Voyage au cœur d’un ancien fief du GIA dans les Aurès



Après avoir dépassé un premier barrage militaire, nous empruntons une route montagneuse exiguë et fraîchement goudronnée. La voie est presque vide. En effet, rares sont les gens qui s’aventurent jusqu’ici, si ce n’est que quelques villageois ou bien des militaires en patrouilles. Sur les crêtes, les miradors de surveillance se succèdent. En contrebas de la route, des constructions rurales sortent de terre mais aussi des ruches d’abeilles posées un peu partout. Nous sommes à Larbaâ, l’un des fiefs des terroristes du GIA durant les années 1990. Selon des habitants, le terroriste qui a commis l’attentat à Batna, lors de la visite du président Abdelaziz Bouteflika en septembre 2007, faisait partie des groupes armés qui étaient installés à Larbâa. Les services de sécurité ont fini par chasser les terroristes de cette région pour permettre le retour de l’administration en 2008.

Sous haute surveillance

Composée de plusieurs villages, la région est toujours sous haute surveillance. Avant la décennie noire, la localité de Larbaâ, située à 50 km au sud-est du chef-lieu de la wilaya de Batna, comptait 1200 habitants selon le recensement de 1987. Dévastée par le terrorisme, elle s’est totalement vidée de ses habitants. Ces derniers, face à l’insécurité régnante, se sont éparpillés dans les localités voisines de Bouzina, Tazoult (ex Lambèse), Ain Touta ou encore la ville de Batna.

La commune de Larbâa est constituée de plusieurs villages dont Foud Aguilal où le vice-président de l’APC, Medles Chérif, nous attendait. Devant une école, transformée depuis en garnison militaire, un militaire se présente pour vérifier nos identités. Il nous souhaite « la bienvenue » et nous demande poliment de ne pas photographier les zones militaires.

Un retour progressif

M. Medles nous propose d’aller dans un premier temps à la rencontre de citoyens qui ont pris la décision de revenir chez eux après plusieurs années d’exil forcé.

Aberrazak, la soixantaine passée, voudrait à tout prix revenir s’installer à Foud Aguilal où il possède une maison et un morceau de terre arable. Le sexagénaire ne supporte plus de faire des allers-retours quotidiens, mais le non-raccordement à l’électricité entrave sa démarche. « L’absence de l’électricité est un vrai problème, pas que pour moi mais pour tout le monde. Il faut qu’on soit raccordés au plus vite. Je suis à la base un fellah (agriculteur) et je voudrais revenir m’installer ici avec ma femme », insiste-t-il.

Même son de cloche chez Belkacem, 60 ans, qui envisage de revenir définitivement ici. Cet ancien militaire natif de Foud Aguilal, qui selon ses affirmations, était en premières lignes contre le terrorisme durant la décennie noire dans les régions de Médéa, Chlef et Aïn Defla, pose le même problème, à savoir le non-raccordement à l’électricité et à l’eau potable. « Je voudrais revenir m’installer pour de bon ici, mais en l’absence de l’électricité et de l’eau, je suis obligé de faire la navette entre Tazoult et Larbaâ. Alors je viens ici durant la journée et je rentre le soir à Tazoult », déplore-t-il.

Ni électricité, ni eau potable

Toujours dans la commune de Larbâa, à quelques encablures de Foud Aguilal, précisément à Ighzer-n-Aouragh (la vallée jaune), Lazhar, 52 ans, et sa fratrie ont décidé de retourner labourer leur ferme. Encouragés par leur maman, El Hadja Messaouda, 85 ans, qui n’a jamais supporté le climat de la ville, ni l’éparpillement de sa progéniture, la famille tente de se réinstaller durablement depuis 4 ans.

(© TSA, N. B.) | Voyage au cœur d’un ancien fief du GIA dans les Aurès
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Cette dernière a construit une nouvelle maison grâce au programme d’aide à la construction rurale et produit déjà du blé, de l’orge et autres fruits et légumes. Elle dispose également d’un troupeau de moutons et de chèvres. « À cause du terrorisme, nous nous sommes éparpillés un peu partout (dans les villages et villes de la wilaya de Batna). Cela fait 4 ans que nous sommes revenus, Dieu merci. Nous avons bénéficié d’une aide à la construction rurale. Seul bémol, nous n’avons pas encore été alimentés en eau potable et en électricité. Nous sommes obligés chaque jour d’aller chercher l’eau à un kilomètre d’ici », explique Lazhar.

Après nous avoir fait visiter la propriété, la famille de Lazhar nous convie à déjeuner comme le veut la tradition chaouie. Au menu : galette de blé et fromage artisanal.

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Un programme de reconstruction

Quittant Ighzer-n-Aouragh, nous nous dirigeons vers la localité voisine de Bouykaken où se trouve le siège de l’APC, inauguré en 2013 suite au retour de l’administration dans la région. Dans son bureau, le secrétaire général de l’APC, Rafik Mansoura, détaille la situation prévalant à Larbaâ. Pour lui, l’administration est en train d’accomplir un vrai « programme de reconstruction ». « Le retour des habitants se veut timide pour le moment, mais il se fait progressivement. L’État a fourni son aide pour l’habitat rural. D’ailleurs, on compte à présent plusieurs dossiers en attente à cause de la demande croissante », nous indique-t-il.

Pour ce qui est du développement de la région, M. Mansoura estime qu’il avance dans le bon sens. Cependant avec les effets de la crise, il  risquerait d’être fortement affecté à cause des mesures de rigueur prises par l’État.

« L’APC a fait un pas de géant avec ses propres moyens en ce qui concerne l’électricité et la route. Je peux dire que le développement à Larbaâ est en bonne voie. Cela dit, beaucoup de choses restent à faire. Vous savez, nos demandes sont énormes et les moyens sont réduits. Malheureusement quand la situation a bougé, l’Algérie est entrée dans une période de rigueur budgétaire. Et avec la décision de l’État stipulant que les APC doivent s’autofinancer, les choses ne vont pas être faciles », souligne-t-il.

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Rigueur budgétaire

De son côté, le président de l’APC, Abdelhamid Bada, juge qu’il serait nécessaire de doter la région d’un programme spécial. « Pour que le citoyen puisse revenir, il faut qu’il y ait tous les moyens et toutes les infrastructures, surtout avec la nouvelle génération. Pour ce faire, il faut que Larbaâ soit doté d’un programme spécial de l’État pour la désenclaver totalement. Déjà avec les moyens de l’APC, nous avons fait un pas en avant, mais ce n’est pas suffisant. À l’est de la localité, nous avons réglé le problème de la route mais il manque l’électricité et à l’ouest c’est l’inverse », affirme-t-il.

« Les autorités exigent pour leur part un retour massif des citoyens pour débloquer les fonds nécessaires, et les citoyens réclament les commodités et les infrastructures pour retourner définitivement. Vous savez 95% d’entre eux sont des gens modestes. Avec nos moyens, nous ne pourrons pas aller jusqu’au bout. L’État doit nous donner un coup de pouce, surtout pour la route. Si nous arrivions à restaurer la route reliant Larbaâ à Bouzina, où se trouve le siège de la Daira, la région serait désenclavée et le citoyen pourrait revenir et circuler le plus normalement du monde », ajoute-t-il.

Une région livrée à elle-même

Après avoir brossé le portrait de la région, M. Bada nous a invités à faire le tour des localités du vieux Larbaâ. Dépassant un autre barrage militaire, nous prenons une piste fraîchement déblayée. Arrivés sur une colline à plus de 1800 mètres d’altitude, nous marquons une halte. De loin, nous pouvons voir le village de Tibhirine, devenu depuis le temps un village fantôme. Ce dernier était connu pour son miel de qualité. Il fournissait toute la région mais aussi plusieurs endroits en Algérie. « Des gens venaient de partout pour s’approvisionner en miel », nous dit M. Bada.

Nous poursuivons notre chemin sur cette piste tracée grâce aux efforts de la mairie et de la conservation des forêts de Batna. Nous passons des localités aux vieilles constructions totalement abandonnées, quand le Président de l’APC s’arrête pour me montrer un endroit dans cet ancien bastion de l’ALN : le cimetière des martyrs totalement délabré où sont enterrés 173 martyrs, selon les chiffres officiels. Rien n’indique, en effet, qu’il s’agit d’un cimetière des Chouhadas : « Nous avons demandé aux autorités locales à ce qu’il soit restauré car il est inadmissible que nos valeureux martyrs soient enterrés de la sorte. Nous avons eu des promesses, nous patientons », se désole-t-il.

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Selon le Président de l’APC, Larbaâ compte actuellement une quarantaine de familles établies principalement dans les secteurs raccordés à l’électricité. D’autres attendent leur tour, espérant pouvoir revenir.

Source : tsa-algerie.com / Nacereddine Benkharef

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