui produisent l’autocensure : la bigoterie qui interdit le bien nommé faux baiser du cinéma, la peur de déplaire à la société et au politique qui détient et le bâton et la carotte. Briser ces obstacles est une condition sine qua non pour arriver à mettre en place un travail qui participe à la construction d’une image cinématographique décrite plus haut. Les recherches en philosophie, sociologie, anthropologie sur la société et une véritable vie culturelle au quotidien sont les fondements de la formation d’une conscience sociale laquelle donne accès ensuite à une subjectivité qui enfante un œil sensible à la beauté. On peut faire confiance à monsieur Karl Marx, outre le fait d’être un grand philosophe, a écrit sur l’art et notamment sur Balzac des travaux qui font encore autorité. Alors pour le travail titanesque qui reste à faire, écoutons Marx : « La formation des cinq sens (de l’homme) est le travail de toute l’histoire du monde jusqu’à ce jour. »

Ce long et patient travail servira au cinéma mais aussi à nous guérir de ces plaies « identitaires » et de la religiosité de pacotille qui accouchent de la haine de l’autre mais aussi de la haine de soi.

Un dernier mot, on parle à juste titre d’une littérature algérienne. Les œuvres de Mohamed Dib, Kateb Yacine, Mouloud Mammeri, Mouloud Feraoun, Rachid Boudjedra ont su cerner les tourments de la société, les paysages du pays avec leurs villes et villages, leurs habitants et les tragédies endurées … L’espoir n’est jamais perdu encore faut-il croire au génie de l’Homme et aux leçons de l’histoire.

Ali Akika, cinéaste

Notes

(*) « un Américain à Paris », film de Vincente Minnelli dans un Paris en carton-pâte pour être en phase avec les fantasmes des Américains.

(**) J’ai fait moi-même l’expérience. Je tournais un film en Iran et le vendredi jour de prière, Téhéran s’arrête de « vivre ». Toutes les rues autour de la grande mosquée étaient envahies des fidèles qui priaient. Les journalistes étrangers avaient filmé ce spectacle impressionnant de la prière du vendredi et cela leur suffisait. Ayant su que la prière des morts de combattants iraniens morts en Palestine se passait dans la mosquée, j’ai attendu et là j’ai filmé les cercueils qui roulaient littéralement sur les centaines de milliers de mains jusqu’au cimetière. Et là à nouveau, un spectacle grandiose, avant de mettre en terre les cercueils, des centaines d’iraniens se laceraient les torses et les épaules nus d’où giclait le sang… C’est ma connaissance de la culture du martyre (souffrance) et du martyr (sacrifice pour la religion) selon le rite chiite qui m’a permis de ne pas rater pareilles images.

(***) Pays ayant produit les 100 meilleurs films en oubliant la subjectivité des uns et le calcul politico-commercial des autres : USA, Italie, France, URSS, Allemagne, Suède, Danemark, Inde, Japon, Iran, Chine… Algérie pour nous faire plaisir grâce à la Bataille d’Alger de Ponte Corvo, cinéaste italien.

Source : lematindz.net

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